‹ L'année artistique 1906Chapitre 9 sur 44 · UNE · texte numérisé non relu

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plait fort de commencer cet examen par M"° Anna Boch, qui est l’artiste la moins inféodée à l’école d'Emile Claus. On sait qu’elle sacrifia autrefois, avec un enthousiasme irraisonné, à l’impressionnisme; et l’on n’a pas oublié non plus les toiles torturées de facture et superficielles de sentiment qu’elle montra naguère à un des salons de la « Libre Esthétique ». Et cependant, naguère M° Boch avait donné la mesure d’un tempérament superbe, en travaillant sous l’impulsion de sa seule sincérité... Aujourd’hui elle revient à ses principes initiaux ; pour s’assurer de leur puissance indéniable, il suffit de se laisser aller au charme intense que dégagent ces exquises choses intitulées : Souvenir de Martigue et Souvenir des Flandres, une série de six tableautins pleins d’une lumière baignante et d’une couleur limpide, basés sur un métier qui n’a rien de prémédité et qui met tous les éléments du paysage à leur place et dans leur atmosphère véritables. Dans cestableauxlà, Mme Anna Boch est elle-même; combien elle est inférieure quand, se rappelant ses marines singulières de jadis, elle sacrifie à ce penchant de vouloir peindre par petites touches laborieuses et monotones. Là, l'artiste tombe dans le procédé. L'exemple le plus typique en est la Ferme hollandaise, où, contemplant un site curieux et recueilli, M Boch n’a pas su en rendre le pittoresque simple et les plans si variés.

Mie Anna De Weert aime le soleil, en recherche la chaleur agréable et s’efforce de traduire ses différents effets saisonniers sur les landes et dans les jardins. Si l’artiste aime de préférence une fleur, nous serions tentés de croire que c’est l’héliotrope symbolique. I1 y a de la joie et de la clarté jusque dans les titres de ses cadres : L'Heure dorée, Mai fleuri, l'Entrée sous les glycines.. C’est comme un nimbe lumineux qui se voit autour de ce joli et paisible Portrait de jeune femme, dont la robe légère est, dirait-on, tissée par le rêve. Si le métier souvent est maigre, d’une préciosité trop appliquée, voire d’une sécheresse arrêtée, la couleur est fraîche, légère et transparente ; le dessin, correct et net. De ses massifs aux corolles ouvertes montent des parfums grisants; et Mai fleuri surtout, qui profile sur l’étendue invitante d’un verger la blanche et imma-

culée floraison d’un pommier, est une page toute de charme silencieux.

Peu disposée à sortir de l’orbe de son glorieux maître, M'e Jenny Montigny montre des têtes de paysannes luronnes et rieuses, aux yeux pétillants, assurément bien dessinées et brossées avec aisance, mais qui reproduisent des effets familiers à Emile Claus. Nous préférons les coins rustiques de cette paintress habile et surtout son Printemps, page de proportions réduites, d’une finesse qui enchante et d’une transparence qui drape les lointains dans un ravissant mystère. Excellenteapprentie, M!° Paule Deman choisit une voie qui n’est précisément pas de celles menant à un idéal troublant; tout imprégnée du mirage des œuvres des derniers prêtres de l’impressionnisme, de ceux qui ont fait abhorrer par beaucoup cette religion aux rites naturistes, la fille de l’aimable éditeur bruxellois s’essaie à la décomposition des couleurs. Ces premières tentatives ne sont pas des plus heureuses; et, pour nous, il ne se dégage qu’une séduction relative de ces arbres rouges, de ces eaux indigo, de ces sables violets. Pour oser cela, il faut plus d’onction, plus d'étude, plus d’expérience. Ce sont de ces libertés qu’on comprend volontiers chez Claude Monet, chez Pissaro, chez Renoir ; ces maîtres sauvent ces franchises par la magie de l’accord parfait et le miracle de l'atmosphère enveloppante. Quand Mie Deman aura travaillé davantage, elle anra conscience de son erreur, et, elle aussi, redevenue logique et simple, n’écoutera que son sentiment et n’obéira qu’à son regard. Cela nous vaudra des œuvres belles et émues, car on devine combien est douée cette jeune artiste débutante.

