LES PORTRAITS DE M. HERMAN RICHIR
Lundi 28 mai.
En son élégant atelier de la rue de la Consolation, M. Herman Richir a rassemblé les ouvrages exécutés durant ces deux années dernières. On connaît le talent du sympathique directeur de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, talent fait d’une distinction un peu froide et d’une observation scrupuleuse des choses. C’est un portraitiste correct, manquant d'ordinaire d'émotion, à cause même du caractère particulier de ses modèles : M. Richir peint les gens du monde, ce qui implique toujours une certaine froideur dans l'interprétation, car on n’approfondit vraiment le caractère moral aussi bien que le caractère physique d'un être que lorsqu'on l’a fréquenté ou lorsqu’une vive sympathie vous pousse vers lui. Il arrive même que M. Herman Richir trace des effigies uniquement d’après des documents ; il n’est point possible d’atteindre vraiment, dans ces conditions-là, à une vie bien intense. Passe encore lorsqu'il s’agit d’une physionomie populaire, avec laquelle on s’est familiarisé, dans laquelle on a pu mainte fois lire, qu’on est parvenu souvent à observer à l’aise, comme celle du comte de Flandre, par exemple, dont le peintre nous donne deux reproductions intéressantes. Mais un art pareil manque fatalement de profondeur; les œuvres émues sont celles inspirées directement par la nature originale et sans apprêts.
Le reproche essentiel qu’on est en droit d'adresser à M. Richir, c’est de donner à ses portraits des aliures trop compassées et voulues, des allures, en somme, artificielles et posées. Nous croyons justifier cette critique en nous basant sur l’aspect officiel du portrait du prince Fritz de Hohenzollern qui n’a de sa race qu’une hautaine froideur dans son masque fléchi et une bonté toute relative en ses
JULIEX DILLENS : Saint Louis, roi de France. Marbre (Epernay
JULIEN DILLEXS : Figure tombale. Bronze (Mausolée Moselli, Laeken
(oppoaenby) uoyIeJy P PY)I8 : NHOHOSSV'ILT TAVESI1)
ALBERT BAERTSOEN : Le quai des Ménétriers à Bruges
yeux trop sévères. Bien mieux saisis sont les portraits de son beau-frère, feu le comte de Flandre. Si, n’ayant pu travailler d’après le prince en vie, M. Herman Richir n’est point parvenu à scruter intimement l’auguste personnalité que son tableau évoque, il est arrivé à rendre cependant exactement son caractère. Ces deux œuvres sont d’une ressemblance très remarquable, et l’attitude un peu penchée de celle qui nous montre le regretté frère du Roi à mi-corps, de trois quarts, est d’un naturel tout à fait surprenant. Formant avec la tonalité assez grise de ces deux cadres une chaude antithèse, une grande toile séduit par son sentiment charmeur et son harmonie puissante : Le bijou. C’est une femme vue de dos, dans la pénombre d’un salon éclairé par un vitrail à mise en plomb géométrique, qui regarde un bibelot. L’épaule droite seule est éclairée par un discret rayon de lumière blanche. Tout le reste est en nuances amorties, riches et somptueuses, d’un velouté qui semble inviter à des caresses... Un accord superbe règne entre le brun du corsage, le vert tendre du large ruban nouant la taille, les teintes multiplement délicates des dentelles de la jupe élégante.
La même recherche d'harmonie distingue le portrait de femme en manteau noir, assise, et coiffée d'un chapeau noir aussi dont les bords ombrent le curieux profil. Ce morceau est plein de style. Mais pourquoi le peintre a-t-il, en appuyant le menton du modèle sur la main droite, d’ailleurs admirablement dessinée, caché tout à fait la bouche? C’est là une grave faute de goût; la bouche est dans un masque un trop bel élément de vie et de beauté pour qu’il ne faille pas regretter sa disparition en une œuvre de mérite. Moins méritoire est le portrait de M Dumont de Chassart, une effigie maigre et trop sèche, dont la robe noire et grise semble bien dure et manque totalement de souplesse. Néanmoins, la tête est vivante et les traits suggèrent un tempérament poétique et spirituel que l'artiste aurait dû, par la force d’un mariage esthétique des différentes parties du sujet, accentuer en donnant aux mains une élégance plus sûre, à la chair des bras ce frisson qui en est tout à fait absent.
