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GUILLAUME

JULIEX DILLENS : La Magistrature. Bronze (Monument Anspach, Bruxelles

JULIEX DILLENS : Minerve (Bronze

À LA SALLE BOUTE 0: o 0 0 EXPOSITION PAUL HERMANUS

Mardi 1e" mai.

Elle est ancienne, la tradition qui veut que nos peintres fassent tout au moins un voyage en Italie; en effet, cette mode dure depuis trois siècles et rien ne prouve qu'elle ne se prolonge pendant une période aussi longue. Tous ceux qui ont quelque succès. ou quelque fortune y sacrifient; et ceux qui ont la bourse insuffisamment garnie rêvent de la voir remplie pour aller la vider sur les bords du Tibre et de l’Arno. Car nos artistes sont rares qui, d'accord avec Breughel le Drôle ou Jacques d'Arthois, estiment qu'il suffit de rester dans le Brabant, voire aux environs de Bruxelles, pour puiser en le spectacle de la nature patriale une originalité suffisante. M. Paul Hermanus est donc allé en Italie. On connaît le talent aimable et recherché de cet artiste trop visiblement influencé par M. Henri Cassiers, un maître qu’on devrait fuir plutôt qu'imiter, ce que semble comprendre M. Paul Hermanus en ses derniers ouvrages. M. Paul Hermanus a donc une vision jolie, gracieuse et pâle. Ce n’est point avec des qualités pareilles qu’on doit oser prétendre à l’interprétation d’un pays où tout est vibrant, puissant, éclatant.

Par conséquent, le peintre nous rapporte une série d'œuvres enlevées avec brio, avec une facilité extrême, mais qui ne donne qu’une idée fallacieuse du royaume de Victor-Emmanuel III... C’est une Italie poudrée et gentille. L’atmosphère manque de chaleur, la couleur est sans éclat. Pourtant, ces tableaux sont pleins de pittoresque; la mise en page est heureuse, et l’ensemble du site reproduit révèle un observateur spirituel. Les aquarelles Capri, Le Vésuve, La Plage charment par leur distinction ou leur fluidité. Plus largement conçu est le Quai des Esclavons à Venise, travaillé à vastes plans,un peu comme

l’impressionniste Dufrénoy. Chose curieuse, quand M. Paul Hermanus quitte le blaireau pour la brosse, il n’acquiert pas plus d’accent. Sa couleur à l'huile n’a pas plus de fermeté, pas plus de solidité que sa couleur à l’eau. On voudrait une matière plus savoureuse, plus grasse, plus ferme; et l’artiste arriverait à ce résultat s’il ne se préoccupait pas trop constamment de rester fin, gracieux, aimable et correct.

Avec ce système, il verse dans la froideur et dans la superficialité. Toutefois, il arrive, malgré cela, à obtenir des effets assez remarquables pour oser espérer chez lui une évolution prochaine. Ces effets, c’est dans les contrées septentrionales qu'il les obtient. Le Canal à Horn, assez maigre de facture, est un beau morceau paisible, qui donne la sensation de la vérité. Dans Nieuport, où il y a des gris savoureux, il faut goûter le tendre sentiment de l’espace qui anime.le mariniste. Quelques-unes des toiles rapportées de l'Italie sont plus remarquables que les aquarelles. Ainsi, la Route Krupp à Capri est inondée d’un soleil qui a perdu la crudité constatée en ces dernières; la lumière y rayonne autour des colonnes d’une terrasse fleurie. M. Paul Hermanus a vu également Londres, et il paraît qu’il n’a pas été davantage ému par le spectacle formidable de ses quartiers populeux où fluviaux. Cela ne donne pas la sensation de l'énorme, du colossal, qui nous prend fatalement quand nous débarquons et parcourons la capitale britannique, sensation que nous retrouvons traduite de façon dramatique dansles œuvres de Turner, à la National Gallery... Ce qu’il y a de mieux dans cette série de cadres de M. Paui Hermanus, c'est sa Tamise, où la brume est bien exprimée et où le pont métallique lointain et la coupole de Saint-Paul, là-bas, à gauche, s’imprécisent fantomatiquement dans le brouillard intense. On pourrait reprocher à M. Paul Hermanus une facture et une vision trop égales; il est tellement adroit, tellement habile, qu'on aimerait de lui trouver des maladresses et même des gaucheries violentes.

