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LE CINQUANTENAIRE DES AQUARELLISTES

Samedi 23 juin.

Pour célébrer le cinquantième anniversaire de sa fondation, la Société royale belge des aquarellistes a organisé, dans les salles du Cercle artistique et littéraire, une exposition rétrospective qui réunit non seulement des ouvrages des membres d’autrefois, mais aussi des membres actuels. Cette exposition présente donc un intérêt capital. Elle permet, en effet, d’étudier en détail, à l’aide de documents esthétiques abondants, l’histoire de la peinture à l’eau dans notre pays durant le dernier demi-siècle écoulé. Et rien n’est plus réconfortant, plus foncièrement joyeux, que d'assister ainsi, par une revue attentive des ouvrages ornant la cimaise, à l’évolution admirable de l’aquarelle. Cette évolution est lente, mais sûre; les étapes sont nombreuses sur le chemin qui mène à une compréhension nouvelle et à des moyens nouveaux. Mais quand on examine le point de départ et qu’on regarde les travaux récents, on constate que la façon de pratiquer l’aquarelle ne s’est pas seulement modifiée, mais a subi une transformation totale. Quel abîme sépare M. François Stroobant de M. Alfred Delaunois, Tschaggeny de M. Hagemans, Lauters de M. Stacquet! À tel point que les productions des uns, tant elles paraissent vieillottes et surannées, ne semblent nous intéresser que parce qu’elles nous donnent la mesure de la haute beauté des œuvres des autres... C’est là une impression première. Cependant, à y réfléchir un instant, on se retrouve moins intransigeant et on songe avec quelque émotion à ces anciens qui tracèrent les sillons dans un sol en jachère et jetèremt la bonne semence féconde. Les merveilleux maîtres dont notre école s’honore se rattachent à eux par une filiatiom qu’il est aisé d’établir en remontant le cours de la période accomplie. Ne soyons donc pas

injustes et oublions que les fleurs dont nous grisons aujourd’hui nos esprits sont sorties de graines sans jolie apparence.

11 y a cinquante ans, on pratiquait surtout en Belgique, et aussi ailleurs, car nous n’en avions point le monopole, un genre spécial, celui du paysage archéologique plutôt qu'historique, car il n’avait absolument rien qui rappelât la haute vision de Nicolas Poussin... Ce fut l’école du site architectural, de ia « vue de ville » sèche et traditionnelle, qui paraissait faire fi de tout le charme ému et attendri qu’avaient mis en l’exécution de motifs semblables les petits-maîtres d'antan, morts depuis si longtemps, mais plus vivants que n'importe quel aquarelliste du règne de Léopold I. Un de ces architectonistes les plus curieux, un des plus sympathiques aussi, vit et travaille encore, car il est resté actif malgré son grand âge. C’est de M. François Stroobant que nous voulons parler; il est toujours jeune comme au temps, déjà lointain, où dans sa classe, nous peignions la nature-morte et dessinions d’après le modèle vivant à l’Académie faubourienne de Molenbeek. M. Stroobant a consacré son existence entière à copier les coins d'innombrables cités anciennes, sans se préoccuper de la couleur momentanée que la magie de l'atmosphère changeante leur communique. Il est documentaire et exact, et ne se préoccupe nullement de l’âme des générations révolues qui suinte à la surface des pierres vétustes, comme suinte à chaque flot l'âme des marins que chante Tristan Corbière. Il rend le site pour le site, avec un soin scrupuleux qui lui fait remplacer sur son papier les moellons qui manquent dans la bâtisse reproduite et lui fait également retailler les matériaux dont les siècles ont émoussé les angles. Tout est subordonné à l'exactitude absolue : forme et esprit cèdent le pas à la précision rigoureuse. C’est un talent de strict antiquaire. Bossuet, cet autre François qui fut son contemporain, est son frère esthétique; mais il a, celui-ci, un œil plus clair, qui se fait à l’ensoleillement. Le baron Jules Goethals leur est supérieur, Car il a le sens du pittoresque, ainsi que le prouve son Paysage. Paul Lauters,lui, moins exclusivement architectonique, s'apparente à eux par son romantisme; et il lui

VAN DAMME

Louise DE HERX : Salomé (Pastel

JULES BOULVIN : Petit bois à Nieuport (Aquarelle

LIÉVINX HERREMANS : Le viatique (Aquarelle)

VAN DAMMEL 3]

CÉLESTIN JACQUET : La meule aux corbeaux Aquarelle

arrive d’être, notamment en son Paysage (n° 31), une sorte d’Alexandre Calame moins brillant que l’autre.