Un des meilleurs ouvrages de M. Herman Richir est le
portrait de la comtesse Henri d’Oultremont, représentée en robe blanche, les épaules nues, les chairs comme poudrées, le manteau d’hermine découpant le buste élégant et flexible. Les doigts rosés, aux ombres légèrement sanguines, font penser à Boucher... L'ensemble a, d’ailleurs, un air dix-huitième siècle des plus charmeurs. Le visage est sourieur; les yeux pers accordent leur éclat tranquille avec le blond cendré d’une chevelure jolie. Le fond vertgris transparent du tableau met en relief délicat ce beau masque de femme du monde, d’où l'artiste a, cette fois, exclu la sécheresse compassée et impassible que montrent la plupart de ses autres productions de commande.
Cependant, bien qu’elles aient les défauts inhérents à leur genre même, les œuvres de M. Herman Richir impressionnent toujours par la sincérité de l'exécution, la science du métier et la haute probité du dessin.
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE L'EXPOSITION DES FEMMES ARTISTES o
Mercredi 6 juin.
On sait que le Cercle accorde en hiver à ses membres, peintres ou sculpteurs, durant une ou deux semaines successives, la jouissance de ses salles, pour leur permettre d'y organiser ces petites expositions si étroitement entrées dans nos mœurs. Mais les femmes artistes ont estimé que la commission, cette pauvre commission quise moque d’ailleurs de toutes les doléances, faisait la part trop belle à leurs collègues les hommes. Elle ont réclamé le même privilège, puisque, payant leurs cotisations, elles assument les mêmes charges. Mais les dirigeants du Cercle ont dû, non pas éconduire ces dames, mais leur faire observer que leurs exigences étaient irréalisables. En effet, celles qui manient le burin, la brosse ou l’ébauchoir sont tellement nombreuses, rue de la Loi, qu'il eût fallu, pour les satisfaire les unes après les autres, mettre à leur disposition les locaux du Parc pendant une année entière. Cela n'était point possible ; d'autant plus que leur talent, ceci dit sans irrévérence, est en général fort inférieur à celui des artistes mâles. Néanmoins, la commission a eu alors une idée de génie, qui, bien que arrangeant tout, ne lui a pas aliéné une seule sympathie féminine. Elle a proposé que les femmes artistes exposent toutes à la fois, dans la grande et la petite salles. Elles ont accepté sans hésitation, rendant hommage à l’amabilité insoupçonnée des membres de la commission administrative.
Ceux-ci se demandaient bien quel serait l’accueil que les connaisseurs feraient à un ensemble d'ouvrages inévitablement hétéroclites; mais ils songeaient aussi qu’à la fin de mai peu de monde visite encore les salons d’art et que, par conséquent, on remarquerait à peine combien de mauvaises choses ornent les cimaises. Puisque telle a été
l’idée des organisateurs, il sied de les excuser de tout cœur. Pardonnons-leur, il ont beaucoup admis... Répétons, avec l’auteur de certaine chanson, qu’envers les dames il faut toujours être galant... Nous tâcherons de l’être de notre côté, tout en constatant, au préalable, que l’Exposition des Femmes artistes n’est point sensationnelle. Lorsqu’on y pénètre et qu’on parcourt ses locaux, on croit se retrouver à l'exposition d’une quelconque école professionnelle de jeunes filles, dans la classe où les élèves de la mattresse de dessin ont réuni leurs meilleures études de l’année. La plupart des charmantes demoiselles et mères de famille qui participent à cette contestable manifestation esthétique ont conservé une habitude contractée au pensionnat : elles persistent à exécuter de petits tableaux comme elles persistent sans doute à faire de la lingerie plus ou moins fine et de la cuisine. C’est un agréable passetemps et personne ne peut blämer ces exquises personnes de paraître ainsi aux yeux des gens de leur monde pour des femmes supérieures et plus adorables que les autres. Mais encore une fois, est-il bien nécessaire de montrer au populaire ces cent choses, assurément aimables et qui devraient faire uniquement la joie et l’orgueil de familles très unies ?.…
Ces critiques ne s'adressent qu'aux amateurs, de plus en plus nombreux dans le beau sexe, qui encombrent les cimaises des expositions et qui feraient chose utile en s’abstenant de compromettre par leur voisinage négligeable les œuvres belles de quelques femmes artistes convaincues et sincères, au pur talent desquelles nous nous empressons de rendre hommage. Elles sont quelques-unes au Cercle, et en tête de leur vaillante petite compagnie nous plaçons une toute nouvelle venue, M'° Georgina Heyvaert. Elle est représentée par quatre toiles de proportions réduites, mais qui révèlent un puissant tempérament de peintre. Sa Maternité, tenue dans une tonalité tamisée, est d’une jolie lumière nimbante, qui accentue le sentiment véritablement ému de cette composition. Dans Mère et enfant, l'émotion est plus tendre encore, obtenue avec des moyens des plus simples ; quant à la Petite tricoteuse, c’est une page délicieuse de charme intime et de vérité douce,
d’une couleur chaude et bistrée. M'e Léo Jo s’attaque maintenant à des sujets plus complets et moins anecdotiques. Sa palette gagne en vigueur comme son trait gagne en sûreté; la Promenade est d’une observation caustique. La Parure de M° Mathilde Philippson est une frise décorative qui sent son académie à longue distance. Cependant, les cinq figures assises, bien que sans accent, sont heureuses d’attitudes tranquilles. Son Groupe d'enfants est plus charmeur.