Après le quator féminin, le septuor masculin... De Georges Buysse, des impressions crépusculaires ou aurorales d’une étrange poésie; les suprêmes rayons du soleil caressent obliquement les rives des canaux que la neige recouvre et la carène rosée d'un navire qui avance lentement dans l’eau glacée. Quel troublant mystère règne dans son Lever de soleil, où l’air est fluide, où les brumes s’inondent d’une poussière d’or avant de se dissiper sous la chaude caresse du rayonnement matinal. Plus brutal, plus matériel est Alfred Hazledine; il truelle avec fermeté et

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donne de certaines ruelles de Bruges une traduction large et solide qui n’exclut point le charme des choses anciennes. Le Soleil d'été, inondant un pont de pierre, est d’une lamière juste et d’une tranquillité reposante. Le visage de la Liseuse est d’une intimité morale fort réussie. Pourtant l’ambiance est ici moins heureuse; la verdure du jardin est dure et opaque, et il y a une sécheresse pesante dans les premiers plans, qui fait penser aux sommaires toiles de Van Gogh...

Quelle frappante et totale antithèse forme avec cet artiste anglais, M. Rodolphe De Saegher. Celui-ci est tout en finesse, tout en détail, tout en minutie. Mais il parvient, par la sincérité d’une vision originale et colorée, à exclure l’afféterie, La mièvrerie dans lesquelles aurait certainement versé un peintre d’une vocation moins haute que lui. Tous ses tableaux sont petits de proportion, mais d'expression grande ; ses effets de neige, ses effets de printemps, que la lune les poétise ou que le matin les inonde de lumière pâle, se drapent dans le même sentiment délicat. Et ne faut-il point être un artiste consommé pour parvenir à mettre du caractère, nous dirions volontiers du style, dans les paysages si peu considérables de taille que l’Après-midid’hiver et l’Après-midi d'été?

L'art de Guillaume Montobio s'apparente à celui de De Saegher; il est moins ému, il exprime moins tendrement la contrée flamande préférée, mais il y introduit peut-être plus de vérité, deréalisme. Cequiest particulièrement personnel à Edmond Verstraeten, c’est l’atmosphère enveloppante qu’il tisse autour de ses arbres et de ses maisons; cela confine parfoïs à la confusion, à l’ouaté. Pourtant l'air joue avec intensité en ces sites, en ces étendues agrestes d’une mise en page vraiment magistrale et admirablement pittoresque. L’envoi de Robert-H. Monks est imposant; il expose une série de natures-mortes et de petits paysages exécutés au crayon de couleur; la tonalité en est vive, le contour puissant, le sentiment concentré. Certain Jour gris en hiver évoque le faire nerveux et la compréhension si subtile auxquels Le Sidaner doit sa maîtrise.

Pour finir, parlons de Georges Lemmen, l'artiste le plus original, sans doute, du groupe qui s’est installé dans la

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coquette salle de la rue Royale. Lui aussi est resté impressionniste par le métier; mais ce métier tend à se fondre, à s’adoucir, à gagner en saveur. Beaucoup d’influences se perçoivent en cette personnalité volontaire et chercheuse, depuis celle de Van Rysselberghe jusqu’à celle de Vuillard, ce tout jeune Français que Lemmen nous rappelle dans ses intérieurs tamisés et silencieux. Il exprime avec la même intensité pénétrante l’âme des choses et l’âme des êtres. Quelle vie profonde ne reflète point cette effigie pleine de tendresse appelée le Col de dentelles, où les yeux brillent si confiants dans un visage délicieux... Et rien ne nous donne mieux la mesure du savoir sincère et vraiment naturiste de Lemmen que l’impression goûtée en admirant le joli visage de l'Enfant endormi, qui paraît être de la famille de cette prestigieuse Paysanne endormie au coin d’un bois, dont s’honore, à juste titre, le Musée de Reims, un des plus beaux morceaux « mineurs » que Jean-François Millet ait jamais signés.