A LA GALERIE LEROY o LE VOYAGE o o 0 0 o DE M. ALFRED BASTIEN

Dimanche 6 mai

Pour peu que la passion des voyages lointains se développe chez nos artistes, nous pourrons prochainement, à l'instar de Paris, fonder en notre capitale une société de peintres orientalistes. Emile Claus, on l’ignore d'habitude, est un de ceux qui s’en allèrent, des tout premiers de la génération actuelle, travailler de l’autre côté des colonnes d’Hercule; il en rapporta, voici un quart de siècle, des annotations fignolées et impersonnelles, mais où il essayait déjà d'appliquer ses principes supra-luministes. Après lui, d'autres allèrent planter leur chevalet dans les sables de l'Afrique ou de l’Asie, pour ne citer que Maurice Romberg, Louis-G. Cambier, Guillaume Van Strydonck, le plus extrême de nos orientalistes. À son tour, M. Alfred Bastien a entrepris un voyage vers les chaudes contrées. Il est parti, mettant un large espace entre son milieu coutumier et sa volonté nouvelle; mais, pour gagner les rives de la Méditerranée, il a pris le chemin des écoliers. Et, à chacune des ronces du chemin, il a laissé un fragment de sa personnalité ancienne. À mesure qu’il approchaït de la terre d'Afrique, il voyait s’éclaircir sa palette comme il voyait constamment s’éclaircir le ciel.

Dès ses débuts, Alfred Bastien avait adoré les bruns, les bitumes artificiels et opaques, qui avaient empêché l'influence visible de beaucoup de maîtres préférés de produire un effet efficace : Regardez cette jolie tête de Fillette, exécutée à l’atelier Portaels en 1892, qui est comme une transposition alourdie d’un morceau de Raphaël, et le portrait de Mon frère Hector, traité à la façon de certaines effigies d’Antonello de Messine, daté d’un an plus tard. Pourtant, en ces derniers temps, l'artiste avait réalisé de

visibles efforts pour alléger sa vision. Ainsi, dans la Villa de mon voisin et dans Mon jardin au printemps, sans tomber aucunement dans les exagérations et les extravagances du néo-impressionnisme, il atteint à une fluidité d’atmosphère, à certaine transparence de touche qu’il n'avait jamais obtenues auparavant. Cette direction franchement et sincèrement naturiste s’accentue désormais chez M. Alfred Bastien, à mesure qu’il s'éloigne de son pays et des préoccupations compromettantes pour sa carrière qui l’y attachaient. Dès qu’il est en France, il semble qu'il veuille se métamorphoser; n’y a-t-il pas déjà de la finesse dans sa Terrasse et sa Pièce d’eau à Saint-Cloud? En s’arrêtant devant le Pont d'Avignon, la progression s’accentue; sa prunelle se purifie davantage et, sous les arches gothiques à éperons massifs, sous ces arches qui supportent le vénérable châtelet de pierre, le flot du Rhône coule dans la transparence d’un zénith bleu reflété.

La lumière, par une singulière ironie, il ne la saisira plus aussi aisément une fois qu’il aura franchi les Pyrénées et qu’il marchera sous le ciel de l'Espagne. Le Tage à Tolède, bien qu’excellemment mis en page, est gris etsans vibration; le Patio à Tolède montre un intérieur reposé, plein de fraîcheur, où les rayons du soleil pénètrent trop crûment. Le peintre est plus heureux quand il rencontre cette séduisante et piquante gitana, dont il fait sa Danseuse à Séville; ce modèle ensorceleur a inspiré l'artiste, qui a réalisé devant cette nièce de Carmen une œuvre déjà superbe de couleur, où le défaut de sentiment, de psychologie, est vivement à regretter. C’est un beau morceau, exécuté avec brio, avec franchise, du bout d’une brosse facile et qui n’appuie plus. L’harmonie des tons est comme pastelisée, la saveur des nuances vraiment pleine de charme gracieux. Il est dommage que la draperie du fond soit si opaque, si massive, d’un vert sale, et que les chairs du visage soient rendues non sans grossièreté. Par contre, la main gauche est d’un dessin correct, qui s'accorde joliment avec le « jeté » hardi du châle, au riche tissu de soie.

