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artiste analyste à la palette truculente. Le Canal à Bruxelles, peint au crépuscule par M. Edgar Bytebier, est un des meilleurs morceaux du Salon. On est charmé par le recueillement dans lequel il a drapé ce site urbain, si familier aux promeneurs de la capitale; tout au plus nous permettrions-nous de regretter la sécheresse des premiers plans, dommageable à la reposée ambiance. M. Alexandre Robinson est, lui aussi, en progrès constant; cependant, il ne différencie pas assez subtilement les pays dontilreproduit les aspects. Il faut rendre la Hollande d’une autre manière que l'Italie, avec plus de délicatesse, plus de mélancolie et plus de brume. Mais il sait exprimer les paysages qui le requièrent avec somptuosité, avec style, avec chaleur, aidé par un métier large, qui excelle à souligner les plans et à opposer les couleurs des choses les unes aux autres avec une vigueur qui en accuse la matière. M. Alexandre Robinson fait souvent penser à ce magicien qu'est Brangwijn; comme lui, il a, dirait-on, dans l’œil l’'émerveillement des tapisseries anciennes. Son Ponto Vecchio, à Florence, est une œuvre dont la chaude harmonie et la tonalité éclatante sont pareilles à un chant joyeux et puissant.
M.James Ensor n’est pas heureux; il est froid et maigre, avec une jolie expression dans le visage du Pêcheur au panier. Le Pont tourné de M. René Bosiers est un dessin plein de mouvement, tandis que la Barque à moules attire l’attention par le mariage de ses beaux bleus discrets.Non moins admirable est le dessin que M. Clément De Porre intitule : Quartier ouvrier, où il y a du pittoresque et de l'émotion, deux éléments assurément primordiaux. Si le métier qu'adopte M. Emile Nélis en son dessin à la plume: Au son du cor, est maniéré et pauvre, par contre, il faut en goûter la calme atmosphère. D’un effet absolument dramatique est la Brume de M'® Eléonore Hunter, dont la vision éthérée aime les nuances grises et mauves. Moins fantaisiste, moins superficiel qu’à l’ordinaire, M. Henry Cassiers a des tonalités grasses et une certaine opulence en son Soir à Amsterdam. Le Chenal de M. Gustave Stevens, qui ne nous à précisément jamais accoutumé à des travaux vibrants,est une œuvre claire et agréable de mise
en page. Quelle haute intensité de vie révèle le Couple zélandais de M. Charles Mertensi Leur double physionomie s’accorde merveilleusement avec le pays placide et étendu devant lequel le probe artiste a posé les époux.Il y a de beaux verts lumineux dans la Prairie de M. Evariste Carpentier; plus tendre, plus synthétique reste la vision de M. Auguste Donnay, dont nous goûtons fort le fluide effet bleuté de son pastel : Neige. En son Oiseleur, M. Jef Van de Fackere semble vouloir allier le strict et froid réalisme de Bastien Lepage avec la précision rigoureuse de Léon Frédéric. Le Paysage de M. Jean-P. De Graef est magnifique, mélancolique et grave. Dans l'envoi de M. Alfred Delaunois, il faut surtout admirer l’Ofjiciante, où le blanc des amples robes des religieuses s’estompe tendrement dans l’atmosphère parfumée de la nef qui s’engrisaille; le coin de l'Eglise Saint-Pierre, à Louvain, est d’une grandeur simple etimposante.