Le Soir de juin, de M" Anna De Weert, est une œuvre fluide et recueillie dont l’attirance fait regretter une fois de plus que cette artiste douée s’obstine à rester dans le sillage de son maître Emile Claus. Les ouvrages de Me Clara Voortman se distinguent par une vigueur singulière et une couleur chaude et ferme. C’est une matérialiste ardente, qui rend avec prestige l’aspect pittoresque des gens et des choses du pays flamand. Si son Automne est ensoleillé et chantant, En mars ne nous séduit pas moins par le sincère naturisme d’un tempérament enthousiaste. La vision de M'® Henriette Calais semble bien maladive et décadente à côté de ce tempérament fougueux. Cette artiste très inquiète et très nébuleuse cultive l’abstraction et la transcrit par le symbole... Chez elle la forme est sacrifiée à l’idée, ce qui est d'habitude la négation des arts plastiques. Il suffit de lire les titres de ses toiles pour se convaincre de l’orientation philosophique et littéraire de sa peinture : Heure fugitive, la Fontaine d'amour... Les personnages qui peuplent ces cadres sont des personnages de rêve; ils ne sont point faits de chair comme nous, mais d’une matière qui a l’air de vouloir se volatiliser au moindre souffle de l’espace. Aussin’y a-t-il pas d’air autour de ces corps irréels, puisqu'ils n’ont point besoin de respirer, étant d'essence surnaturelle... Ces allégories vagues et confuses ne valent que par le courage qu’il a fallu pour les réaliser, pour les exécuter du bout d’une brosse superbement patiente et jamais rebutée. Et cependant, M'e Henriette Calais, quand elle ne torture pas son cerveau par de la métaphysique, sait produire des œuvres belles et attirantes. La meilleure preuve en est cet Alleluia déjà vu ailleurs, où le groupement des têtes d'enfants est d’une
aisance exquise et séduit par le dessin délicat et la vie intense de tous ces masques puérils.
Nous aimons le Ruisseau de Mile Gabrielle Van der Vin, ruisseau qui traverse un pays mordoré par l’automne. Moins recommandable est l’envoi de M° Jeuny Bernier- Hoppe, qui a fait beaucoup mieux que les portraits qu’elle nous montre. Par bonheur, ses Fleurs et accessoires ont une fraîcheur alléchante qui console du manque de vitalité des effigies. Les figures de M"° la baronne Lambert de Rothschild n’ont précisément pas les qualités qui manquent à celles de sa voisine; mais elles ont dans l’allure plus de vérité, plus de naturel observé. Au téléphone est une agréable fantaisie, où l’élégante mondaine qui tient le cornet à l’oreille est spirituellement campée. La touche est vive et facile, et si l’on devinait mieux sous le vêtement brun le corps de femme, ce pastel serait un ouvrage tout à fait réussi. M" Marguerite Verboeckhoven conquiert d’emblée la sympathie du critique, par son talent probe et par l'émotion dont elle l’imprègne. Ses quatre marines sont superbes; il y règne cette poésie délicate que seules les femmes savent tisser et dont Marceline Desbordes-Valmore, bien plus que la comtesse de Noaiïlles, a donné la merveilleuse mesure... Phosphorescence est une simple étendue océanique, grise, bleue, humide et infinie, dont le mystère presque fantastique frappe et étonne. Mais les Mouettes au crépuscule nous requièrent davantage; les oiseaux coupent un ciel oùles eaux déferlantes se vaporisent. Un brise-lames enfonce comme un grand corps écaillé ses dalles bleues dans le flot houleux; sur son dos arrondi, les vagues glissent, montent et retombent en s’ourlant de limes neigeuses.. Il faut avoir longtemps étudié la mer pour la sentir si profondément et pour en exprimer avec cette intensité et ce charme les aspects changeants. Que de finesse dans les nuances mauves de ces Mouettes déjà citées et quelle belle impression de large calme et mélancolique dégage cette si bien nommée Heure de recueillement. L'ambiance argentée de ce clair de lune fantômal fait songer aux effets singuliers où excelle Henri Binard, le chantre des eaux nocturnes.
