LE MONUMENT DES ÉPERONS D'OR A'COURTRAT
Mardi 3 juillet.
On inaugurera dans quelques jours, à l’endroit précis où, selon la tradition, les démocrates flamands du moyen âge culbutèrent les troupes de la chevalerie française, le monument commémoratif de cette bataille singulière, dite des Eperons d’or, ou plutôt des Eperons dorés. Avant même que l’exécution en fût commencée, ce monument avait engendré beaucoup de bruit et suscité maintincident, où se mêlaient bizarrement des intérêts esthétiques et des intérêts politiques. L'histoire de l’œuvre, la plus importante, par ses proportions, exécutée en Belgique, serait édifiante à écrire, depuis les compromissions et les intrigues auxquelles recoururent certains artistes de haute valeur pour obtenir que le jugement qui les avait éliminés fût annulé, jusqu’à ces démarches répétées, accomplies, vainement d’ailleurs, par de pieuses personnes pour déterminer qu’on apportât à la maquette de telles modifications que le monument, réalisé, eût eu une véritable signification catholique. Il vaut mieux passer sous silence tous ces incidents, qui, n'étant point à l’honneur de ceux qui les soulevèrent, sont plutôt pénibles à évoquer. Cependant, on peut sincèrement rappeler que la bataille de Courtrai n’eut rien de. religieux et que l'intervention divine en faveur des guerriers flamands n’est qu'une jolie invention poétique. Les communiers brugeois et autres étaient, après tout, les socialistes d'alors, et le mobile de leur révolte fut autant
| d'ordre matériel que politique. Puis, s’ils parvinrent à | infliger une défaite sanglante aux troupes de Philippe le Bel, n’est-ce pas parce que celles-ci, s'étant embourbées sur les rives marécageuses de la Lys, furent absolument réduites à l’impuissance? Et on ne pourrait accuser de
lèse-patriotisme celui qui formule une constatation si simpiement évidente.
Mais les artisans et les bourgeois que commandait Guillaume de Juliers ont pris dans nos mémoires l’apparence de héros immortels, qui incarnent, qui synthétisent la bravoure, le civisme, l’esprit d'indépendance de nos pères. Ce sont ces merveilleuses vertus que le monument de Courtrai glorifiera. Voyons maintenant si le statuaire Godefroid De Vreese, qui fut, on le sait, le vainqueur du concours organisé à cette occasion entre les statuaires des deux Flandres, est parvenu à donner à son œuvre gigantesque l’éloquence et la grandeur décorative que le sujet réclamait exceptionnellement. Il est curieux de remarquer que l’artiste auquel a été confié ce travail considérable, est justement celui qui paraissait, à première vue, le moins indiqué pour jouir de telle faveur. En effet, M. De Vreese est surtout connu comme médailleur, disons même comme un des tout premiers médailleurs de notre pays. Cependant, habitué à donner à ses interprétations plastiques des proportions minuscules, il sait aussi voir grand quand il sied ; il l’a prouvé une fois de plus, et de manière remarquable, en cette œuvre commémorative à laquelle il a consacré plusieurs années d’un labeur assidu. Le monumentest fini;ilse dresse sous le ciel bleu de West-Vlaanderen, dépouillé de cette sorte de housse en planches qui avait, tant de mois durant, abrité les praticiens adroits et serviles. Le monument, qui constitue un ensemble bien entendu, peut, néanmoins, se décomposer en deux parties : la vaste base de granit, comprenant des groupes qui se confondent dans la masse monolithique en pierre bleue de Soignies; la figure de bronze, qui domine le socle quadrangulaire et se lie plutôt par l’idée que par la forme aux morceaux inférieurs.
Dans l’ensemble, l’aspect de l’œuvre est à peu près conforme à celui de la maquette, que nous étudiâmes, il y a plus de cinq ans, dans la Revue des Arts décoratifs. L’auteur, cependant, a modifié cette maquette, en ce sens qu’il s’est efforcé de rester dans son exécution aussi sobre que possible, en évitant le maniérisme des détails trop poussés. Il a voulu que son monument parlät par ses silhouettes,
par le langage des groupements de ses héros immuables. Poussé par ce désir, il s’est imprégnéla pensée de l'exemple de François Rude, dont il a longuement approfondi le classique Départ de l'Arc de Triomphe de l'Etoile. C’est même ce titre que M. Godefroid De Vreese a donné à un de ses groupes, celui qui est orienté vers l’ouest, bien qu’il ne rappelle en rien l’œuvre du maître du Pêcheur napolitain. Ce premier bas-relief est plutôt une scène familière, une seène d'intérieur ; et elle est si joliment évoquée que, dans le plein air, l’artiste a su lui conserver cette atmosphère de tendresse et d'intimité qui en fait la valeur principale. Un communier casqué, serré dans sa cotte de maïlles, embrasse son mioche que sa femme tient debout sur le bord de l’escabeau où elle-même est assise, la tête dans les mains, attristée par le baiser d’adieu que lui a donné à l’instant le guerrier qui s'en va. L’homme est vu de dos et pose la main droite sur l'épaule de sa compagne. Formant pendant à cette composition, la face orientale du vaste socle quadrangulaire montre, en une seconde composition, une scène postérieure à la bataille. C’est le symbole du retour. À gauche, un homme se hisse sur la base du hautrelief; il souffle dans une saquebute qu'il tient de la main gauche. À la main droite, il a le bouclier orné du lion flamand. La jambe gauche, nerveusement tendue, qui sort du cadre, unit le groupe à l’architecture ambiante, tandis que la jambe droite, repliée dans ce cadre et en partie cachée dans les plis de la tunique, marque le mouvement ascensionnel du bazuinblazer déjà à moitié accompli.