I1 y a de l’attirance, de la distinction dans le portrait de femme qu’expose M'° Hélène Gevers; et le mystère qui plane dans le Soir d’hiver, un peu obscur, de M. Emile Gastermans, est non sans charme poétique. La simple cour de ferme, aux crayons Raffaëlli, que nous montre, sous le titre de : À Anderlecht, M.Martin Van der Loo,est rendue avec style, dans une lumière curieusement « arrangée »; le même caractère sobre et expressif, mais plus lourd, se retrouve dans le Vieux pont à Bruges, de M. Louis Reckelbus. La musicienne de la Misère, pastellisée par M'° Lucie Baldauf, est fille du classique héros que Gallait a célébré en sa toile Art et Liberté... Pourtant, le geste de la gamine est aisé et l'expression de la tête est délicieuse. M. Richard Baseleer a une série de gouaches véhémentes, formidables et très décoratives. Ce sont des marines vivantes et mouvementées, ayant moins de sentiment qu’autrefois en accusait le peintre, mais témoignant de plus de fermeté. Les Courses à voiles sur le Bas-Escaut ont une allure magistrale. Le triptyque : Impressions de Veere, signé par M. Alphonse-Gérard Van Beurden, est d’une émotion délicate; mais il faut regretter la crudité des vers etle faux éclat des rouges, dommageables au langage heureux de ces jolis sites alanguis. Il y à, certes, une vie intime et réflé-
MATHILDE PririPpsOx : La répétition
Réunion mondaine
PHIILIPPSOX
IA SALKIN : Pastel
AI
Léox RoTrmER : Soir d'été (Pastel)
chie dans le portrait, à l’aquarelle, de M'e C. C.., exécuté par M. Jan Claessens; tout comme on découvre quelque chose d’exquisement farouche dans le masque du gamin menant des vaches en le joli pastel de M. Emiel Van Cauwelaert, un animalier qui à pour les ruminants au pacage une prédilection que ses œuvres personnelles justifient amplement.
M. Emile Vloors est un des peintres les mieux doués de la génération récente; il possède une élégance de dessin qui s’accorde avec la richesse d’une palette pleine de nuances riches et somptueuses.Et il imprègneses ouvrages d'un charme délicat qu’il tire de la vive compréhension qu'il a des choses et des gens dontils’inspire.
Chacune de ces participations aux expositions est une étape nouvelle vers une maîtrise dont on peutdéjàentrevoir la haute splendeur. Cette fois, il nous montre, notamment, un pastel : Le médaillon vert, qui est une merveille de couleur argentée et de ligne spirituelle et grave. La robe mauve de la femme assise a des clairs presque blancs et des ombres presque bleues. Un foulard de dentelle crème est jeté sur les épaules de cette avenante personne, dont la silhouette se délimite sur un fond gris amorti, qui se marie discrètement avec les bigarrures rouges et brunes d’un châle des Indes posé sur le dossier d’un fauteuil. Le regard du modèle brille sous un chapeau de paille, dans un joli visage souriant, dont le contour est peut-être trop fondu. Plus riches encore, selon nous, sont, en leur cadre moins considérable, les Bulles d'illusions, une aquarelle qui a la chaleur onctueuse, le velouté épais et presque matériel de la peinture à l’huile. Là aussi une jeune femme est assise, à profil perdu, plongée dans une songerie profonde et triste, tandis que son enfantelet fait voler des bulles de savon si suavement illusoires, intangibles et creuses, et pleines, dirait-on, de reflets de l’arc-en-ciel... Le noir de la robe de l’héroïne songeuse a des profondeurs douces et fermes, et les chairs sont comme caressées. Ici particulièrement il y à une union parfaite, intense entre la gamme des verts, des rouges et des gris, véritable symphonie de tons prestigieux.
Après ces ouvrages splendides, nous revoici parmi des
œuvres moins sensationnelles : le Berger, un fluide effet de neige de M. Carolus Tremerie; la ravissante Ronde d'enfants de M. Frantz Charlet; l’Hôtellerie et le Roi de M. Amédée Lynen, qui ont la verve habituelle et le charme pittoresque de ce dessinateur exceptionnel; la claire et joyeuse Ferme ensoleillée de M. Théo Hannon; le calme Intérieur de sacristie de M. René Janssens, une belle page, aux couleurs amorties, aux plans indiqués avec une ampleur toute nouvelle chez cet artiste épris des demeures anciennes; le Portrait de M. Léon Rothier, qui manque de distinction et de simplicité; les Moines de M. Charles Boom, qui se meuvent dans un cadre architectural savoureusement patiné: la bizarre et enfantine sonneuse de cloche que, sous le titre de : La dernière heure, M. Fernand Khnopff, montre à côté d’une non moins énigmatique Méduse endormie, gorgone que nous n’avons pas besoin d’arracher à son sommeil pour être frappé de stupeur.…
Un artiste qui poursuit également son chemin, nous pourrions dire en l’occurrence qui mène sa barque avec vaillance, c’est M. Alexandre Marcette. Il nous donne une preuve supplémentaire de sa fougue juvénile et de son enthousiasme ardent. I1 continue à interpréter la mer du Nord en des pages où il a toujours quelque chose de nouveau à nous dire, car, à force de scruter le large, il y découvre des aspects qu'il ignorait lui-même. Quelle fluidité transparente dans le flot de sa Marine (n° 242) et quelle humidité dans le vaste panorama de l'Ondée qui échevèle au-dessus de la plage de Nieuport un ciel formidable et menaçant.
