‹ L'année artistique 1906Chapitre 30 sur 44 · ST CS · texte numérisé non relu

ST CS

VANDAMME

BÉNONI LAGYE : Vieux canal en Flandre (Aquarelle)

EDbGARD ROMBOUTS : Effet de neige (Aquarelle

VANDANME

EDOUARD ELLE : Vieux pont (Aquarelle

FRANTZ GAILLARD : Claquedents (Aquarelle)

gulièrement confirmer, solidifier dans la suite des découvertes de la plus haute importance. C’est grâce à ses recherches incessantes et à sa ténacité érudite que cet attachant problème historique à été résolu. Aujourd’hui, tout le monde est converti et tous les spécialistes qui ont écrit sur la matière se sont ralliés à l’opinion de notre distingué compatriote. On peut s'étonner après cela que, faisant preuve d’une ignorance totale des débats de naguère, des journaux quotidiens, Le Matin, d'Anvers, par exemple, s’occupant du goedendag, à propos de la cérémonie de Courtrai, reprennent l'hypothèse tout à fait erronée et oubliée de feu Herman Van Duyse et déclarent, à la remorque de cet archéologue d’une science trop peu rigoureuse, que le goedendag n’était qu’un « plançon à picot ». M. Van Malderghem a démontré à l'évidence que ce dernier et le goedendag n’ont rien de commun et sont deux armes bien différentes. Mais, ayant appris que le « père » du goedendag avait recueilli sur ce sujet, d’une si captivante actualité, des documents nouveaux et inédits, nous sommes allés le voir en son bureau de l'hôtel de ville pour lui demander une interview. Nous le trouvons au travail, sous la croisée d’ogives de son cabinet gothique. Et immédiatement nous remarquons dans un coin, à gauche, le fameux goedendag, façonné au moyen d’un coutre de charrue des environs de Gand, que M. Van Malderghem présenta jadis à la Société d'archéologie de la capitale, au cours d’une séance extrêmement mouvementée, en présence de ses adversaires les plus irréductibles.. Cette circonstance nous permet d'aborder immédiatement l’objet de notre visite.

— Le colossal monument, remarquons-nous toutd’abord, qu'on vient d'élever à Courtrai pour commémorer la bataille des Eperons d’or est couronné d’un groupe dont la figure principale, personnifiant, sous les traits d’une robuste femme, la Flandre, brandit énergiquement le célèbre g'oedendag, représenté sous la forme d’un coutre de charrue monté en arme de guerre. L'artiste s’est donc inspiré de votre théorie; mais il ne semble pas que celle-ci soit admise généralement, du moins à en juger par un articulet d’un quotidien anversois, où on rappelle qu’à l’occasion de la

manifestation qui à eu lieu dans cette ville le 11 juillet dernier devant la statue d'Henri Conscience pour célébrer l’anniversaire de cette bataïlle, de soi-disant érudits ont remis en question la forme de l’arme fameuse sous les coups de laquelle sombra la chevalerie française.

Notre interlocuteur, à qui nous tendons le journal de la métropole, arrête nerveusement notre geste et nous répond de sa voix persuasive :

— Je connais cet article. Bien qu’il tende à faire revivre la théorie du plançon à picot de Félix De Vigne, si maladroitement défendue par M. Hermann Van Duyse, je n’en suis nullement ému. Au contraire, je suis enchanté d’y retrouver condensées en vingt-quatre lignes, toutes les fausses allégations qu’on s’est plu à accumuler durant plusieurs années pour anéantir ma thèse et sauver ainsi les fameuses fresques de la « Leugemeete ». Aussi, je n’entreprendrai pas de réfuter cet article, qui se réfute d’ailleurs lui-même, tant il renferme d’inexactitudes et de contradictions. En effet, on n’y rencontre pas une phrase, que dis-je? pas un mot qui soit l'expression de la vérité. Je ne sais si le groupe qui en à été l’inspirateur a agi par ignorance ou s’il à obéi à d’autres mobiles; mais il est intéressant de constater que, malgré les preuves évidentes qui ont été fournies, il reste toujours des esprits irréductiblement hostiles à toute idée nouvelle, parce que nouvelle. Après m'avoir fait dire que le goedendag était un coutre de charrue converti en fauchard, ce qui est tout simplement une sottise, l’auteur de cet article ajoute que « e’est la définition de De Vigne qui est la bonne, parce qu’elle est corroborée par les fresques du x siècle découvertes en 1845 dans l’ancienne chapelle des Tisserands, à Gand, connue sous le nom de « Leugemeete ».