Il y a une grande différence de tempérament entre les membres de ce petit groupe et Jean-Baptiste Van Moer. Ce dernier n’a plus la sécheresse que nous regrettons chez les premiers; sa facture s’assouplit, et il y a certaine clarté dans sa couleur. Car on ne conçoit pas qu’il soit si malaisé de garder à l’eau cette transparence qui disparaît dès qu’un peintre médiocre veut déneutraliser sa blancheur..…. Et cela est d'autant plus singulier chez ces aquarellistes du siècle passé qu’ils respectaient fidèlement les principes du lavis, qui leur auraient permis d’avoir au moins autant de légèreté, de fluidité dans le ton qu’en obtiennent maiïintenant les « truqueurs » que sont, après tout, les prestigieux gouachistes modernes. La capitale d'antan offrait à la brosse facile de Van Moer une abondance de sujets considérable, qui lui ont permis de se tailler la réputation d’un peintre original, le Peintre, avec majuscule, du Vieux- Bruxelles. Pourtant, il a travaillé ailleurs, en Italie, notamment; et ce qu’il y réalisa démontre qu’il aurait pu élargir sa manière et atteindre à une compréhension plus belle et plus simple de la nature s’il n'avait rétréci son œil et refréné son outil en se confinant dans l’enceinte de sa cité natale. Son Baptistère de Saint-Marc est un morceau dont la couleur somptueuse et ferme s’allie avec le recueillement qui règne en cet intérieur religieux. Théodore Fourmois a, lui aussi, sacrifié à la mode de son temps. Quand la peinture de ses paysages lui laissait un peu de repos, il blaireautait des ruines traditionnelles. Son Abbaye de Villers a ceci de spécialement précieux, c’est qu’elle nous montre la nef de l’église encore à moitié dominée par la voûte à croisées d’ogives qui s’'écroula dans la suite. Si l'Etat, à cette époque, s'était préoccupé de conserver les vestiges de cette maison pieuse, aujourd’hui il aurait été possible de reconstituer complètement ce temple unique. Mais en ces années-là, qui virent Bruxelles dépouillé de toutes ses portes médiévales, on songeait à tout autre chose qu’à restaurer les monuments anciens. Ceux-ci ne suscitaient que l’attention des peintres. Parmi ceux-ci il faut encore citer Emile Puttaert, lourd et fantaisiste illustrateur.

Le clan des marinistes d’alors n’avait pas plus de souffle que les « architectonistes ». Cependant, il y a chez certains d’entre eux une entente prometteuse du pittoresque des étendues larges et humides. Paul-Jean Clays, le plus célèbre de ces derniers, est déjà un impressionniste à sa manière. Ses barques glissent avec légèreté sur des flots transparents. Et pourrait-on prétendre que M. Alexandre Marcette ne doive rien à cet artiste qui sait exprimer avec intensité le mouvement éphémère et changeant des ciels nuageux qui s’échevèlent au-dessus du Waal en temps orageux et des Environs de Dordrecht? A côté de ces pages agréables et chaudes, les interprétations de P.-J.-C. Gabriël paraissent bien fades. Plus chercheur que lui, Henri Heurteloup est aussi plus intelligent; il s'efforce de saisir la vie de l’eau, son activité et le jeu des ombres et des rayons que les reflets du ciel y entretiennent sans cesse, comme en sa Meuse (n° 155) que le catalogue intitule erronément L’Escaut. Avec F.-A. Breuhaus de Groot nous retombons dans la vignette. Dans le paysage proprement dit, Gustave Simonau est un des premiers à aimer le ton, à poursuivre le style, sans toutefois atteindre aux sentiments ni à la vérité. Son ami Willem Roelofs fait un pas significatif : sa mise en page est presque moderne; il a des verts profonds. Etl’ambiance de son éclatant Verg'er ferait l'honneur de beaucoup d’aquarellistes de ce xx° siècle commençant. Dans les cadres de M. Henri Van Seben, la confusion règne parmi des objets fuligineux... Guillaume Vander Hecht s’affranchit des règles étroites qui emprisonnent la vision de la plupart de ses contemporains; et néanmoins, épris d’archaïsme, il s’'attardera encore à dessiner, à la manière d'autrefois, des sites à la plume rehaussés à la sepia, ou relevés de timides polychromies. Quel admirable tempérament d’artiste il y avait en Edouard Huberti; il exécutait en poète de petits ouvrages grands d’impression. L'Été n’est-il pas charmant et empreint d'une fine mélancolie? Celui qui atteindra à un idéal tout à fait nouveau sera Eugène Verdyen; il ne rendra pas le paysage selon sa ligne véritable, selon les éléments justes qui le composent. Pour lui, la nature ne vaut que par le sentiment qu’elle dégage, qu’elle distille en le cœur de celui qui