Quand, après avoir franchi le détroit, M. Alfred Bastien arrive en rade d'Alger, il retrouve tout à fait sa claire

vision joyeuse de la cité des papes. Une fois débarqué, l’artiste produit une série de toiles, qui ne sont pas des choses définitives ni complètes, car M. Alfred Bastien n’a rapporté, en général, que des études, des annotations plus ou moins poussées, mais qui attestent le constant souci de résoudre les problèmes de la lumière et de l’ambiance et de posséder le pittoresque. Ce sont parfois de simples esquisses de coins solitaires, qu'uniquement le soleil anime, telle cette Rue des Juifs, à Bou-Saada, d’une couleur si éclatante avec ses tentures rouges limitant un balcon de bois peint en blanc; tel ce Coin de ville, à Lablabdji, peut-être trop maigre de facture; tel ce superbe Oued-Ben-Saada à midi, qui a de la grandeur décorative; tel Bou-Saada le matin, aux teintes d’aube amorties qui donne au site de la mélancolie et du repos ; telle l’'Oasis, presque aussi calme, mais aux étendues plus alanguies, plus apaisées. Mon Hôtel à Bou-Saada fait avec l’ensemble de ces tableaux réussis une antithèse vibrante, avec ses arbres ombreux et ses murs illuminés par le soleil sous un ciel ardent.

Puis, ce sont des groupes d’aborigènes, des foules interprétées avec verve, avec vérité; si la Place du Marché est vécue et animée, la Ruelle voûtée donne pourtant trop l'illusion d’un décor de théâtre. Quant à l’'Esquisse de la Boucherie, si mouvementée, si chaude de tons, la partie de gauche, avec ses murs d’un jaune éteint et ses chairs sanguinolentes accrochées sous l’appentis de bois, a la truculence forte et tendre à la fois, qui particularise les ouvrages orientaux de Gabriel Decamps. A côté de ces nombreuses pages qui nous familiarisent avec le caractère, avec la vie, voire avec les mœurs de l’Algérie, il y a quelques types essentiels de cette contrée, et particulièrement des types du sexe élégant. Fatma-Bent-Omar, la danseuse Ouled-Naïl, est un beau portrait, vivant, d’un physique charmeur, mais au travers des grands yeux de laquelle on essaye vainement de découvrir l'âme. La pose a du naturel et la main droite, tenant une cigarette, est dessinée avec maîtrise. D’une ligne moins nette, moins sentie, est l’autre danseuse : El-Ghelia.

I! faut le constater, et le constater avec plaisir, comme

on le fait d'un triomphe laborieux, M. Alfred Bastien a puisé en cette cure de soleil et d'espace tune personnalité qu'il lui appartient de rendre définitive. Il a pour de bon rompu avec son obsédante et ténébreurse orientation de jadis; son talent tend à se dépouiller complètement de son artificialité ancienne. Il peut s’enorgueilllir d’une victoire superbe : il voit enfin clair, dans la vr'aie acception du terme, en luimême et en la nature. A présent que sa vision s’est épurée, que ses yeux se somt dessillés, il n’a qu’à marcher droit devant lui, travailler: avec ardeur et, fort des résultats acquis en Afrique, nouts donnez de notre pays et de notre peuple des aspects ‘aussi variés que sincères, en des œuvres plus parfaites et; plus poussées.

À LA SALLE BOUTE M. ET Mn ARDEN o

Jeudi 17 mai.