Or, tout le monde sait aujourd’hui que l'authenticité de ces fresques n’est plus défendable. Quant à la chapelle des Tisserands, elle est située au centre de Gand, rue Courtedu-Jour, tandis que la « Leugemeete », convertie en chaïs de brasserie, se trouve près de la porte de Bruges, à l’extrémité la plus éloignée de la ville! La « Leugemeete » date du xrv° siècle; n’est-il pas merveilleux de voir cet édifice orné de peintures murales un siècle avant sa con-

struction? Décidément, ces choses-là ne se voient qu’à Gand...

Comme notre brillant interlocuteur se recueille un instant, nous nous permettons de l’interroger à nouveau :

— Vous avez parlé des preuves évidentes fournies par vous pour établir que l’instrument si ironiquement appelé goedendag était un coutre de charrue monté en arme de guerre. Faites-vous allusion à celles que vous avez données dans vos études de 1895 et 1896, ou à des preuves nouvelles ?

— Dès le début, nous répond M. Van Malderghem, j'ai démontré par des textes et des monuments contemporains que le goedendag était une arme lourde à tranchant et que le plançon à picot et à virole décrit par le chroniqueur Froissart n’avait rien de commun avec lui. Froissart faisait, du reste, une distinction formelle entre les deux armes. Depuis, des faits nouveaux sont venus renforcer ma démonstration. D'abord, la découverte faite dans le bois de Romont (Suisse) d’un coutre de guerre et que M. Bleuler, l’auteur d’un compte rendu de cette découverte publié en 1901 dans l’Anzeiger für Schweizerische Altertumskunde, déclare, « d’après les dernières recherches », être semblable au goedendag flamand; ensuite les constatations faites par M. Ch. Buttin, l’un des érudits les plus avisés parmi Ceux qui s'occupent des armes du moyen âge, et d’où il résulte que de nombreuses collections publiques et privées renferment des coutres de charrue montés en armes de guerre et absolument identiques au type que j'ai publié dans mon travail : La vérité sur le « GGoedendag », paru en 1895, mais erronément catalogué sous le nom de voug'es.

Le perspicace historiographe des Fleurs de lis de l’ancienne monarchie française, après avoir feuilleté rapidement un des nombreux dossiers qu’il à sous la main, complète ces renseignements précis en ajoutant au sujet des spécimens les plus curieux des goedendag'en conservés en maints pays :

— Parmi les collections dont je vous parlais il y a un instant et qui possèdent des coutres guerriers, il faut citer notamment celle du Musée d'artillerie de Paris (K. 112),

celle de Riggs, celle de l’arsenal de Genève, celle de M. J.-B. Giraud, à Lyon, l’auteur des remarquables travaux sur l’histoire de la métallurgie, pour ne parler que des principales.

L'’aimable archiviste de la capitale se tait derechef. Mais il rompt bientôt le silence pour dire, en matière de conclusion, non saus mettre une intonation spirituelle dans ses paroles raisonnées :

— Comme dans l'affaire, tout ce que la perversité a pu imaginer pour empêcher la lumière de se faire jour sur la question du goedendag a été mis en œuvre pendant des années, et l’article du journal anversois qui à motivé votre visite est sans doute un dernier écho des cabales montées autrefois contre ma thèse. Maïs la Vérité était en marche depuis longtemps et le monument de Courtrai la proclamera triomphalement, n’en déplaise à ceux qui, par intérêt ou par goût, veulent encore faire passer pour authentique le faux bordereau de la Leug'emeete (La Menteuse),un nom prédestiné, comme on voit.