LES DERNIÈRES ŒUVRES DE JULES MERCKAERT o

Vendredi 16 février.

Parmi les peintres de la dernière génération, il en est peu qui se préoccupent avec autant de juvénile ardeur que Jules Mercikaert d'atteindre à l’idéal rêvé. En deux années, les résultats acquis par un travail infatigable ont été superbes ; on a pu le constater naguère à la dernière exposition du Zabeur. Les ouvrages réunis en ce moment par le paysagisite en son atelier de la rue des Coteaux constituent une nouvelle étape; elle confirme l’heureuse confiance que nous avions en l’évolution de ce talent brabançon par excellence. Il y a là une dizaine de toiles, infinimentdiverses, mais également pleines des robustes qualités qui font la base d’une personnalité transcendante. Récemment encore, il y avait de la gaucherie et de la lourdeur dans la faciture, de l’opacité dans le ton; maintenant, la couleur, qui fut d’ailleurs toujours vive, se fait transparente et la. touche devient aisée et nerveuse. Ce progrès imprègne tious ses nouveaux ouvrages d’une beauté puissante et saine comme la contrée même qui les a inspirés.

Il y a une harmonie éclatante, une lumière vermeille dans la Vie:ille métairie à Dilbeek, ce pays d'ouest que nous aimons entre tous... Tout en ces œuvres proclame la joie d’une nature riche et plantureuse; les prés gras, les arbres aux verts weloutés, les toits de tuiles rouges, les pignons chaulés, tout cela chante sous le ciel bleu. Autre page rustique et exipressive : Prairie à Saventhem; il y a là toute une gamme harmonisée de verts chauds et profonds. Une barrière cæhoteuse et branlante faite de branches écorcées court en ume perspective méandreuse le long d'un fossé herbu, jusiqu’aux approches d’une maisonnette blanche. Cette barriière a vraiment une physionomie : elle parle, si l'on peut dire, et nous invite à nous appuyer à elle pour

suivre ce pacage aux végétations si tendres... Quel charme aussi, charme plus matériel, charme des choses savoureusement rendues, dégage le Béguinage à Diest. Dans la ruelle ensoleillée l'ombre des pignons metdes bleus sombres sur les pavés disjoints et pointus. Au fond, la façade de briques vermillon du bâtiment principal, avec le pleincintre antique de son porche et les cordons de pierres jaunes de ses croisées, se profile sur les lointains nuagés de blanc, de gris et d'azur. Il y a du silence et du parfum en ce coin provincial encore tout empli de sentiment religieux et où les deux suprêmes nonnes passent comme des âmes errantes.

S'il y a moins de poésie, moins de délicatesse dans la Chaussée de Wavre, prise à Overyssche, il y règne cependant une atmosphère tout aussi aérienne, tout aussi enveloppante. Ici aussi les maisons fuient, à droite, en une pittoresque perspective, tandis qu'à gauche, par-dessus le mur vénérable d’un parc, de hauts arbres automnaux peuchent vers la route leurs fraîches frondaisons. Toute la force d'expression de Jules Merckaert est incarnée par une truculente nature morte, poème enthousiaste de la matière chaude et vibrante. Les jaunes des cuivres, des oranges, des faïences bruxelloises aux ors éteints, s’accordent vigoureusement dans un arrangement heureux sur une nappe blanche.