Elle vaut une visite, l'exposition des œuvres de M. Henri et Mme Léo Arden, ouverte en ce moment à la salle Boute. On sait que M° Léo Arden est morte il y a quelques mois à peine, en pleine jeunesse et en plein talent, mettant fin à une carrière prometteuse. Son mari, avec un soin pieux, a réuni dans le joli hall de la rue Royale les ouvrages les plus caractéristiques de la défunte artiste qui, voisinant avec les siens propres, constituent un ensemble heureux. M. Henri Arden pratique l’huile et l’aquarelle, et cela avec la même vigueur, parfois avec la même lourdeur appliquée. M'° Léo Ar‘den, plus délicate, féminine, partant plus fine, n’employait que ce premier procédé, bien qu’elle abordât parfois la gouache. Mais ici elle était moins personnelle, moins éthérée, comme le prouvent ses Quatre saisons, où le dessin est pesant et manque d’atmosphère. La regrettée paintress excellait à rendre, en des cadres cependant petits d'ordinaire et fort travaillés, la vastitude de la mer et quelque chose de son charme immense. Les premiers plans s’animent d’une ou de deux figures d’enfants, de pêcheurs, estompées dans la vive ambiance du large. Notons la Villette au bord de la mer, le Retour vespéral, où l’air circule. Me Arden était moins bien inspirée quand elle s’atttaquait à des tableaux de plus grandes proportions. Néanmoins, elle les brossait avec la même sincérité, avec la même conscience convaincue; ainsi, dans ses Pêcheurs de homards, il y a de vraies qualités de dessinateur, habile à étoffer de personnages bien vivants un site maritime. Si ce tableau était d’une couleur moins froide, moins crayeuse, ce serait une œuvre tout à fait remarquable. L'artiste était plus distinguée, bien que moins originale, d’un sentiment gracieux et joli, en ces

charmantes pages qui s'appellent, par exemple, le Nid d'amour, lequel, tout en étant maniéré et fignolé, révèle ua tendre tempérament poétique.

M. Henri Arden comprend la mer de manière plus bapale, plus décorative; il translate ses aspects changeants en des toiles où des eaux surgissent des estacades blanches et grises,où sur les vagues en perspectives calmes tanguent doucement des barques rentrant au port, ou gagnant le large au souffle du vent qui gonfle leurs voiles rouges ou neigeuses et caresse leurs carènes goudronnées. Le peintre préfère les accalmies, les ciels azurés, les horizons baignés par le soleil; il ne recherche pas les apparences dramatiques de l’Océan, qui ne conviennent guère, d’ailleurs, à sa vision plutôt riante et reposée. Parfois cependant, excellemment inspiré, il rompt avec sa coutume et exécute avec vigueur une gouache : La mer du Nord, pleine de véhémence farouche et de singularité. Maïs ce qu'il interprète le mieux, c’est le lointain bleu et placide où il faudrait une brosse plus subtile et plus légère pour atteindre à cette parfaite sérénité déjà indiquée dans un Beau soir d'été, une des bonnes œuvres de ce salonnet intéressant.

À LA GALERIE LEROY TRIO DE PEINTRES o

Lundi 21 mai.

Trois peintres occupent cette semaine la salle Leroy, rue du Grand-Cerf : MM. Nand Buyle, Henri Roidot et Hub. Vanden Bossche. Le premier montre des portraits léchés, de couleur sans distinction, dont l'exécution appliquée s’accorde avec l’attention photographique de l'artiste. Les poses des modèles manquent de naturel, sont apprêtées et laborieusement fixées. L'ensemble de ces ouvrages honnêtes n’accuse point de personnalité. Par exception, cependant, M. Nand Buyle sait s'imposer par des morceaux tout différents, tellement qu’ils paraissent ne pas être du même auteur. Le portrait de M.J... (n° 16) est d'un métier large, primesautier et ferme ; l’attitude est vraie et aisée et le regard vivant brille dans un masque dont les traits moraux et physiques sont bien exprimés. Plus loin le portrait de M'e P... (n° 5), en tons légers, est une page jolie, fine, qui donne l'illusion du pastel. Le portrait de M'° la baronne d’H... (n° ro) est, lui aussi, charmeur et élégant dans l’accord des tons roses et verts. La facture extrêmement facile de ces effigies peintes se retrouve dans des toiles de genre où, chose curieuse, il y a une certaine richesse de coloris et une préoccupation de beauté plus haute. La Cuisine est d’une atmosphère exacte, tandis que le Temps triste impressionne par la fougue de l’exécution et l’aspect farouche du site maritime. Plus loin, une Nature morte est éclatante de nuances somptueuses et grasses. Comment est-il possible que le signataire de ce morceau truculent soit aussi l’auteur de tant de vastes scènes familiales, aux figures creuses et fades, et qui paraissent des chromos agrandis ?