A la droite de ce musicien, un magistrat en mantelet à capuchon serre la main et le bras d’un geste familier et affectueux à un des vainqueurs dont la mine sévère et réfléchie s’accorde gravement avec son équipement : cotte de mailles, baudrier, glaive, casque, jambières. Le magistrat élève au-dessus de la tête du guerrier une branche de laurier. Ce geste, disons-le sans détours, ne semble pas heureux. Non seulement il est traditionnel, mais est alourdi par une gaucherie qui tient au manque de souplesse de ce membre dressé dans l’espace. Il eût fallu trouver quelque chose de moins banal, de plus neuf. On en a assez vu de palmes, tout allégoriques qu’elles soient. L’impression de
ce groupe, très remarquable dans ses autres parties, aurait été tout à fait vive, intense, si le statuaire, s’affranchissant de la tradition, se fût contenté de souligner l’étreinte réconfortante et émue des deux hommes. Ce bras levé brandissant des feuilles est théâtral et compromet l'effet du groupe qui est, lui, simple, vrai et senti. La facture en est d’ailleurs large et puissante, conçue par plans étendus où, çà et là, colorant l’ensemble, des accents savamment raisonnés sontengravés dans le granit. Pour que les figures se détachent de la pierre bleue d’où elles surgissent, le statuaire a cerné d’une ligne creuse les endroits des chairs, des étoffes et des armures qui pourraient, par le jeu des ombres et de la lumière, se confondre avec le champ. Un des morceaux les plus curieux de ce groupe, c’est le corps, vu de dos, du saquebuteur actif; sous le tissu de sa casaque on devine lc fonctionnement d’une musculature ferme et noble. Comme il a supprimé du premier sujet le rouet indiqué sur la maquette initiale, M. Godefroid De Vreese a fait disparaître dans le second le goedendag classique qui était jeté au pied des deux personnages de droite, lesquels, dans l’esquisse, étaient autrefois un paysan etun guerrier. Mais ce goedendag, l'artiste en fait ailleurs, comme nous le verrons, un usage heureux.
Complétant magistralement la masse de granit, qui constitue l’essentiel du monument, untroisièmegroupe occupe, vers le sud, toute la profondeur de la base en déclivité : la défaite. Un destrier s’est abattu, entraînant son cavalier. La bête est tombée lourdement, le flanc gauche sur le sol; la têtière d’acier est collée à terre; le frontal de l’armure couvre les oreilles. À travers les ouvertures du chanfrein de métal, on devine les yeux qui s’éteignent, tandis qu’on croit entendre les naseaux élargis aspirer avidement l'air. La jambe gauche du chevalier bardé de fer, Robert d'Artois dans l'esprit du sculpteur, est prise sous le corps du cheval, dont le caparaçon forme d’amples plis sur le tapis herbeux et boueux qu’il recouvre. Les pesants cuissards et les jambières du gentilhomme mourant, qui cache son visage douloureux sous le beaume fermé, emprisonnent ses membres collés à la robe du cheval qui agonise, s’exaspère et frappe ses sabots de derrière contre la paroi du
s.vle. Le pied droit du chevalier français montre au talon un de ces éperons dorés que, le soir de la victoire, Guillaume de Juliers et ses compagnons allèrent, selon la croyance populaire, suspendre, avec des centaines d’autres semblables, aux voûtes de l’église Notre-Dame. Ce groupe abattu à une allure imposante et dégage une émotion fiévreuse. Pourtant, à l'examen, avec quelque attention, on constate que le corps de la monture est trop massif, trop arrondi; il fait regretter certaine absence de nerfs, de vie intense et fougueuse. L'animal meurt assurément; mais la fin d’une bête pareille est plus active, plus impétueuse, plus véhémente que la vie elle-même, car celle-ci se dédouble dans les spasmes suprêmes quand la mort est violente. Cette intensité, M. De Vreese l’a obtenue dans les jambes de devant, belles de caractère et d'énergie, tout comme la cuisse droite d’arrière, fouillée avec un sens intelligent de l’anatomie. La matière des sabots, de la crinière, de la queue est rendue avec une variété réussie. Seule la robe du ventre et du flanc ne laisse pas deviner assez formidablement les muscles et le squelette.