Pareille vigueur se retrouve dans ce prestigieux morceau qui nous montre le chevet de l'Eglise de Saventhem drapée dans la splendeur d’un matin d'été. Le vétuste appareil du temple, la muraille du cimetière au-dessus de laquelle on voit pointer les croixtombales, tout est exprimé avec une justesse attentive et presque religieuse. Et l’impression de ce site recueilli est accentuée par un groupe de trois fillettes vêtues de blanc, portant des bannières écarlates et qui laissent deviner la procession dont elles sont la jolie avant-garde.

Mais l’œuvre la plus typique, la plus complète de Jules Merckaert est sans contredit le Pont du Canal, à Anderlecht; l'artiste avait jadis montré, comme on sait, une compréhension remarquable du paysage suburbain. Cette fois il nous donne d’un site faubourien une interprétation

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ALICE DANNENBERG : Au Jardin du Luxembourg

RICHARD HEINTZ : La Giboulée., Hiver

(Appartient à M. Braconuier

LOUISE MAYER-OCHSE : Buste de vieillard (plätre

singulièrement vécue, singulièrement évocatrice aussi. On connaît cet endroit curieux où le canal de Charleroi, décrivant une courbe, passe sous l’antique chaussée de Mons. À droite, le chemin de halage monte un peu pour joindre le pavé; un chaland coupe les eaux tranquilles de sa carène goudronnée et rayée d’émeraude. Là-bas, devant le pont, un tram est arrêté, et sa tache violente où le rouge et le vert dominent, se marie toutefois avec le gazon brûlé de la berge etles murs vétustes des basses maisons distantes. L'air pur, dans ce coin communal, se répand partout, enveloppe les choses. Il met de cette manière exactement à leur place les éléments du paysage, qui, par cela même, s’harmonisent et se font mutuellement valoir.

Pour arriver à interpréter avec une si subtile vérité la nature, il faut des dons d'observation pénétrante. Jules Merckacrt n’a plus à douter de son avenir : en poursuivant la voie où il s’est engagé depuis ces derniers mois, il arrivera au but. Tout naturellement, en évoluant, il débarrassera sa palette de certaine lourdeur, qui ne permet pas encore à l'artiste de peindre avec toute la transparence voulue, et il donnera aux personnages qui étoffent ses tableaux une apparence plus tangible et une physionomie plus individuelle. Et, en écrivant ces lignes, nous nous rappelons ce que Victor Gilsoul nous disait, en son ancien atelier de la rue Rogier, où Jules Merckaert, son disciple, venait lui montrer des études, un jour que nous conversions ensemble, il y a treize ou quatorze années : « Il a de la patte et de la couleur ce gamin-là; il marchera... » Le célèbre paysagiste avait raison. 11 doit, tout le premier, s'en réjouir,

AU CERCLE ARTISTIQUE o o o L'EXPOSITION VICTOR GILSOUL

Lundi 19 février.

Il n’est point d'artiste moderne qui, dans notre école de peinture, dépasse, nous dirions volontiers atteigne en expression la puissance somptueuse de Victor Gilsoul; il n’est point non plus d’artiste contemporain qui donne la sensation d’un tempérament plus sain, plus noble dans sa sincérité, plus enthousiaste et plus épris de la beauté pittoresque du pays natal. L'ensemble des vingt toiles admirables à des titres divers, réunies dans la salle du Cercle, est là pour prouver avec éloquence qu’il n’est point nécessaire de sacrifier à des procédés quelconques pour parvenir à rendre avec majesté, avec intensité, et aussi avec émotion ce que l’on voit et ce que l'on admire. Combien le « luminisme », combien l’ « impressionnisme » paraissent tout bonnement des formules, souvent vaines, souvent creuses, quand on constate à quel résultat prestigieux atteint Victor Gilsoul, en se contentant d’être simple, en ne recourant qu’à la magie d’une traduction spontanée.