Comme influencé par Jacob Smits, M. Alfred Hazledine a des tons chauds et un effet de lumière amorti en son Coin de ferme, moins torturé, plus sincère, mieux inspiré que ses tableaux à l'huile. Les effigies d'enfants, dessinés à la sanguine par M. René Ernest, sont d’une vie intense. M. Georges Morren excelle dans les annotations délicieusement bleutées et éthérées. Les sites de M. Louis Titz sont corrects et froids; les dessins de M. Fernand Lantoine ont des noirs gras et copieux. Le Cloître, de M. Julien Celos, est un effet vespéral d’un sentiment mélancolique. Il y a encore dans les salles de la rue Vénus de belles
aquarelles de MM. Liévin Herremans, Nestor Outer avec une Clairière très poétique et très recueillie, et Victor Uyterschaut, et des dessins, pleins des qualités particulières à ces artistes, de MM. Armand Rassenfosse, Ernest De Vleeschouwer, Paul Dom, Henri Thomas, Alphonse Vandevelde, Emile Thysebaert... Nous avons vu aussi beaucoup d’eaux-fortes et quelques petites sculptures les unes plus aimables que les autres, maïs qui ne valent pas qu’on les étudie en détail, car aucune n’est d’une originalité transcendante.
L'EXPOSITION VERSTRAETE-LINNIG ATANVERS Oo ot"ouo rotio VONTo Lo
Vendredi 15 juin.
Poursuivant sa mission de propagande esthétique, l’Art contemporain, société à l'initiative de laquelle on doit notamment l’inoubliable salon Leys-De Braekeleer, a organisé dans les locaux du Cercle artistique d'Anvers une exposition consacrée à deux peintres de la métropole. L’un est universellement célèbre : le paysagiste Théodore Verstraete ; l’autre était inconnu jusqu’à ce jour et la manifestation actuelle le fait surgir avec éclat d’un passé injustement ténébreux : Willem Linnig junior. Né en 1842, celui-ci est décédé en 1890, âgé par conséquent de 48 ans. Théodore Verstraete est son contemporain, puisqu'il naquit en 1851; il vit encore, mais on sait qu’une maladie cruelle à ébranlé son esprit et plongé dans une inaction irrémédiable son pinceau magique. Lui aussi est donc mort pour l’Art. Cette triste circonstance permet d'étudier définitivement son talent, à travers un œuvre complet et achevé, aussi bien qu'on peut étudier la personnalité curieuse, mais moins évidente de son concitoyen, réhabilité pàr la pieuse pensée attentive de quelques hommes altruistes.