l’admire et non par son aspect rigide, décoratif, comme les Romains de Pompéi la comprenaient. Il traduit les sites avec les yeux de la songerie et en gaze par conséquent les plans et les perspectives. La Nuit enchantée a le rythme bleuté d’un poème délicieux. Gustave Den Duyts savait aussi envelopper ses paysages, fixer l’heure capricieuse en ces petits tableaux intitulés : Etang à La Hulpe et Eglise dans un bois, où l’atmosphère est si justement exprimée. A eux se rattache Isidore Verheyden, ému et puissant, mais moins subtilement sentimental.

Même en ses aquarelles, Joseph Stevens reste le premier de nos animaliers. Il fut un précurseur, un révolutionnaire, et il est évident que Verboeckhaven et ses disciples ont dû considérer comme une sorte de fou ou d’anarchiste de l’art ce personnage peignant les bêtes, et surtout les chiens, avec une vérité poignante et psychologique qui leur donnait presque la morale intensité d’expression d’une humanité...Joseph Stevens a misune âme en le corps de ces animaux dont les autres animaliers se contentaient de copier le poil de façon léchée et ridicule. La place de cet ami des roquets pauvres est restée vacante aux Aquarellistes; nous ne prévoyons pas que personne puisse l’occuper un jour avec dignité. La Société a toujours compris une forte majorité de figuristes. Charles Billoin fut un de ses fondateurs; il a laissé des images, joliment achevées, des types d'hommes et de femmes trop immobiles, au moyen d’une facture aisée qui arronditles formes. Charles De Groux vient et réalise dans son « genre » la réforme violente que Joseph Stevens avait déjà accomplie dans le sien. Il est moins troublant que celui-ci, parce que moins simple. Ses héros ont souvent quelque chose de théâtral qui dramatise leur action en des compositions d'apparence anecdotique. Mais quel dessin hardi, ferme et gras, et quelle couleur veloutée aux ombres douces. Charles De Groux se contentait de regarder autour de lui et d'interpréter des scènes familières de la vie qu'il vivait. Cesare Dell’ Acqua avait plus d’ambition : on dirait qu’en mainte de ses aquarelles il a voulu donner une évocation des génies mêlés de Rubens et de Véronèse. Entre l'intention et la réalisation, il y a la distance qui sépare la coupe des

lèvres. Il à gardé la coupe en main, ce qui ne l'empêche pas de sourire à travers des pages jolies et prestes. Rendons à ce Cesare. de l’aqua cette justice qu’il fut un artiste d’une haute sincérité et d’une exemplaire vaillance.