Tout cet ensemble de pierre bleue, sisobre de nuanceet si grave de ligne, est couronné par un groupe de bronze doré, qui porte à quatorze mètres la hauteur totale du monument. Ce groupe domine l’ensemble et incarne à lui tout seul les vertus historiques que l’œuvre glorifie.C’estla Flandre, représentée par une jeune femme, retenantle lion flamand qui, ayant rompu ses chaînes, se prépare à s’élancer et rugit la gueule tournée vers le sud. Le visage est tendre et sérieux, encadré par une coiffure brugeoise que M. Godefroid De Vreese a délicieusement simplifiée, mais qui, toutefois, en comprimant les cheveux, semble rapetisser la tête, laquelle a l’air de ne plus être proportionnée au corps, surtout si on regarde celui-ci de dos. Mais cette physionomie réfléchie et digne est d’un charme contenu et majestueux; le métier, gras et facile, en a amorti, en à adouci les traits. Au-dessus de la robe de la statue est jeté un manteau, qui retombe, en arrière, sur le socle et déborde de celui-ci. C’est un stratagème esthétique habile, grâce auquel la femme d’airain paraît grandir en élégance et en noblesse. A côté du bras droit le manteau forme un
gros plis arrondi, dont la volute n’est point harmonique, mais qui contre-balance la masse de gauche. À notre avis, le sculpteur eût dû chercher un élément plus rythmique d'équilibre. Cette volute malencontreuse est la négation de la souplesse du tissu drapant. En premier lieu, M. Godefroid De Vreese avait mis dans la main gauche de son héroïne un étendard; il 4x été avantageusement inspiré en y substituant le goedendag, c’est-à-dire le coutre de charrue emmanché qui fut l’arme essentielle des communiers de la West-Flandre au moyen âge. Cette arme prolonge le geste du bras étendu et donne à sa menace quelque chose de fougueux et de formidable. De la main droite, la figure agriffe les poils de la crinière du lion, debout en une attitude terrible, vivante.
Ce n’est pas une des moindres beautés du monument que ’antithèse réussie existant entre le masque doux et comme recueilli, la pose tranquille de la femme consciente, et l’allure belliqueuse, féroce, tendue, exacerbée de la bête qui n’écoute que son instinct. Des inscriptions, en caractères gothiques, complètent le monument. Sur la face méridionale, on a ouvré à même la pierre, en relief amorti, le cri de guerre immortel et incomparable : Vlaanderen den Leeuw. Au-dessus de cette ligne, au milieu du champ, aux branches d’un arbre stylisé, on a taillé les armoiries de Bruges et de Courtrai. Il nous souvient que, dans sa maquette couronnée, le statuaire avait indiqué, du côté septentrional de son œuvre, le blason du comté de Namur. Il s'était rappelé, avec raison, que beaucoup de guerriers wallons avaient combattu dans les rangs des gildes et des corporations et que Jean de Namur, leur chef valeureux, était un peu Flamand lui-même,puisque oncle de Guillaume de Juliers. Le monument ne porte pas trace de ce blason. C’est dommage. Ne faut-il point profiter de toutes les occasions qui se présentent à nous pour rapprocher les deux races issues de notre sol natal? Et ce voisinage symbo-. lique, sur un monument durable, n’aurait fait aucun tort, nous semble-t-il, aux relations intellectuelles plus étroites qui devraient exister entre la Flandre catholique et la Wallonnie démocratique d'aujourd'hui.
Le monument de la bataille des Eperons dorés est une
œuvre de valeur, faisant honneur à l’artiste qui l’a réalisé. S'il révèle certaines faiblesses, qui prouvent que l’inspiration du statuaire a parfois faibli, il compte, d'autre part, des morceaux qu’un admirable souffle épique embellit et fortifie. Et l’ensemble produit une impression très intense, où s'ajoute l’émotion des souvenirs historiques évoqués. Pour l'artiste, l’œuvre renferme personnellement un charme subtil, où se mêle la mémoire de son père, modeste et obscur sculpteur courtraisien. En effet, pour le groupe inférieur du monument, M. Godefroid De Vreese s’est servi d’une petite ébauche que l’auteur de ses jours avait exécutée, il y a quarante ans déjà, en argile et qui figurait la mort de Robert d'Artois. Il en a surtout respecté l’idée, mais il en a cependant le mieux possible conservé aussi le mouvement. La vision des deux artistes se trouve par conséquent confondue. Cette pieuse circonstance sera de nature à troubler davantage le signataire du monument de Courtrai le matin très prochain où son énorme travail sera inauguré, en ce cadre de verdure si merveilleusement aménagé par M. Victor Moulard, le trop modeste et intelligent directeur des travaux de la Ville, qui, d'accord avec une municipalité compréhensive et novatrice, à fait de la cité héroïque la véritable cité des arbres.