Sur ces derniers mots, prononcés avec une assurance mordante, nous prenons congé du savant, non sans le remercier de l’intéressante consultation qu'il vient de nous accorder avec tant de bienveillance. Et nous songeons, en descendantles marches du large escalier de l’antique palais communal, combien est touchante et noble la conviction de cet historien qui s’obstinait presque seul dans le temps à faire valoir ses arguments, en dépit des affirmations, toutes évanouies aujourd’hui, de ceux qui refusaient, avec un entêtement inexplicable, de croire à ses logiques et probantes affirmations. Maïs, mieux que tout autre, il savait que la question de cette simple arme de guerre était d’un intérêt presque insoupçonné : jadis, on se refusait à croire que les paysans eussent joué un rôle important dans les campagnes du moyen âge; or, l'identification du goedendag: fait entrer en scène l’homme de la terre, le cultivateur. A Courtrai, ce n’étaient donc pas seulement les « communiers » qui combattaient sous les ordres de Guillaume de Juliers, mais surtout les prolétaires de ce vaste territoire agricole connu sous l’appellation de Franc de Bruges. Le problème résolu par M. Van Malderghem a obligé les histo-

riens des Flandres à modifier leurs conceptions, car il a singulièrement élargi l'horizon des idées qu’ils avaient, par exemple, sur les circonstances de la bataïlle des Eperons d’or. En agissant avec l’énergie qui lui est coutumière, en luttant jusqu’à la victoire décisive et incontestable, l’honorable archiviste de Bruxelles a donc rendu un immense service à l’histoire en général et à l’histoire nationale en particulier. Et sa modestie ne s’effarouchera pas trop de cette constatation, qu’il était légitime de formuler au moment même où l’on découvre le beau monument élevé à lagloire deces démocrates flamands du début du xrv° siècle, si experts dans le maniement du terrible et meurtrier goedendag.

LE CENTENAIRE DE o 0 0 o o L’'ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE FRANÇOIS RUDE ET M. THIERS o

Dimanche 29 juillet.

C’est la saison des cérémonies commémoratives. Tandis qu’on célébrait en Belgique le soixante-quinzième anniversaire de la monarchie, on fêtait, à Paris, le centenaire de la naissance du poète Félix Arvers. Ce centenaire-là est presque d'intérêt universel, car le pays de la poésie est de ceux dont les utopistes ne devront jamais songer à vouloir abolir les frontières... Et durant quelques jours, les lettrés de culture galloise auront goûté le plaisir constamment renouvelé de relire dans tous leurs journaux le fameux sonnet ayant immortalisé celui qui aima la très bourgeoise épouse d’un petit fonctionnaire. Aujourd’hui, dimanche,la capitale française célébrera un autre centenaire, celui de la pose de la première pierre del’Arc de Triomphe de l'Etoile. Cette manifestation est de nature à nous occuper de façon particulière, en ce sens que la plus belle parure plastique de ce monument napoléonien est le fougueux haut-relief intitulé : Le départ des volontaires, exécuté par François Rude peu d'années après qu’il eut quitté Bruxelles.

On sait que le maître, exilé chez nous à la chute de l’'Empire, y demeura sept années. C’est en Belgique que se précisa sa personnalité et c’est à la réalisation des travaux nombreux qu’il y exécuta que se forma son tempérament magistral. Le Départ nous appartient done un peu puisque les sobres et puissantes qualités qui le caractérisent, ce sont notre sol et notre atmosphère qui les accordèrent au sculpteur comme un attentif apanage... L'histoire de ce poème de pierre a été souvent contée; elle est pour les artistes de tous les temps un merveilleux exemple de modestie et de simplicité chez l’homme de génie qui l’a conçue. Et, à contempler ce chef-d'œuvre, à le comparer

aux autres morceaux ornant la triomphale architecture, on déplore avec une mélancolie de plus en plus vive le résultat de ces inconcevables intrigues qui empêchèrent le statuaire illustre de signer, à lui tout seul, la décoration totale de l’édifice majestueux. Quelle chose unique au monde l’arc constituerait, si les trois autres compositions et les longues frises supérieures étaient également sorties du ciseau qui tailla l’essentiel trophée! Encore, Rude faillit-il ne point exécuter ce dernier, bien que, à l’origine, tout le travail de sculpture lui eût été confié.