Rien de prémédité dans cet art singulièrement robuste, rien de voulu, pointde ficelles, point de moyens quidonnent le change sur la valeur propre de tant de talents superficiels. Et pourtant, comme l’art de Victor Gilsoul est un art mûri, basé sur de longues études ; depuis quinze années la vision du peintre évolue, se complète, s’achemine vers une définition splendide et formidable. Son tempérament emporté ne le mène pas vers un but hasardeux; ce tempérament fougueux, le maître n’y est point passivement inféodé à l’égal de beaucoup d’autres qui se contentent de suivre leur impulsion. En travaillant, Victor Gilsoul n’oublie pas que l’art est une lutte et que le créateur le plus doué est celui qui précisément doit combattre le plus pour s'exprimer de manière personnelle. Et nul plus que lui ne

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donne la sensation d’un labeur tenace, d’un ferme désir de conduire sa vocation et de lui faire dire ce que lui commandent son cœur et ses yeux.

C'est surtout un œil que Victor Gilsoul possède avant tout; aulieu de décomposer, comme les peintres décadents, ses couleurs sur la palette, il les décompose dans son esprit, ce qui est plus logique et ce qui est aussi susceptible d’engendrer des harmonies infiniment heureuses sur la toile. Il suffit de regarder un tableau du grand paysagiste pour se convaincre de l'excellence de ce que nous pourrions appeler sa tournure esthétique. Les vingt tableaux et les quelques esquisses que nous montre Victor Gilsoul proclament magistralement l’évolution profonde accomplie par l'artiste au cours de ces trois ou quatre dernières années. Autrefois, il peignait avec une tendance plus matérielle ; il lui arrivait d’être sec et de rendre un peu lourdes les choses. Cela provenait du linéament sur lequel il basait ses interprétations coloristes, qu’elles fussent rurales ou urbaines; cependant, lecteur pénétrant de l’ambiance, il savait, tout en définissant les éléments de ses paysages, les envelopper, les draper dans l’éclat du jour ou dans le recueillement du soir, selon les heures et selon le temps.

À présent on ne découvre plus aucune dureté dans la facture; le métier est devenu onctueux, d’une souplesse extraordinaire, et rien dans le tracé des objets n’indispose par sa pesanteur. Victor Gilsoul est arrivé à ce résultat en comprenant, en adoptant, en développant un principe que beaucoup de grands artistes de toutes les périodes avaient fait leur avant lui. Dans la nature, il n’y a point de ligne; ceux qui contournent consacrent à la convention. Ce qui crée le dessin, ce qui le constitue, c’est en vérité l’antithèse qui existe entre l’essence, la silhouette et les tonalités des choses. Il ne sied que d’opposer le ton au ton, avec son exacte valeur, ou plutôt la valeur que les plans ont, selon le moment et selon la distance. Cela paraît élémentaire ! Mais aussi fallait-il, pour rester personnel, pour rester lui-même, que Victor Gilsoul, en s’engageant sur cette voie logique, ne compromît point sa vision rayonnante, sa compréhension vigoureuse de son pays natal. De cette époque toute récente d'étude progressive et hardie,

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le peintre est sorti désormais en possession des moyens définitifs; c’est la maîtrise splendide et harmonieuse qui fait de Victor Gilsoul le premier de nos paysagistes ; il est celui qui rend de la manière la plus vraie et la plus vibrante l’aspect si plantureux et si pittoresque de la province brabançonne et des provinces flamandes.

Il y a, dans l'envoi de l'artiste, deux pages nocturnes d’un charme attirant : le Tramway et la Rue montante. Le premier montre le carrefour mouvementé de la porte de Namur, avec sa foule fiévreuse et son roulage intense; l’effet des mille lumières est d’une vibration intense; le feu éclatant du tram, les lampes électriques et blanches des poteaux de la chaussée, les lueurs plus chaudes des cafés dont les fenêtres brillent derrière la silhouette estompée de la fontaine de Brouckere, tout cela donne la sensation d’un coin vécu et fidèlement observé. Les qualités identiques se retrouvent dans la seconde toile; celle-ci reproduit un tronçon de la Montagne-de-la-Cour, avec les lueurs des magasins encore ouverts illuminant le pavé où tombe l'humidité fraîche de la nuit tranquille. Mais quand Victor Gilsoul délaisse la ville houleuse et active pour aller planter son chevalet devant des sites plus vastes et placides, aux perspectives lointaines et séduisantes, il trouve en lui une émotion plus grande aussi, qui fait qu’alors il conquiert le style.