Théodore Verstraete a été un des premiers artistes flamands modernes qui aient rompu franchement avec les traditions surannées, causes de la longue décadence du paysage. Alors que d’autres coutinuaient à écouter les conseils de maîtres d’un académisme outré, brouillés depuis toujours avec les saines traditions d’une beauté inspirée par le réalisme des choses et leur pure apparence, il se tourna vers la nature, s’éprit d'elle comme on aime quand on sent en soi le classique coup de foudre, la comprit et lui resta à jamais fidèle. Cependant, Théodore Verstraete
ne se préoccupait pas seulement de la composition des choses, de l’aspect exact des sites, de la matière différenciant les éléments pittoresques d’un paysage; il rendait ces choses en leur conservant l’atmosphère momentanée que les doigts passagers de l’heure tissent dans le jeu de la lumière et de l’ombre. Sur cette trame éthérée, la perception de toutes les uuances des objets brodait le sentiment poétique qui s’écoulait de son âme attendrie Cela donne aux ouvrages du maître un charme mélancolique qui confine parfois à la tristesse, à une navrance alanguie et douce comme certaine musique de Weber... Paysagiste avant tout, Théodore Verstraete n’accorde dans son œuvre qu'une place secondaire à l’homme; il se contente d'ordinaire de laisser deviner sa présence et son labeur sur cette terre d’où il est issu et à laquelle il se mêlera quelque jour. Lorsqu'il met en scène l'habitant, il le représentera de préférence de dos. Son affection profonde pour le pays préféré lui fait comprendre aussi avec profondeur l’autochtone; cependant, pour que celui-ci ne se substitue point au milieu, ne concentre point sur lui l'intérêt, la signification que le paysagiste accorde surtout au site, Théodore Verstraete lui assigne un rôle de second plan. Et ce rôle il le souligne en éloignant ses personnages insensiblement du spectateur, en donnant à ce dernier l'illusion qu'ils avancent, qu’ils marchent; et en diminuant leur silhouette à mesure qu’ils vont vers les lointains, ils se confondront avec cette nature dont l'interprétation intégrale est le but essentiel du peintre. Cette intention raisonnée est manifeste dans maint de ses meilleurs tableaux : En route pour le travail, Enterrement en Campine, ie Haleur, le Labour, Après l'enterrement, le Départ, Dans le Parc, l Homme à l'orgue, Coin d’étang.
C’est tout au plus si le maître consentira à montrer des êtres de profil, de côté, conscient que son paysage ne s’exprimera pas tel qu’il le veut s’il est étoffé de gens qui fatalement communiqueront la sensation de grandir dans le cadre, même d’en sortir, s’ils dirigent leurs pas vers nous. Cette dérogation est marquée en des tableaux superbes : Pour le fermier, le Viatique, Retour du travail au soir, les Pêcheuses de crevettes. Mais toujours, constamment, l’ar-
tiste laissera parler son émotion, peindra, dirait-on, en accordant la joie de son œil avec l’intense plaisir de son cœur troublé. Et ce trouble dont il est sans cesse animé lui permettra de lire dans les larges horizons comme dans un livre devenu familier et dont on sait qu’à telle page on retrouvera un épisode tragique ou délicieux, voire une simple phrase ou rythme berçant. Il a véritablement pénétré l’attirance vaste des landes et de la mer et traduit en amant fidèle et attentif les mille aspects de leurs spectacles, qui changent selon le passage des secondes... En l’ambiance insaisissable de ses ouvrages, il a fixé l'instant qui le vit au travail et l’inspira. Nul mieux que lui n’a saisi la vibration de l’air, l'enveloppe de la lumière, et en ce sens il à été, dans la véritable acception du terme, un impressionniste, car la généralité de ses œuvres sont la transcription d’un effet momentané, d’une sensation plus ou moins fugitive goûtée devant la nature.
Il était nécessaire, pour établir un accord entre la vision du poète et la réalisation du peintre, que la couleur de Théodore Verstraete fûâtharmonieuse et distinguée comme son sentiment. Le maître anversois est donc un coloriste délicat qui atteint à la force sans le concours des tons violents ; il sait être puissant sans recourir à l'intensité d’une palette éclatante. Presque tous ses tons sont tendrement mélangés, rarement ils sont employés purs, ce qui aide au noyé de ses nuances, ce qui établit plus subtilement le mariage des plans, que parfois des différences peu sensibles définissent. Cependant, s’il mêle ses couleurs, il leur garde de la transparence, les maintient fermes et belles. Observateur intelligent, il connaît la personnalité de ses héros et approfondit leurs attitudes. Mais il arrive que son dessin ait néanmoins certaine lourdeur, compatible, d’ailleurs, avec le caractère des types préférés : pêcheurs, paysans, gagne-petit, prolétaires des cités, des champs et de la mer. D'instinct, il alourdit leur masse, en respectant singulièrement la vérité de leurs mouvements et de leurs gestes familiers. Regardez, pour vous en convaincre, l’allure abattue du vieillard qui, revenant d’inhumer la chère compagne de sa vie difficile et patiente, s'appuie, dans le tableau fameux du Musée de Bruxelles : Après l’enterre-
ment, au bras de son fils taciturne, tenant sa casquette en main. Toute la douleur humaine pèse sur le dos de ce malheureux qui, déjà, se penche vers cette terre bénie où il descendra bientôt. Et les trois Pécheuses de crevettes, longeant la grève en une marche collective qui fait songer au rythme pesant des vagues. Et l’impressionnant groupement des trois marins du Départ, provenant de la collection Henri Van Cutsem, qui synthétisent, croirait-on, toute la plasticité formidable des gens vivant sur l'Océan et contractant sur terre une allure plus haute, plus massive et plus farouche que les autres hommes.