Jamais, dans aucun pays, dans aucune école, un artiste ne fut victime d’avanies, de rivalités jalouses et méchantes pareilles à celles que François Rude eut à subir dela part de ses contemporains manieurs de glaïise et de burin. M. Thiers joua dans cette affaire un rôle qui ne fut précisément pas des plus francs, et on peut assurer que s’il eût montré plus d'énergie, il aurait évité que l’auteur de la Chasse de Méléagre fût dépossédé de la commande dont lui-même l’avait honoré. L’historien de la Révolution française était ministre depuis quelques mois seulement lorsque son attention avait été appelée sur le Pêcheur napolitain, exposé au Salon de 1833. Comme le gouvernement poussait avec vigueur l’achèvement de l’Arc de Triomphe, dont Napoléon avait décrété la construction le 18 février 1806, il jugea que l’artiste, alors âgé de 50 ans, était plus digne que n’importe qui, plus à même aussi que d’autres de mener à bien la décoration sculpturale du glorieux monument. Ses ouvrages antérieurs, notamment ses vastes bas-reliefs du Palais de Tervueren et son Mercure rattachant sa talonnière, répondaïent de la confiance officielle qu’on allait lui témoigner.

D'ailleurs, à Paris même, dans ce propre Arc de Triomphe de l'Etoile, le maître avait fourni une preuve éclatante de sa compréhension du langage décoratif de la statuaire. N’était-il pas l’auteur, trop peu apprécié de son temps, de la portion de la frise qui regarde Neuilly, côté de Chaillot, et représentant le retour de l’armée d'Egypte ? Dans ce morceau, achevé en 1829, et que le gouvernement de Charles X lui avait commandé, l'ardent républicain avait infusé tout cet enthousiasme qu'entretenaient en lui

les entreprises de Bonaparte. M. Thiers fut donc bien inspiré le jour où, ayant mandé Rude en son cabinet, il lui annonça qu’il le chargeait de toute la grande sculpture du monument. L'artiste, heureux mais conscient de l’importance de sa tâche, se mit à l’ouvrage tout de suite. On peut juger de sa vaillance et de son labeur tenace, quand on sait qu'il fit pour les trophées des quatre pieds-droits et pour le reste du couronnement, autrefois commencé par lui, soixante esquisses, hautes de cinquante centimètres en viron, et toute une série de dessins nerveux et sobres, qui font aujourd’hui partie des collections du musée du Louvre.

Tandis que Rude, tout à la joie de concevoir une œuvre si énorme, si adéquate à sa vision, et qui serait capitale dans sa déjà longue carrière, se plongeait dans le silence confidentiel et salutaire de son atelier, une honteuse cabale s’organisait contre lui. Il ne le sut que lorsqu'il était trop tard pour essayer d’en prévenir les conséquences. Il connut une fois de plus la désillusion et on n’ignore pas que ce ne fut pas la dernière... Comment, le ministre avait l'intention de confier à un seul les travaux sur lesquels plusieurs avaient compté? M. Thiers fut véritablement assailli, harcelé par les rivalités jalouses et ombrageuses et par toutes les prétentions lésées de certains arrivistes d'alors; il n’eut point le courage de résister à toutes ces démarches et se décida à scinder l’exécution des trophées. Les deux compositions regardant Neuilly furent accordées à un jeune statuaire nommé Etex, auteur d’un groupe de Cain, bien oublié aujourd’hui, et qui avait obtenu du succès au Salon précédent. Sans haine, mais non sans amertume, Rude entreprit le modelage des deux parties dont il restait chargé. Mais sur ces entrefaites, une nouvelle intrigue se déchaîna, si véhémente, si forte, que la volonté du ministre dut fléchir derechef. Cette intrigue regrettable enleva encore à Rude la moitié de ce qu'il gardait : Un troisième groupe fut obtenu par Cortot. François Rude n’exécuta donc qu’un seul trophée, celui de droite en venant des Champs-Elysées, et qu’on intitule tour à tour : le Départ ou la Marseillaise.

Le statuaire se consolait un peu en songeant qu'il conservait la commande du couronnement, dont il avait déjà, sous le dernier régime, buriné un fragment. Mais à peine

terminait-il son groupe, dans l’été de 1836, qu'il apprenait que ce travail-là lui échappait aussi, et cela à la suite de circonstances aussi imprévues que ridicules. Dans le projet des frises, présenté par Rude et soumis à l'approbation du roi, figuraient plusieurs aigles. Louis-Philippe, qui n’aimait pas ce symbole historique plein d’évocations, demanda qu'ils fussent remplacés par des coqs gaulois. Le sculpteur eut beau faire observer quel’Arc de Triomphe était élevé aux armées impériales et que le coq constituerait un anachronisme inacceptable : le souverain insista. Et les choses, arrêtées par cette discussion, ne furent reprises qu'après la mort du maître dijonais.