La Matinée claire à Martigue de M'° Anna Boch fait fort
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bonne figure à côté de ces morceaux remarquables; la lumière ensoleillée en est vaporeuse et légère. Il y a un manque d'harmonie absolu entre les mauves et les blancs des Orchidées que M"° Georgette Meunier à amoncelées en gerbe devant un fond gris-vert. Bien que pleine de gaucherie et d’inexpérience, la Chambre rouge de M'° Maria Waxweïiler est un intérieur dont l'atmosphère est vraiment sentie. Ce qu’il y a de mieux dans l’envoi de M"° Laurence Frédéric, ce sont ses Roses trémières. Plus suaves encore, infiniment flexibles et comme parfumés sont les somptueux Chrysanthèmes de M'° Angelina Drumeaux. Citons encore la vaste et vigoureuse Marine de M"° Clémence Lacroix; les paysages toujours maniérés, méticuleux et «anciens » de M"° Marie Collard; les intéressants portraits à la sanguine, attachants d’intensité morale, dessinés par M'e Marie Durand; la belle eau-forte, grasse et colorée, du Géographe, gravée magistralement, d’après De Braekeleer, par M"*° Destrée-Danse; et la planche non moins puissante d’exécution et de sentiment : À l’Abbaye de Villers, sortie de l’habile burin de Mme la comtesse de Flandre. Il y a aussi à l'exposition du Cercle quelques essais de sculpture. Mais il nous prouve une fois de plus que la femme n’est généralement point faite pour pratiquer cet art qui requiert avant tout de la fermeté et aussi de l’endurance... Que penser de ce bizarre petit groupe en plâtre intitulé mystérieusement Humanité, et où deux jeunes gens nus, agenouillés l’un devant l’autre, se donnent de tels coups de têtes que leurs cheveux se sont mêlés et confondus? M'e Calais, qui aime les abstractions, a-t-elle voulu symboliser à sa manière le mystère de la génération? En tout cas, de la conjonction de deux amants aussi déjetés et aussi vilains, il ne faut pas espérer obtenir des parangons humains.
LE SALON DES AQUARELLISTES ET PASTELLISTES o o o o o
Vendredi 8 juin.
Les artistes sont gent active : non seulement ils travaillent en toutes les saisons, mais ils tiennent à montrer en toutes ces saisons le résultat de leur labeur. Ce qui fait que même pendant l’été, au lieu de prendre avec eux, à la campagne, ou d’enfermer en leurs ateliers devenus déserts, les œuvres exécutées au cours des mois derniers, ils convient le public à admirer leurs ouvrages en des salles qu'ils désertent pour connaître, eux, les égoïstes, les délices du repos rural ou maritime. Pour le critique, point de répit. Et, puisque la Société nationale des aquarellistes et pastellistes nous convie à visiter, au Musée Moderne, son septième Salon annuel, nous en parlerons par devoir professionnel, en dépit du beau temps, qui nous incite plutôt à aller contempler les œuvres plus émouvantes de la nature véritable. Ce salon n’est, d’ailleurs, point sensationnel; les morceaux qui arrêtent sont singulièrement rares. On ne trouve donc presque pas à se reposer des mauvaises choses qui s’y disputent l’étendue de la rampe tant enviée.