Presque tout le tempérament de Théodore Verstraete se résume en cette petite toile : La maison du garde. Là-bas, la demeure rustique se dresse, dans le recueillement d’une atmosphère grise, à l’orée d’un petit bois. L'air circule autour des troncs d’arbres. Plus mélancoliques sont les Meules à Blankenbergkhe ; lalune brille dans la nuit fraîche ; rayonnante et nimbante, projetant des ombres bleues sur le chaume. En cette œuvre nous trouvons une preuve que dans l’esprit du peintre le sentiment avait le pas sur la vérité scrupuleuse. Si l’on considère la place de l’astre argenté, on constate que l’ombre créée par la grande meule de droite est inexacte et s’allonge illogiquement vers le cadre. C’est un détail. L’émotion du morceau n’est point pour cela compromise. Tout imprégné d’attendrissement est un autre effet de lune : le Retour du travail au soir; on craint de rompre le silence des étendues nocturnes où se confond l’attelage revenant des champs et où brille le croissant lunaire au fond des horizons endormis.Le Haleur est une page célèbre, d’un symbolisme grandiose et qui est comme l’allégorie de la peine infinie qu’on a d’atteindre au but. Fallacieuses, presque évasives et leurrantes, les lumières du port scintillent là-bas, au bout du long canal désolé. Soirée de novembre, où la lune vient de se lever dans un ciel légèrement brumeux, est une sorte de Millet plus intime, avec son paysan et sa paysanne continuant à sarcler malgré la venue de l’ombre. C’est aussi au soir que nous apercevons, Dans la bruyère, la fillette ramenant vers la ferme les vaches, tout en s’efforçant de manier encore les aiguilles de son tricot. Ce tableau est vraiment
plein d’un fluide affectif. Fameuse aussi, voire populaire est la Veillée d’un mort en Campine, vaste toile appartenant au Musée d'Anvers. En ce crépuscule le blanc de la neige recouvrant le chemin, le bleu délicat de la maisonnette chaulée, le noir des mantes drapant les villageoises en marche vers le logis endeuillé, le gris du ciel, le vert patiné des arbres squeletteux, tout cela s’accorde finement, complètement avec la pâle lueur d’une lampe qui filtre à travers la porte ouverte et qui évoque si vivement le tableau intérieur de cette chaumière aux volets clos.
Nous parlions il y a un instant du Départ ; ce tableau est peut-être, au point de vue de la couleur, une des productions les plus admirables de Théodore Verstraete. La gamme des verts du flot est d’une richesse rare, tandis que le ciel montre, au bas de l'horizon, comme des nuances de gemmes broyées. Auguste Oleffe à retrouvé le secret de ces colorations somptueuses et légèrement acides et en a tiré des effets merveilleux. Selon nous, la plus belle œuvre de l’artiste, celle où il a mis toute son âme et tout son talent, est cet inoubliable Enterrement en Campine, de la collection Van Cutsem et dont s’enorgueillira un jour, à juste titre, le Musée de Tournai, auquel il est destiné. La relation de ce simple incident de la vie rurale acquiert sous la brosse inspirée de Théodore Verstraete des proportions formidables; la lande infinie est drapée dans une poésie navrante, une désolation qui est ainsi que le reflet de la tristesse dont sont emplis les cœurs des cultivateurs suivant la bière. Recouverte d’un linceul blanc, celle-ci repose au milieu d’une charrette; et c’est sur cette tache d’hermine que se concentre toute l’attention du spectateur, comme s’y rencontrent aussi les pensées des braves gens silencieux qui conduisent leur parent ou leur ami vers le calme cimetière du village où, eux aussi, dormiront un jour de leur sommeil éternel. Cela est peint d’une main sûre, en touches larges et onctueuses, qui excelle à exprimer la nature du sol et des herbes, comme elle excelle à évoquer la masse irréelle des nuages gris qui moutonnent puissamment au-dessus de la vastitude, s’éclairent vers le bas et s’ourlent de blanc en s’approchant de la terre, au loin.