M. Thiers avait conscience du tort involontaire qu’il avait fait, malgré lui, au sculpteur et il le regrettait sincèrement. Son intention était de le dédommager de toutes ses espérances déçues. En effet, à peu de temps de là, étant président du conseil, il le fit venir un matin dans son cabinet, comme le rapporte son ami Maximin Legrand, dans la belle étude qu’il consacrait à Rude au lendemain de sa mort : «Je vais être renversé bientôt, lui dit l’homme d'Etat, et je profite, c’est l'usage, du temps qui me reste pour faire mon testament. Que voulez-vous que je vous lègue? Mon successeur sera mon fidèle exécuteur testamentaire. » Mais la fierté instinctive, inébranlable de Rude répugnait à toute compensation; il se contenta de remercier son interlocuteur de l'intention aimable de le servir et ajouta qu’il avait quelques travaux en train et que cela lui suffisait.

Pourtant, le ministre tenait absolument, pour se mettre d'accord avec lui-même et pour éloigner l'espèce de remords qui le poursuivait, d’indemniser l’artiste d’une façon quelconque. Et, revenant à la charge, il s’y prit d’une façon si maladroite, qu’il essuya un refus définitif. Il relance Rude dans son atelier, Rude qui, ancien grandprix de Rome, n'avait pu, à cause des houleux événements de la fin de l'Empire, accomplir autrefois le réglementaire séjour en Italie : « Voyons, dit l'historien, vous n'êtes pas dans une position en rapport avec votre mérite ; je n’ai point su vous faire obtenir ce que j'aurais désiré, mais il me reste sur le budget du ministère une mission à donner;

Ja voulez-vous? Vous ne connaissez pas l’Italie et vous êtes grand-prix; allez voir Rome. Vous ferez un beau voyage, que vous utiliserez, j'en suis sûr; vous nous rapporterez des moulages : tout le monde y gagnera...» Conçoit-on cette énormité : un premier ministre essayant de déterminer un statuaire illustre, ayant atteint l’âge mûr, auteur de plusieurs chefs-d’œuvre, à gagner la cité aux sept collines pour y prendre des moulages d'œuvres antiques!

Rude estima qu’il pourrait mieux occuper son temps à Paris et qu’il lui restait assez d’énergie pour créer des œuvres personnelles. Avec un léger sourire, il répondit spirituellement : « Merci, merci de tout mon cœur; mais en vérité, je n’ai besoin de rien. » L’illustre statuaire songeait en ce moment avec une douce joie que, d’après un méticuleux examen de ses affaires, il avait pu annoncer triomphalement la veille à sa femme qu'ils avaient en ce moment-là 1,200 francs de rente... Cette fois, M. Thiers n’insista plus et Rude, se remettant à l'ouvrage, commença cette nouvelle série de morceaux puissants qui vont de la statue de marbre du maréchal de Saxe, appartenant au palais de Versailles, jusqu’au mausolée en bronze de Godefroy Cavaignac, placée dans le cimetière de Montmartre.

Il ne se préoccupa même pas de réclamer les nombreux dessins qu’il avait tracés naguère en vue de ses projets de l'Arc de Triomphe. Ces dessins, conservés au Louvre, permettent de se rendre compte de l'ampleur que l’ensemble de la sculpture aurait eue si elle avait été exécutée par celui qui en avait été tout d’abord chargé. Au point de vue de l’unité décorative, de l’expression héroïque, du langage véhément, de l'évocation de la période incomparable qu'ils chantent, il faut foncièrement regretter que tous ces trophées n’aient pas été taïllés par le même prestigieux ciseau. Mais le Départ des volontaires suffit à sa gloire; sa splendeur émouvante éclipse les qualités relatives des autres groupes. Et, en cette cérémonie du centenaire de l’Arc, qui correspond avec la soixante-dixième année de la réalisation de ce chef-d'œuvre impérissable, c’est surtout la composition de Rude qu’on se plaira à revoir en se répétant avec émoi son nom âpre, ferme et solide comme son art.