M. Henri Roidot, qui a commencé par faire des choses très réalistes et pesantes, fait maintenant du Claus, ce qui

est inutile et ce qui est même malheureux. Le « solitaire d’Astene » ne compte plus ses imitateurs. Mais M. Henri Roidot n’a pas sa transparence fluide, l’idéalité du paysage qui sont comme l’exclusif apanage du maître flamand. Tout en visant à l’éthérisation de la nature entrevue, M. Roidot l’exprime de façon matérielle, ce qui est assurément un bizarre accord entre l’intention et le résultat... Pourtant, en ses cadres clairs et lumineux, il parvient à mettre de la poésie et du sentiment. Mais, faute de marquer les plans avec justesse, il y à dans les éléments de ses sites une confusion qui embrouille aussi l'impression du spectateur. Regardez à ce propos le Retour à la ferme et le Ruisseau. Toutefois, ailleurs, l’artiste atteint à des effets charmeurs plus réussis, notamment en cette belle série d’esquisses qui sont une fête de couleurs vives pour les yeux.

Quant au talent de M. Hubert Van den Bossche, il a pour base un singulier aggloméré d’influences diverses, où l’on devine de nouveau Emile Claus et... Josse Impens, foudroyés d’étonnement de se retrouver ensemble. De celui-ci, M. Van den Bossche, dans un tableau d'intérieur, a les rouges et les bleus inharmoniques et communs, les ombres bitumeuses, opaques et arrêtées; de celui-là, en ses plein-air, et surtout en son Faucheur, il paraît rechercher, sans grand bonheur, la clarté enveloppante et la lumineuse fluidité. Il reste encore à ces trois jeunes artistes beaucoup d'efforts à accomplir, car, en leurs travaux présents, on est loin de découvrir des dons d’interprétation personnelle et de compréhension intime de la nature.

AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE L'EXPOSITION DES AQUAFORTISTES o o

Lundi 21 mai.

Bien que d'un attrait considérable, l'exposition organisée par la Société des aquafortistes belges, dans les salles du Cercle artistique et littéraire, nous montre, à côté d'œuvres d’un genre très personnel, des ouvrages certainement superbes, mais qui représentent après tout le résultat de grands efforts d’une utilité contestable. En effet, renouvelant une tradition déjà ancienne, la mettant au service d’une tendance moderniste, toute une catégorie de graveurs de talent pratiquent l’eau-forte en couleurs et prennent pour but de rivaliser d’effet avec la peinture. Ce n’est pas tout. Si encore ils nous donnaient des morceaux originaux, c’est-à-dire des compositions personnelles ; mais non, ils se contentent presque tous de reproduire, au moyen de ce surprenant procédé, les toiles de certains artistes célèbres. Leurs planches polychromes font parfois illusion ; on croit se trouver en présence du modèle. Le rôle de cette gravure en couleurs est donc relatif, puisqu'il ne parvient qu’à nous donner le change sur sa propre nature. À quoi bon multiplier les recherches techniques, améliorer les procédés, faire des trouvailles surprenantes, si c’est pour arriver à un résultat qui est la négation même de la gravure. Tout en constatant la beauté d'impression, la franchise d'exécution de beaucoup de ces estampes en couleurs, nous avouons franchement aimer davantage les classiques manières, celles auxquelles nous devons les merveilleux travaux de Rembrandt et de Callot, pour ne citer que deux anciens. Ces manières expriment les aspects des choses et des sentiments que l’eau-forte seule est à même de traduire. Et ces moyens-là ne pourront jamais être confondus avec d’autres; c’est pourquoi la vieille eau-forte, plus savoureuse et moins éclatante, aura toujours un caractère plus