Il y a quelque chose d’effarant dans le ciel bleu du Soir (n° 161); la Nuit à Brasschaet est mystérieuse, troublante et tragique. Si Théodore Verstraete sait avec ampleur traduire les effets nocturnes ou vespéraux, il parvient à exprimer aussi tout le charme des matins et des après-midi ensoleillés. Le printanier Bord de ruisseau a des perspectives argentées, des rutilances à la Diaz ; et tout un flamboiement d'automne éclate dans ce même ruisseau, cette fois octobral (n° 186). Dans le mois de Février en Campine, l’artiste a donné à l’ombre des arbres qui s’allongent dans la verdure et surle chemin des transparences bleutées, bien avant qu'Emile Claus en fît une règle luministe absolue.
La lumière, Théodore Verstraete la rend particulièrement vibrante en ses marines; il a longtemps travaillé sur notre littoral, interprétant en tout temps les lointains humides de la mer du Nord, cherchant à mettre sur ses toiles toute la fluidité, toute la transparence de l'air qui circule sur l’estran, sur les vagues déferlantes ou alanguies ou autour de l’entrelac des estacades. Et cette eau mouvementée est toujours active, qui prend les nuances les plus diverses et ressemble parfois à la terre elle-même, comme le constatait déjà Barbey d’Aurévilly, le peintre l’a surtout rendue de manière imposante dans sa Matinée d'août et l’Approche de l'orage, deux de ses toutes dernières œuvres, exécutées à Blankenberghe à la veille de sa cruelle démence. Elles prouvent que l’artiste, à 45 ans, était en possession de tous ses moyens. Son génie s'était défini, complété; sa merveilleuse vision, si claire et si émue, allait nous doter encore d’une nouvelle série de véritables chefs-d’œuvre, lorsque, frappé par un mal terrible et à jamais regrettable, l’artiste terrassé dut renoncer à son rêve : son œil ne définissait plus le jeu séducteur des rayons et des ombres et sa main s’obstinait dans une décevante gaucherie. Mais Théodore Verstraete nous a doté d’un des plus purs talents de notre école à travers les âges. Il a été le pionnier du paysage moderne et son nom évoquera tôujours une des personnalités les plus généreuses, les plus saines, les plus sensibles et les plus vaillantes de notre bel art flamand, qu'il aida si magistrale-
ment à faire revivre.
L'art de W. Linnig junior est tout différent de celui de Théodore Verstraete et il serait difficile de rencontrer deux tempéraments aussi opposés que les leurs. Théodore Verstraete a peint exclusivement le paysage, uniquement influencé par sa propre nature, qui l’a toujours prédisposé à l'interprétation du plein air. Linnig, lui, a surtout subi l'influence des illustres maîtres de nos temps et des temps révolus; selon l’admiration sans mesure qu'il professait pour l’un ou pour l’autre, il exécutait, à la façon de celui qui l’inspirait et guidait indiscutablement son esprit et son outil, des intérieurs et des vues de ville, la naturemorte et la figure. De là, une vision sans homogénéité, dont la variété, assurément admirable, révèle un défaut directeur dans l'inspiration. Linnig a abordé presque tous les genres, et selon qu’il les traitait, il adoptait un métier nouveau. C’est un esprit positif, qui ne se plaît point aux préoccupations spéculatives, à la rêverie, aux subtilités d’un idéal charmeur et raffiné. Il n’a point connu, semblet-il, la tendre séduction que tisse dans le cœur du poète l'apparence enveloppée des choses transformées par la magie des heures où tout se recueille ou se confie... Pour lui, la forme allait avant l’esprit. Cette forme elle-même il l'aimait pour sa matière solide et tangible; et son effort inlassable et splendide a été constamment de rendre cette matière dans la diversité vive et ferme de ses tonalités multiples.