Parlons donc des œuvres qui tranchent par leurs mérites divers sur l’ensemble plutôt terne de cette exposition, œuvres parmi lesquelles il en est d'assez remarquables, Voici tout d’abord M'* Léo Jo, qui, en progrès, parvient à donner de l’ambiance à ses petites compositions humoristiques. Les Blés font presque penser à un Laermans, moins véhément, moins profond; dans les Ballons, les verts lointains, bien que gras et vigoureux, ont de la transparence. Moins personnelle, mais plus émue, est Mr Maria Salkin, dont la palette chaude recherche les effets de clarté artificielle. Le dessin poussé n’est point dépouillé de certaine pesanteur, que le pastel trop opaque
accentue davantage. La figure debout du Doute, située entre la lumière du jour et celle d’une lampe allumée, est campée avec assurance. Les portraits de M'° Louise De Hem sont durs, trop posés, sans transparence. En citant Mn Lambert de Rotschild, nous aurons épuisé le groupe des femmes de talënt qui appartiennent à la Société nationale. La distinguée pastelliste est d'habitude mieux inspirée. Son grand cadre manque totalement de vie et les deux têtes penchées, jolies pourtant, qui s’y superposent sont, dirait-on, de bois peint. C’est aussi de bois, ou de carton-pierre, que paraissent les cavaliers marocains de M.Maurice Romberg, qui a vraiment élevé la sécheresse en principe, à force probablement d’avoir vu du sable... Rien ne vibre en ces hommes à burnous, en ces chevaux arabes, qu'on nous dit si impétueux, si nerveux... Tout paraît figé. Toutefois, en ses feuilles d’album, — qu’il ne faut cependant pas regarder après avoir revu les si originales «suites» au crayon d'Emile Wauters, dans la salle voisine de l’Ancienne Cour, — il fait un effort louable pour prêter à ses types de gens et de bêtes d'Afrique un peu de cette activité nerveuse qui est leur apanage et que, en dépit de longs séjours là-bas, M. Maurice Romberg n’est jamais parvenu à exprimer.
Combien le talent inégal, souvent naïf et lourd, de M. Willem Delsaux est plus caractéristique! Ses tableaux sont d'habitude enlevés avec rapidité, comme inspirés par une sensation fugitive, un aspect momentané. C’est lourd, c’est incorrect, voire parfois inharmonique; mais c’est incontestablement artiste et senti. Et c’est ce qui importe avant tout. L’atmosphère du pays hollandais est non seulement évoquée, mais saisie en des pages qui suggèrent son pittoresque. M. Willem Delsaux est un des rares peintres contemporains qui jugent nécessaire de casser les carreaux, lorsque l’air semble leur manquer dans la demeure où ils vivent! Le manque d’air est parfois une illusion et le bris des vitres fait alors un grand tapage. Mais l’artiste en est quitte pour respirer ensuite avec plus d’aise, plus d'avidité et plus de plaisir cet air des larges étendues dont il à un besoin irréductible. La Chaumière aux Tulipes n'est-elle pas comme drapée dans une ambiance toute de
charme et de délicieuse placidité? Le métier fougueux, ferme et volontaire de M. Liévin Herremans s'apparente à celui de M. Willem Delsaux; il abhorre le maniérisme et s'efforce de faire parler avec ampleur les choses qui le séduisent. À ce point de vue, en sa belle page, conçue décorativement : Rue à Saint-Omer, il y a un joli sentiment d'intimité et de recueillement provincial. M. Célestin Jacquet continue à être aimable, fin et joli; il y a certaine tendance au style dans la Chaumière, dont le site sauvage n’est point sans attirance. Avec une aisance égale, M. Edouard Elle exécute des paysages urbains, ruraux et maritimes. Son Effet de neige évoque heureusement l’atmosphère hivernale d'une avenue bruxelloise et communique au spectateur la familière sensation de froid piquant sous les arbres défeuillés et couverts de givre. On connaît la personnalité élégante, mondaine et fantaisiste de M. Léo Schaeken. C’est un observateur souvent à fleur de peau, mais qui parvient à exprimer avec joliesse, voire avec distinction, les personnes rieuses ou sévères qui posent devant lui. Tendresse nous montre un frais minois séducteur, où l’accord règne entre le blanc du corsage, le roux des cheveux, le brun des yeux, le rouge de la bouche prometteuse, le bleu du fond et le noir du chat que tient le modèle dans son bras replié. Plus de psychologie se révèle en les traits étudiés de la Comtesse de S..., mais les autres éléments de ce portrait austère sont insuffisamment fouillés. Par contre, le pastel Tendresse, dont nous parlions à l'instant, est à la fois tendre et gracieux. Si la dureté est la caractéristique de M. Léon Allard, il atteint souvent à un haut degré de pittoresque, comme dans sa Vallée du Smohain, une aquarelle solide de nuances et admirable de mise en page. Plus souple, plus velouté est le métier de M. Ferdinand Toussaint, qui, Dans l'atelier, nous présente une jeune femme dont le vêtement blanc laisse deviner le beau corps élégant, parmi les bibelots d’un intérieur tout plein d’émotivité confiante. L’aquarelle Vieux canal en Flandre est le meilleur morceau exposé par M. Benoni Lagye; cet artiste répudie les procédés compliqués qui donnent le change sur la vraie capacité de certains peintres. Il reste simple, se contente,