artiste et plus parlant, plus éternellement nouveau. Il faut savoir gré à la Société des aquafortistes de nous présenter dans son ensemble l’école internationale de gravure en couleurs. Parlons tout d’abord du groupe belge. Le plus somptueux de ses représentants est M. Albert Baertsoen, dont le Dégel à Gand est une fidèle et exacte reproduction du cadre si admiré portant le même titre. Le métier de M. Léon Bartholomé est plus tendre, si pas plus pittoresque ; la puissance se mêle à la délicatesse dans letableau connu de Victor Gilsoul : A Dixmude, et dans la composition de Bartlett : Compagnons de travail; un peu fondu, un peu flou est l'Intérieur breton. Combien est truculent, plein de vigueur de plans et de profondeurs ragoûtantes, l'Intérieur de chapelle de M. Léon Huygens, d’après Louis-G. Cambier. M. Gustave Flasschoen a du chic et de la facilité. Mais ce qu’il faut surtout louer, c’est son indépendance de tempérament qui le fait aborder des sujets inédits, grâce à quoi ses planches sont donc des œuvres absolument originales. La Grande Margot est juste d’atmosphère et les deux personnages de l'Averse sont saisis avec sentiment et avec justesse. Comparé à son compatriote, M. Victor Mignot semble dur, sec et arrêté. Pourtant son Balzac est d’une intimité de vie singulière. Les morceaux largement conçus de M. Georges Gaudy, dont nous aimons surtout la Fontaine, ont un agréable aspect décoratif.

Les étrangers sont très nombreux àl’exposition du Cercle: Français, Anglais, Allemands, Italiens, d’autres encore ont envoyé ce qu’ils avaient de mieux. Il y a là des pages perverses et souvent rosses de M. Pierre Jeanniot, dont l’'Amateur est typique; des morceaux légers, faciles, fantaisistes de M. Jacques Villon, qui, dans la Plage, atteint à des tonalités de pastel: des scènes violentes, véhémentes, de M"° Käthe Kollwity, une artiste aimant les émeutes et les foules subversives, comme le prouve surtout sa bizarre Guerre des paysans. M. À. Muller est dessinateur malhabile, bien que son T'hé dans le jardin ait du charme. Très fluide, d’une transparence bleutée est le Pont de l'Isle-Adam de M. Manuel Robbe; dans sa Jolie ménagère, il y à une saveur chaude à la Chardin. Le Hyde-Park de

M. Edward Lawrenson est d'une mélancolie superbe; tandis que le Clair de lune de M. Arthur Illies a l’apparence d’une gouache laborieuse. Lorsque M. Pierre Waidmann exécute En Flandre, il acquiert la puissance et l'éclat de la peinture à l’huile. Il y a des effets comme d’un Claude Lorrain matériel et dur dans la Place de la Signeurie et dans l’Escalier de marbre de M. P.-Francis Lamy. D'une poésie intense et profonde est la Porte de marbre de Fritz Thaulow, qui renouvelle en nous la noble émotion d’art que nous goûtâmes naguère en admirant à Bruxelles le tableau original dont la planche est la copie scrupuleuse et émue.

M. L. Balestrieri est sentimental et distingué ; M. Boutet de Monvel, rétrospectif et... cynégétique; M. Pierre Prins, magnifique dans son Grand bassin de Saint-Cloud. De M. Eugène Dauphin, le Vieux port à Toulon fait songer à une affiche ; les Derniers rayons, de M. Henry Jourdain, manquent de vie intime, et M. A. Brouet saisit avec une séduction pénétrante la mélancolie tendre et subtile de Corot, l'émotion vivace de Millet et le caractère moral qui particularise les œuvres de Whistler. La Route, de M. Jules Quesneville, est d’un charme vespéral tout attendri. La grâce élégante et fine, l'esprit un peu leste et dévergondé de Fragonard et de Watteau trouvent en M. Richard Rauft un interprète scrupuleux. Si les Maisons de Péêécheurs de M. A. Lafitte ont aussi la fermeté d’une toile peinte, le Parterre d’eau de M. Charles Houdard est plus « aquarelle », délicieux de transparence, joli et distingué. L’atmosphère calme et reposée que M. Arsène Chabanian à mise dans son nocturne vénitien : Coin de Zattere,rivalise d'enchantement avec la clarté incomparable qui baigne la superbe Plage de Berck, dorée par les caresses du couchant. M. Fernand-Jean Luigini a une Petite ménagère bien vivante et naturelle. La Scène espagnole de M. Allan Osterlind est vécue et intense et, dans la gravure intitulée: En attendant la corrida, il y a, au premier plan, une jeune fille aux cheveux noirs de la plus piquante beauté. Le Chemin mouillé de M. Gaston La Touche est tout empli des qualités fortes de cet aquarelliste fougueux et somptueux, aimant les harmonies rousses et dorées. Les planches de