Linnig fut donc avant tout un coloriste; son matérialisme esthétique ne supprimait cependant pas en lui tout sens de la vie intime des choses. Mais, s’il a donné de Ia vie aux objets inanimés, c’est particulièrement par la magie d’une palette qui, en exprimant à merveille leur essence, crée entre eux cette harmonie faisant parler tout ce qui est inerte. W. Linnig est donc moins ému, moins original et aussi, ce qu’il importe de constater, beaucoup moins impulsif que Théodore Verstraete. Il n’a point l’aisance de métier de celui-ci, ni la transparence d’atmosphère. Il arrive que son travail sente le labeur, l’applica-
tion, notamment dans ses derniers ouvrages, qui accusent une décadence singulière. En lui le romantisme se mêle à un réalisme mélodramatique. Parfois, il tombe dans l’anecdote, telle que l’ont illustrée des peintres allemands de la seconde moitié du xix° siècle. Son dessin est arrêté, cerné, précis, ce qui donne fréquemment aux personnages une attitude figée et les emprisonne dans le décor ambiant. Son art fut durant presque toute la première époque de sa vie comme un reflet de l’art mêlé de Henri Leys, de Charles De Groux, d'Henri de Braekeleer. Il rappelle le baron Leys par la chaleur de sa couleur truculente, où dominent les beaux rouges puissants et les ombres bistrées; Charles De (Groux, par le caractère théâtral, posé, appuyé de ses modèles; Henri De Braekeleer, par le respect fidèle du détail pittoresque.
Cependant, quand il s'inspire du peintre de l’Oiseleur, comme en cette Noce flamande, qui est, sauf le modernisme des costumes, presque directement imitée de la Promenade sur les remparts, il alourdit le sujet en accusant, en noircissant les nuances brunes. Mais il possède une fougue, un enthousiasme grâce auxquels il magnifie les motifs dont il fait choix. L’Intérieur de ferme (n° 13), appartenant à M. Passenbronder, — qui, en protecteur éclairé et affectueux de l'artiste, est devenu l’heureux propriétaire de la plupart de ses toiles, — nous montre, à droite, un pan de mur vétuste, éclairé par les croisillons d’une fenêtre basse et dont la lueur savoureuse illumine toute la chambre misérable qu’a patinée le temps. Le Couvent à Lierre est une des pages les plus belles de W. Linnig; l'ambiance callme et comme rétrospective y a un charme pénétrant qu’on ne retrouvera plus après cela dans les tableaux de l’artiste anversois. Ces deux cadres sont datés de 1871 et 1872. Ces années comptent parmi les meilleures du maître, dont la belle activité créatrice prend toute la période allamt de 1866 à 1877.
Durant ces deux lustres, ses brillantes qualités de métier et de couleur vont en s’amplifiant, en se mariant de somptueuse mamière. Examinons quelques-unes des productions principales de ce temps. C’est tout d’abord le Démon du foyer, sorte d'illustration pour un roman
toi.
d'Henri Conscience vu à travers l’œilde Charles De Groux, mais qui pêche par l’incorrection du dessin; la tête de femme du premier plan, présentée de profil, est déplorablement construite. Affranchi de ces défauts, plus sain d'exécution, plus facile de touche est un autre Intérieur de ferme (n° 5), ragoûtant et solide. Les murs blancs laiteux ou noirs, la tache vermillon d’un vêtement jeté sur une chaise prêtent au premier plan une puissance truculente qui donne plus d'intimité à la chambre silencieuse et pénombrée qu’on aperçoit au fond. C’est construit aussi sobrement que solidement; et on dirait que tout l’art riche et fort d'Alfred Verhaeren est sorti de ce tableau. D’attirance pareille et tout aussi brillante de faire est l'Etude de vieux château, moins polychrome si pas moins colorée, plutôt un camaïeu rehaussé de pointes vives. En ces morceaux, W. Linnig junior a de la grandeur, de l’originalité, du souffle. Quelle antithèse forment à leur imposant ensemble les « imageries » intitulées : Après la victoire, Le Ménétrier de village, Le Luthier, qui sont creuses, gentilles, aussi petites de portée esthétique que de proportions.
