L'ŒUVRE DE GUSTAVE BIOT
Dimanche 8 avril.
Né en 1833, Gustave Biot avait seize ans quand il acheva la gravure de son duc d’Albe; c’est la première œuvre en date de ce grand artiste défunt, et c’est la première que nous ayons vue de lui : nous nous rappelons, en effet, qu’on la décernait de mon temps aux élèves des écoles primaires comme bulletin hebdomadaire de bonnes études. Tout l’art sévère et réfléchi de Gustave Biot est déjà en cette planche; le métier est pittoresque et le trait d’une fermeté singulière. Ce métier s’assouplira avec l’étude, dans la mesure du possible, car la taille douce ne va jamais sans quelque sécheresse dans le détail, quelque raideur dans l’ensemble. Il n’y à point moyen, dans ce domaine, d’atteindre au fondu, au clair-obscur de l’eauforte, ni à la couleur profonde de la lithographie. Mais c’est une des qualités essentielles de Gustave Biot d’être parvenu à donner à sa facture une souplesse qu’on découvre en peu d'ouvrages de ses collègues. Il est facile de le constater en examinant l’ensemble des œuvres du regretté académicien, réunies dans la nouvelle petite salle du Cercle. Cette exposition est d’un intérêt trop exceptionnel pour que nous ne manifestions pas tout le charme qu’on a à la visiter. Quelle lecon en émane pour les jeunes artistes trop inquiets d'eux-mêmes et trop avides de gloire immédiate!..….
La gravure est assurément un art qui tient à distance le clan des arrivistes. Nul mieux qu’elle n’exige de celui qui la cultive plus de labeur obstiné et plus de constants efforts. Assurément c’est un art secondaire, qui a peu créé, puisqu'il à surtout eu pour rôle, avant l'invention des modernes procédés de reproduction, de populariser les chefs-d’œuvre peints de toutes les écoles. Un graveur est donc, d'habitude, le propagandiste d’un artiste célèbre, dont il copie patiemment les travaux. Rembrandt et Dürer
sont parmi les rares exceptions de cette règle constante. Gustave Biot a, lui aussi, travaillé d'après des maîtres fameux, et son Triomphe de Galathée, copié de la fresque de Raphaël, est, certes, un travail admirable, où la rondeur frissonnante des chairs est rendue avec une vérité étonnante. Cette légèreté du burin est déjà indiquée dans le rustique Oh! de Madou, une des planches que le futur professeur à l’Institut supérieur des beaux-arts d'Anvers créa, sous les ordres de Calametta, peu de temps après que celui-ci eut fondé, à la demande du gouvernement belge, l’école de gravure de Bruxelles. A vrai dire, cette œuvre a des dimensions qui ne concordent pas avec la valeur du modèle. Et Charles Blanc a raison de déclarer, à son propos, que les grandes planches n’appartiennent qu'au style. Le style, Gustave Biot le possède magistralement quand il exécute la Madeleine, de Quentin Metsys, où il obtient des demi-teintes si délicates, si tendres, en maniant la roulette avec une adresse émue autant que compréhensive.
Cependant, c’est en ses portraits que Gustave Biot est le plus personnel. Ces portraits sont de deux genres : ceux inspirés par des tableaux ou des dessins de maîtres, et ceux faits sur nature par le graveur lui-même. Si les premiers ont toutes les qualités de métier, révèlent tous les trésors de la technique sûre et diverse du maître disparu, les seeonds leur sont supérieurs parce qu’à sa haute science de buriniste, Gustave Biot ajoute ici ses dons d’observateur et son sentiment propre. Ce sont des morceaux complets, qui, réalisés à des époques différentes, démontrent que l’artiste fut de tout temps un psychologue, un liseur d'âme et que, pratiquant un métier exigeant de la fermeté et du raisonnement, il savait pénétrer le caractère intime de l'être dont il reproduisait l'effigie.
Il faut admirer la vie, la bonhomie du masque de Vanderhaert, qui fut le beau-frère de François Rude, gravé à dix-neuf ans, avec autant d'attention que le portrait de Sanford, exécuté, il est vrai, d’après De Winne, mais où la liberté de métier et l'intensité des traits du visage font croire à une véritable interprétation. Gustave Biot fut un portraitiste dans la haute acception du terme ; son exposi-
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Paur, MATHIEU : Le débarcadère
PAP TECTEZILEES
JEAX GOUWEL 090$ : Nu
tion l’affirme doublement : une série de dessins superbes nous montre l'artiste préoccupé de saisir non seulement l’aspect physique de ses modèles, maïs leur ressemblance morale. Et ces figures sont sobrement tracées d’un crayon gras et ferme, infiniment attentif au caractère. Combien songeur et souffrant est cet impressionnant visage d'Auguste Rodin, daté de 1877, à la veille où l’illustre auteur de Saint Jean-Baptiste allait quitter Bruxelles, où il avait vécu tant d'années pénibles mais stimulantes! Et le simple et affectueux portrait de M Biot, fait il y a quarante-deux ans, clair visage confiant que l’artiste avait dessiné avec le tendre enthousiasme de sa belle jeunesse. Puis le grave portrait, aux yeux séduisants, de M Camille Lemonnier, fait vingt ans plus tard, mais d’une exécution plus large, plus libre et plus colorée.
Car Gustave Biot avait un œil de peinture; et il suffit, pour s’en rendre compte, de regarder non pas son portrait, brossé par lui avec un soin peut-être trop méticuleux, mais ses petites aquarelles, représentant des Italiennes, où la nervosité du crayon s'allie à la facilité de la touche chaude et transparente. Charles Blanc, que nous citions plus haut, déplorait déjà de son temps la substitution de la photographie à la gravure, « cet art qui était patient, parce qu’il travaillait pour l'éternité », et prévoyait avec tristesse l’époque où la taille-douce serait morte. Elle a vécu plus qu’il aurait osé l’espérer. Cependant, la gravure est en décadence; ceux qui la pratiquent deviennent de plus en plus rares, car, pour s’y consacrer, il faut non pas une vocation obstinée, mais une immense modestie. Les ouvrages dont ils nous dotent n’en seront que plus précieux. Pour Gustave Biot, on peut repéter à son sujet ce que l’auteur des Artistes de mon temps pensait de Calametta, son maître, quand il disait des quelques chefsd'œuvre burinés par lui, « qu’ils ne périront point, car si la gravure se meurt, ses beaux ouvrages, une fois mis au jour, ont le privilège d'être impérissables... »