LES PEINTRES BELGES
Le compartiment des peintres belges au Salon-de la Société des Beaux-Arts ne donne pas une idée bien nette, bien élevée de notre école contemporaine. Tout comme l’école allemande moderne, représentée là par des ouvrages de maîtres illustres, il ne faut pas se la représenter en se basant sur l'impression que produit l’ensemble des tableaux exposés. Il y à là beaucoup de cadres remarquables, voire quelques chefs-d’œuvre incontestables; mais à côté de cela quel déchet, quelle quantité importante de choses négligeables... Parmi les bonnes toiles, il en est qui ont été vues en des expositions précédentes, notamment celles de MM. Paul Mathieu, Maurice Blieck, Louis-G. Cambier; nous n’en reparlerons pas et nous examinerons uniquement les productions inédites. Parmi celles-ci, l’envoi de M. Léon Frédéric occupe la première place. Ses deux compositions : le Paysan mort et la Grand’mère sont d’une intensité d’expression grave et profonde, obtenue par ces moyens si simples et si sincères qui sont la base de cette personnalité transcendante et audacieuse.
M. Léon Frédéric est un artiste ému, en même temps qu’un artiste observateur. Il vit son art et vit pour lui, car il est peu d'hommes dont l’existence est si indissolublement liée au but de cette existence... Son Paysan mort prend place d'emblée parmi les chefs-d’œuvre de nos maï-
tres illustres. C’est un groupe de villageois qui suivent le char, invisible d’ailleurs, emportant un des ieurs vers sa demeure éternelle. Il y a d’abord les proches parents : un paysan en blouse bleue, deux femmes en bonnet de deuil, en manteau et à châle noirs, entre lesquelles marche un gamin aux yeux étonnés et craintifs. Puis le cortège des campagnards des deux sexes, dans le recueillement de la nature hivernale; ils avancent dans la neige, en des attitudes différentes et attristées, les têtes fléchies. Les poses, les visages, les costumes où les étoffes noires dominent, mais où le violet et le bleu des robes de fillettes, le rouge d'un gilet mettent une note claire, toutes les lignes et les masses se marient, s'accordent, se font mutuellement valoir. Au loin, sous le ciel gris, les maisons du bourg étagent sur le coteau leurs toits blanchis. La facture de cette toile sobrement composée est d’une puissance étonnante et cependant appliquée; les traits des personnages sont scrutés en psychologue. Telle tête est d’une vérité presque « primitive », avec la larme cristalline qui coule sur la joue... Ces mêmes qualités de dessin serré, de couleur amortie, de vérité émue se retrouvent en la Grand’mère ; et le visage exquis et si étudié cependant de la fillette qui pleure fait penser par son métier méticuleux et son expression intime à certains morceaux d’Alessandro Boticelli.
Combien gris et pâles sont, à côté de ces ouvrages cependant sans véhémence, les tableaux de M. Fernand Khnopff... Celui-ci ne s’attache pas à traduire la vie des choses, il s’efforce d’en évoquer l'âme, c’est-à-dire de leur prêter le sentiment délicat qu’à leur vue goüûtent les spectateurs poétiques. Les deux cadres qu’il nous montre sont tendres, alanguis et mystérieusement charmeurs. Le faire est d’une délicatesse qui frise la gageure, ce qui communique à l’ensemble un charme suave et idéal, qui élimine néanmoins toute émotion vive. Si l'un de ces deux Souvenirs de Bruges, qu’il faudrait contempler en écoutant de la musique de Schumann, est un peu métallique, un peu «acier » à cause de la tonalité bleuâtre uniforme du paysage, l’autre est, par contre, d’une pureté d’atmosphère subtile, évocative et, risquons le mot, mélodique.
GUILLAUME FRUEBNER : Christ mort
Exuze MOTTE : Portrails
ARMAND RASSENFOSSE : Une Wallonne (Dessin en couleurs
{7 deanMa vaux
HERMANN COURTENS : Ælup
Avec M. Georges Van Zevenberghen nous retournons au naturisme, mais un naturisme admirable et presque synthétique. Car la Convalescente de ce jeune artiste vaillant et doué n’est pas une simple copie d’une figure aperçue, c'est l’interprétation raisonnée d’une image familière. Le réalisme de M. Van Zevenberghen ne s'arrête pas aux détails scrupuleux des objets ; il préfère exprimer la nature de ces objets en peignant leur masse selon la lumière et l'ombre qui les délimitent. Cela donne à ses ouvrages ce caractère large et souple qui les particularise, à son pinceau cette ferme saveur que nous aimons. Car c’est un coloriste d’une singulière puissance et dont la ténacité saura vaincre tous les obstacles qui s’échelonnent sur le chemin de la maîtrise. Quel ragoûtant ensemble ne constituent pas tous ces bibelots, ces vases, ces flacons, ces fruits d’or dans un bocal transparent réunis sur la tablette d’une armoire ? Peut-être reprocherait-on à l’artiste de trop poser son modèle, cependant dessiné avec fermeté. Il y a un manque de vie dans le visage de la malade, et ce n’est point parce qu’elle est entrée en convalescence qu'il faille donner à son masque cette pàleur un peu plâtreuse et à ses yeux cet aspect presque terne.