EXPOSITION o o o ES INDÉPENDANTS

Mardi 14 août.

À part quelques exceptions, les deux cent vingt ouvrages qui constituent la troisième exposition du cercle « Les Indépendants » révèlent une singulière inexpérience ; nous ne voulons point dire jeunesse, car celle-ci est une qualité qu’on reproche trop souvent, avec raison, à des maîtres accomplis de ne plus posséder. Les trois quarts des tableaux et les neuf dixièmes des sculptures ne dépassent pas les bornes de mediocres essais, en général sincères mais en tout cas indignes d’être soumis à l’appréciation du public. Aujourd’hui, de plus en plus, on est impatient d’exhiber, d'appeler l’attention du monde sur des études que dans le temps on aurait même eu quelque pudeur à conserver dans un coin de son atelier... À peine un jeune homme sait-il tenir une palette et mêler un ton, qu’il se préoccupe de convier beaucoup de gens à venir admirer ces tâtonnements de l’apprentissage esthétique ; à peine une jeune fille — et maintenant c’est dans le domaine de la statuaire que s’aventurent de préférence les modernes héroïnes de l’éternelle vanity fair — sait-elle tenir en main un ébauchoir, que son premier souci est de modeler une gauche et prétentieuse figure dont le moulage en plâtre proclamera demain, voire ce soir, le génie naïssant de l’excellente demoiselle.

Partout donc, on veut aller vite, exposer, solliciter l’avis de la critique à propos d’inconcevables et hésitantes machines, où il n’y à ni science du dessin, ni recherche du coloris, ni émoi, puisque, avant de conquérir ou de développer toutes ces précieuses qualités, les rapins de notre temps se préoccupent de faire parler d’eux. D’abord obtenir de la réclame. Après, on verra... Il sera toujours temps plus tard de commencer à travailler sérieusement, de

songer à l'étude profonde, silencieuse, inostensible et tenace de la nature et de la réalité... C’est pourquoi, dans les expositions des cercles de fraîche date, on rencontre tant de choses informes et incolores, ou plutôt multicolores et multiformes, des choses baclées, enlevées du bout d’une brosse maladroite guidée par un œil qui ne s’est jamais ouvert sur la simple beauté éloquente de la vie ou de son décor... En ces morceaux : petites esquisses ou pochades, on n’a jamais la sensation d’une interprétation convaincue, on ne découvre jamais le reflet d’un tempérament ardent et véritablement juvénile. Et s’il en est un qui, par hasard, se distingue, qui tranche sur la médiocrité ambiante, il sera tellement habile, tellement malin, qu’on pourrait l’accuser d’être « venu trop vieux sur ce monde trop jeune... »

C’est par conséquent rendre un mauvais service à ceux qui s’obstinent à vouloir montrer leurs « devoirs » d'élèves d'académie avant de connaître la grammaire de l’art que de parler d’eux. Il vaut mieux attendre qu’ils aient fourni des promesses quelconques d’un talent éventuel pour examiner leurs productions; car si ce talent ne se manifeste pas, on continuera à ignorer tous ces sédentaires de l’armée artistique... Ceci dit, occupons-nous des meilleurs travaux de l’exposition qui nous fournit l’occasion de formuler ces observations raisonnées.…. Il nous plaît de constater les progrès constants réalisés par ce probe et modeste peintre qu'est M. Pierre Abatucci. Se riant des changeantes modes esthétiques, il est en train de conquérir une jolie réputation par une volonté admirable.Et pourtant il est bien moins doué que beaucoup de ses contemporains auxquels rien ne servira de courir... M. Abatucci n’est pas un coloriste; sa palette est d'ordinaire grise et rarement son ton atteint à l'éclat et à l’accent. Mais il rachète ce manquement par son émotion; il aime et comprend tellement le Brabant que dans toutes ses interprétations rurales il mettra un sentiment des plus délicats et parfois poétique. Il dessine ses sites avec une précision méticuleuse, tout en leur conservant leur caractère et leur topographie; et bien qu’il s’abstienne de les animer de figures, on devine l'esprit des gens qui y naissent et y

vivent. Parmi les sept toiles du jeune paysagiste, la plus attrayante est celle intitulée : Matinée de juin, dont les perspectives éthérées et fines nous présentent le moutonnement des massifs forestiers encore gazés par les voiles de l’aube. Le Chêne se recommande par le dessin serré de ses ramures puissantes autour desquelles l’air circule.