M. Jean-François Rafaëlli sont d'habitude maigres de dessin; nous n’aimons pas la lividité du ciel jaune de son Orage. Par contre, les Petits ânes sont une œuvre où l'atmosphère, la couleur et les lignes s'accordent pour émouvoir et attirer.

Après avoir cité les œuvres, remarquables à des titres divers, de MM. Omer Coppens, Gérard-Fernand Le Gout, nous signalerons rapidement les planches en noir les plus attachantes. Ce compartiment est vaste, mais il ne s’y rencontre qu'une légère quantité d'œuvres sensationnelles. Un des morceaux les plus originaux est le portrait de Gérard Hauptmann, par Herman Struck, une effigie pénétrante de vie et de réflexion, dont le métier est pourtant assez maigre, mais infiniment fouilleur. Le style, le sens de la grandeur sont l’apanage de M. Alfred East; il faut admirer comme il sied son Avenue et sa Tempête dans les Cotswodkhs. La Clairière de M. Pierre Abatucci a presque des qualités semblables et nous montre cet excellent graveur préoccupé de rendre la nature par des lignes d’une simplicité synthétique. M. Walther Vaes montre des sites urbains méticuleux et pittoresques. M. Etienne Bosch, en ses vues d'Italie, fait penser, à cause de la préciosité curieuse de son trait, à James Ensor. L’envoide M.Armand Rassenfosse est de tout premier ordre ; à côté de sa Figure nue et de son Ouvrière wallonne, il expose un « essai d'évocation » intitulé : Beethoven, de la plus mystérieuse attirance, d’une expression morale singulière. M. James Ensor reste macabre, bizarre et recherché dans sa suite de Fantaisies et Paysages. Les crânes esquisses maritimes de M. Adrien Le Mayeur sont un peu sèches, tout comme les nombreuses planches si sincères, si habiles de M. Auguste Danse. Il y a une beauté simple, une grande transparence dans la Brouwersgracht de M. Guillaume Witsen. Le métier dont use M. Andrew-F. Affleck pour graver sa Rue à Montreuil-sur-Mer est d’une facilité étonnante. M. Charles-Théodore Bernier, dans son Homme à l'œillet, a respecté le caractère souple et grave de l’œuvre eyckienne. Il a aussi exécuté un très ressemblant portrait d'Emile Verhaeren, dont les effigies finissent par ne plus se compter, ce qui est la preuve d’une admiration universelle.

Dans l’Adoration en Campine de M. Joseph Renis, il y a une simple armoire surmontée de bibelots et qui a l'émotion des intérieurs d'Alexandre Struys. Les œuvres si réfléchies de M. Henry Meunier impressionnent toujours par leur sobriété de mise en page, la saveur du métier et la vive attirance de leur atmosphère poétique. Qu'il translate sur son cuivre la Chaumière d’Ardenne ou la Contrée féodale au grand-duché de Luxembourg, il possède le même style imposant et naturel, le même métier volontaire et souple. Une des planches en noir les plus prestigieuses est sans conteste la Mare en Brabant, qui, signée par l’artiste très habile qu'est M. Huygens, a le gras, l'ampleur d’une reproduction monochrome de quelque paysage peint. Les Chalands de M. A. Michaux répondent à une haute vision décorative, et le Nuage du comte Léopold von Kalckreuth est d’un style sobre et d’une émotion concentrée. Il y a encore beaucoup d’autres œuvres excellentes au Cercle artistique et littéraire, notamment trois morceaux de M"° la comtesse de Flandre, qui nous permettent, une fois de plus, d'apprécier la jolie délicatesse de son outil et le charme de sa claire vision pittoresque.

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