Nous aurions été heureux de faire les mêmes éloges des tableaux de M. Jacques de Lalaing, qui autrefois à créé des œuvres splendides. Mais on cherche en vain ses anciennes qualités dans ses deux portraits compassés et froids de la Société des Beaux-Arts. Les personnages sont certes dessinés avee adresse. Cependant, ce que ces effigies sont creuses, fades et vagues, sans âme et sans pensée! Cela n’est non plus de la peinture, c'est du coloriage. Il faut remarquer, par exemple, la façon dont est réuni, dans le portrait de M. le ministre d'Etat Le Jeune, le blanc du papier, le vert du tapis de table, le bistre du mur. Aucun accord. Ce sont les mêmes éléments qu’a utilisés, en son Marat mourant, du Musée Moderne, Louis David; et pourtant le grand conventionnel passe pour ne pas avoir été un coloriste... Que dire alors de M. Jacques de Lalaing?.… Nous n’aimons pas non plus, bien que nous n’établissions aucun rapprochement entre ces deux envois, la Femme à l’'aigrette, de M. Henry Thomas; celui-ci n'est pas en pro-
grès. C’est un beau morceau de couleur, mais un morceau trop violent, où ne se retrouvent pas la délicatesse de touche de cet artiste, ni son observation pénétrante. M. Thomas doit se méfier de sa trop grande facilité, qui l’a amené à produire une œuvre superficielle.
Le portrait de sa femme qu’expose M. F.-G. Lemmers montre celui-ci très en progrès; la pose familière bien saisie, la physionomie éveillée et nerveuse du modèle, tout cela s’allie bien avec le métier habile et le dessin correct de ce masque si joliment vivant. C’est par la souplesse de son pinceau, etla chaleur de sa palette, que M. Franz Van Holder se distingue quand il exécute le superbe portrait, si aisé, si naturel de M. E. Goldzieher, et la sévère et féminine Etude de profil. Plus élégant, presque raffiné est M. André Cluysenaer, dont le portrait de femme en son harmonie grise et tendre est une œuvre gracieuse et séduisante. Il y à à l’Ancienne Cour deux beaux tableaux avec figures de M. Evariste Carpentier ; les Tresseuses de paille à Glons sont représentées avec une vérité vraiment pittoresque, et en une ambiance bien saisie, tandis que le saisissant paysage En promenade est d’une vibration de lumière qui démontre avec quelle intensité l'artiste parvient à rendre les délicates impressions du plein air.
D'autres cadres intéressants sont signés par des artistes connus; mais ils n’ajoutent rien cependant à leur réputation.T'els sont: M" Berthe Art, Alice Ronner,avecune merveilleuse Harmonie en bleu, Marie de Bièvre; MM.J.-F.Taelemans, dont l’Heure des vêpres est un effet d'hiver prestigieux; Armand Jamar, René Janssens, Jean Gouweloos, Alfred Verhaeren, Isidore Opsomer, Franz Courtens et son fils Herman, représenté par son Flup, un gamin assis, d’une exécution franche et solide ; Joseph François, Paul Hermanus, Marcel Jefferys, Emile Claus, Emile Motte.
Dans la petite salle on a réuni des aquarelles et des dessins, dont nous retenons surtout la belle page puissante : Au béguinage, de M° Ketty Gilsoul-Hoppe; le superbe dessin en couleur du bel aquafortiste liégeois Armand Rassenfosse, montrant une belle Wallonne, charnue et nerveuse comme un symbole de santé; deux paysages souples et synthétiques d’Auguste Donnay : Automne et Hiver.
Nous avons aussi vu d'alertes aquarelles de MM. Henry Staquet et Victor Uytterschaut et toute une série de gouaches sempiternelles et vides de M. Henry Cassiers. On comprend que la vision aimable et fraîche, jolie et coquette de celui-ci plaise aux imprimeurs-lithographes en quête de modèles d'étiquettes et de calendriers. Mais, est-ce bien une raison pour inonder sans cesse les cimaises des expositions des produits ennuyeux de cet homme prolifique qui nous montre une Hollande artificielle peuplée de marionnettes habillées de beaucoup de jupons.