Néanmoins, W. Linnig sait atteindre à l'expression, à la puissance en des cadres fort réduits. L’exceptionnel Paysage est d’une singulière intensité d’évocation, bien qu’on devine qu’à le transcrire le signataire ne fut pas très ému. Car avant tout, Linnig junior est un peintre, aimant la couleur pour la couleur et tirant un parti admirable de cette couleur, même quand il la refrène, si l’on peut dire, en assombrissant son éclat par des mélanges savants. Regardez son Etude de clocher, un intérieur antique où on croit sentir et voir le moisi des murs, la vétusté des poutres, la poussière grouillant dans les rayons de la croisée basse qui éclaire et accuse la forme rebondie d’une cloche qu'on devine vibrante. Quand l’artiste dépouille sa couleur de l'enveloppe amortissante dans laquelle il la drape d’habitude en ses intérieurs, elle prend un aspect joyeux; c’est alors une fête pour la rétine du spectateur, qui se laisse séduire par tant d'éclat, sans songer que cet éclat est d’une égalité trop absolue et que les chaudes oppositions des tons sont trop nettement indiquées. En effet, par une
singulière contradiction avec lui-même, lorsque W. Linnig place ses sujets em pleine lumière, il ne parvient plus à observer ses plans, qu’il souligne outrancièrement lorsqu’il traite le clair-obscur. Ce défaut, cette faiblesse est évidente en sa vaste Nature-morte — Pâtisserie, où les appétissants comestibles et les faïences se bousculent pour occuper la même place, détruisant l’accord d’une perspective compromise par le manque d’air autour de ces mangeailles. Dès qu’il se retrouve dans une atmosphère plus calme, plus intimiste, Linnig rentre en possession de ses moyens. Rappelez-vous ce superbe Lendemain de noce, exposé à la Rétrospective bruxelloise de 1905, au Cinquantenaire. Ici, la perspective est heureuse et chaque chose a sa place véritable : sièges autour de la table désertée, bouteilles vides, reliefs de dîner sur la nappe blanche, tout est là en un désoräre curieux et vrai qui dénote une observation attentive et un sens profond de la matière. Non moins juste et solide est le fond sur lequel se dessine le Croque-mort.
Après cela, W. Linnig aura encore de beaux moments, des instants d'inspiration et d'enthousiasme. Mais le séjour qu’il a fait en Allemagne gâte son tempérament, mêle à sa vision moins énergique un sentimentalisme souvent fade et enlève à sa couleur sa solidité harmonieuse. Cette couleur devient fantaisiste, crue, sucrée et comme confite par l’ambiance d’une lumière qui n’a plus rien de senti, de réel, de vraisemblable. On aurait peine à découvrir dans ces médiocres machines : La Danse, Le Perruquier, L'Orgie, les hautes qualités qui s'avèrent en ses bonnes toiles et qui rangent W. Linnig junior parmi les bons peintres d’intérieur de notre école moderne, un peintre d'intérieur qui a trouvé les secrets de son métier dans l’œuvre de ses grands contemporains. De ceux-ci, il reflète le génie, et sa personnalité est d'être parvenu à s’assimiler ce que les uns et les autres avaient dle conforme à sa vision, à son caractère. N'est-ce point une nécessité instinctive de s'inspirer des maîtres fameux qui fait que certaines de ses eaux-fortes ressemblent, par la facture et par l'éclairage, à des planches de Rembrandtt, voire de Durer?... D'ailleurs, c’est surtout en leurs gravures et en leurs dessins qu’on peut
analyser le talent si opposé de W. Linnig et de Théodore Verstraete. Chez celui-ci tout est fougue, emportement, largesse, émotion, chaleur; chez l’autre, tout est voulu, appuyé, souligné, méticuleux et froid. Verstraete est un impulsif; Linnig, un raisonneur qui, à force de vouloir indiquer le style, devient superficiel et pesant, romantique et archéologique. En somme, il y a cette essentielle nuance à marquer : Théodore Verstraete est un créateur, qui communique un frisson nouveau, tandis que W. Linnig est un continuateur, qui renouvelle en nous des sensations, des impressions que ses prédécesseurs avaient déjà rendues familières.