Les eaux l’ont toujours attiré et particulièrement les eaux lentes et copieuses des bras de mer. On sait qu’il travaille depuis longtemps à Nicuport; il nous donne cette fois plusieurs interprétations inédites du chenal serpentant et formidable qui coupe la terre flamande de son estuaire changeant. Voici la Rentrée des Barques, qui reviennent du large et gagnent le port des pêcheurs sous le ciel calme mais nuageux ; plus loin, c’est la Barque abandonnée, une œuvre magistrale et parlante, où les étendues sont comme imprégnées d’un troublant mystère. Le flot tranquille de la marée haute emplit le large fleuve; sur les rives distantes, un léger et méandreux ourlet blancindique l’action lente et forte du jusant; cet ourlet se dessine le long des rives où pousse une herbe brûlée. A gauche, au second plan, un bâtiment est échoué et le travail patient

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mais sûr des vagues a détruit sa carène, dont la charpente se profile ainsi qu’un squelette sur le large mélancolique. On songe à des naufrageurs, à des écumeurs de l'Océan. Il y a dans cette œuvre une impression intense obtenue, non seulement par la superbe mise en page, mais aussi par la couleur sobre des eaux, la gravité de l’atmosphère et la plénitude du ciel sans fin.

D'autres cadres encore chantent les rivières, les rivières intérieures, sur lesquelles ne règne point la désolation inséparable des larges panoramas maritimes. Telles sont les Bicoques hollandaises, si solidement bâties, si inébranlablement construites sur des rives étroites et dont les savoureuses murailles grises, brunes, rouges, auxquelles s’accrochent des bretèques peintes en vert, se réfléchissent dans le miroir tranquille du flot peu ridé; telles sont aussi les Barques à moules que des hommes déchargent en un coin de calme cité provinciale où le soleil caresse les maisons anciennes ; telle est aussi la Ville flamande, Malines, vue en deçà de son pont aux arches romanes, avec la perspective des maisons vétustes en théorie ombreuse le long de la rivière et là-bas, au fond, la coupole de l’église Notre-Dame de la Dyle qui scintille sous le soleil doux et clair.

Si maintenant on veut admirer des œuvres qui se recommandent spécialement par le caractère du site interprété, admirez sans réserves le T'ournant du canalet À Dixmude, un morceau d’une richesse de couleur incomparable et d’un métier plein de saveur, plein de nervosité. Tout cela est exécuté d’une brosse alerte et légère, sans lourdeur, qui rend avec une sorte de plaisir communicatif la matière des choses. Et cependant, à côté de cette matière, il y a souvent place, chez Victor Gilsoul, pour le sentiment. Il est surtout un peintre, et un peintre dans la plus haute acception du terme : un coloriste de race. Mais cela n'exclut pas le sentiment, car le maître sait se laisser aller aux impressions délicates comme il se laisse aller aux impressions vives et vigoureuses. N'est-ce point une grave et tendre poésie qui enveloppe la Porte Maréchale vers le soir et rend les eaux si mystérieuses ? Et est-il rien de plus charmant, de plus parlant à l’âme en même temps qu'aux

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yeux que la Maison du Pontonnier, à la tombée du jour, petit tableau qu’on ne regarde pas sans être ému? Mais pourtant, ce qui est l’apanage essentiel et personnel de Victor Gilsoul, c’est la puissance exubérante de sa vision et la savoureuse et chantante harmonie de son métier.

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