Tout en manquant comme lui d’ampleur et d’élévation, Jean-Baptiste Madou sait intéresser par l'originalité de ses aimables compositions et par la vie amusante qui anime ses personnages. Rien de bien personnel cependant, si ce n’est, souvent, le costume moderne dont l'artiste a revêtu beaucoup de héros que les petits-maîtres flamands et hollandais nous avaient rendus familiers. Maïs il y a de l'esprit dans l’exécution, du mouvement dans les attitudes et certaine crânerie dans un dessin qui rachète par son accent heureux le manque de consistance de la couleur. Moins coloriste encore estJoseph Schubert, dessinateur méticuleux, précis, attentif, froid, dont le sentimentalisme reflète l’esprit de ce temps où l’on aimait infiniment à lire Lamartine et même Millevoye. Adolphe Dillens a l’air de vouloir se soustraire à cette ambiance en allant peindre en Hollande des types qui ne sont précisément pas synthétiques. S'il va en Hoïilande, M. Eugène Smits va, lui, en Italie; plus heureux, il y trouve le secret de cette couleur splendide, dorée et vive qui lui est propre et dont ses aquarelles ne donnent seulement qu’une idée confuse. Sa Fantaisie antique nous fait penser à une Volumnie sereine et majestueuse dans sa victoire, une Volumnie shakespearienne. Alfred Cluysenaer rappelle Aifred Stevens en son aveuante Liseuse, dont l’exécution est large et les harmonies grises savoureuses. Trop italianisant, André Hennebicq ne nous permetpas d'oublier qu’il obtint le prix de Rome... Sa vision est celle d’un exilé qui a oublié sa patrie et croit ne plus trouver de joie que sous le ciel passager où il travaille. M. Charles Hermans n’a pas besoin de rechercher des ambiances étrangères et des gens d'ailleurs pour trouver l'inspiration. Sa couleur blonde a des finesses exquises qu'il étend avec transparence en des aquarelles que n’alourdit pas la moindre tache de gouache. Il faut admirer la simple éloquence du Carnaval ; le mouvement des figures est superbe de vérité fouillée, d’observation pénétrante. La scène nous arrête, nous séduit et

nous avons le désir de prêter l'oreille aux lazzi qu'adresse à deux passantes amusées le masque énigmatique et mystérieux qui tient le haut du trottoir.

Quelle antithèse poignante les œuvres amères et morbides de Constantin Meunier opposent à cette scène de la vie futile. Nous ne parlons pas des deux Religieuses en prière, qui sont comprises à la De Groux, mais des types de puddleur et de mineur véhéments et de hiercheuse mélancolique dont le symbole de labeur obstiné et soumis, de vaillance obscure et douloureuse imprègne la petite salle du Cercle, où ils s’alignent, d’une atmosphère presque épique et d’un souffle de bonté généreuse. Ce que le romantisme à la Delaroche du Roméo et Juliette de Joseph Van Lérius semble médiocre et inexistant quand on l’aperçoit immédiatement après! On est en droit de préférer à cette machine creuse la Correspondance de Pierre Oyens, dont la sensation impressionniste évoque les curieux et fluides intérieurs que James Ensor peignit en sa belle époque. MM. Xavier Mellery et Juliaan De Vriendt sont deux tempéraments excessivement différents. Celui-ci n’a qu’un idéal indéterminé, qui varie selon les influences et les moments; seule l’habileté du métier est toujours identique : Doornroosje est une page exquise, qui semble une interprétation réduite de certaine figure préraphaélité de Lord Leighton. Quant à M. Mellery, artiste probe. admirable, personnel, il adore la forme humaine pour la synthèse et la signification de beauté et de justice dont il sait la revêtir. Et c’est sa gloire de pouvoir mettre de hautes idées dans ses œuvres altières. L'exposition cinquantenaire des aquarellistes abrite, naturellement, des œuvres de tous les autres membres du cercle jubilaire; il faut surtout regarder avec joie les envois des plus jeunes, de ceux qui en régénérant la société par l’infusion d’un sang neuf et généreux assurent la célébration de son centenaire, car ils marquent le point de départ d’une évolution nouvelle et pleine de promesses magnifiques. Mais nous p’avons voulu qu'esquisser ici, dans ses grandes lignes, le passé esthétique de ce groupement d'artistes et dire ce que nous pensons de ceux qui en furent les facteurs essentiels.

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