Si M. Abatucci est gris, M. René Bossiers, par contre, est violent. Cela ne l’empêche pas de peindre des tableaux adroits de mise en page et fougueux de métier. Son Béguinag'e est une aquarelle claire et avenante; et si la recherche du détail n’alourdissait, ne confondait pas les plans de son Bord de l’eau, celui-ci serait un tableau fort réussi. M. Edg. Wiethase, autre Anversois, traite le paysage avec brio; malheureusement, l’abus du bleu de Prusse rend opaques etfuligineuses ses ombres.On ne respire pas autour de son Pommier. Voici deux autres « Indépendants » de la Métropole : MM. J. Posenaer et Edmond Van Offel; celui-ci est un illustrateur imaginatif influencé par les dessinateurs de l’école de Walter Crane, celui-là un peintre aussi fécond que divers et impersonnel, tellement qu’il évoque tantôt certains impressionnistes français, tantôt des intimistes flamands de la génération d’hier. Ce n’est non plus pas par la personnalité que brille M. René De Man; dans l’Heure de La messe il plagie outrageusement Auguste Oleffe, dont il essaie en vain de s’approprier la facture savante et nerveuse et la belle couleur émaillée. Il y a plus de sincérité Dans les Fleurs.

Depuis longtemps M. W. Jelley cherche sa voie; mais son métier reste lourd et sa couleur sans distinction. Sa Place publique est un agréable morceau, bien observé et bien rendu dans son pittoresque amusant. Plus heureuse, plus décorative dans le bon sens du mot, est la vision de M. M. Jefferys; il est requis par le charme alangui des vastes perspectives campagnardes, dont il parvient à exprimer maintes fois la grandeur mystérieuse et le caractère synthétique. Son petit Cimetière, dont les éléments sont un peu mêles, est plein de ces qualités prometteuses. L'envoi de M. F. Lantoine est énorme tableaux, dessins, eaux-fortes, tout cela révélant une activité superbe et un comstant désir d'arriver à l'émotion

par l’expression. M. Lantoine a de vives qualités de dessin ; il sait reproduire un coin de pays ou une figure humaine avec vérité et avec goût. On le constate dans ses deux beaux Hivers, dessinés avec un réalisme simple et éloquent. Chez cet artiste on constate avec plaisir un travail acharné. Il ose aborder des sujets qui réclament un large entendement de la composition et une compréhension intime de l'ambiance. Son Soir au café, bien que fort incomplet, est une toile où les qualités sont nombreuses. Les attitudes des femmes assises à la terrasse vespérale sont bien vues, bien senties; leur groupement est vécu. Malheureusement la couleur manque de transparence : les chairs sont presque bistres et les ombres des robes ont des lourdeurs opaques qui gàtent l’impression favorable de cette scène boulevardière.

C’est une critique semblable que nous adresserons à M. Henri Meuvwis, dont les paysages, largement conçus, sont vus à travers une prunelle enténébrée... La Serre de M. Jehan Frison est toute parfumée par les savoureuses corolles rouges qui exhalent leurs violentes senteurs dans la chaleur moite où elles ont éclos. La Veillée de M. G. Nauwelaerts, un intérieur silencieux et endeuillé, est une des meilleures toiles du Salon; c’est peint avec une sorte de joie fervente en une matière grasse et, cependant, sans pesanteur.Tout à fait opposé est le talent de M. H. Leroux, qui recherche les harmonies pâles, fondues et claires; il saura en tirer un jour, espérons-nous, des effets remarquables. Signalons encore la jolie effigie enfantine, délurée et candide, que M. L.-A. Roessingh a intitulée : Heur Sinterneklaas; les esquisses belles de couleurs délicates de M. Victor-L.-A. Seydel ; les « plein-air » clausiens de M. H. Roidot; le cimetière arabe de M. Tony Hirschig, tout imprégné de réminiscence de Dinct, et la Journée d'hiver de M. A. Van Beurden.

Deux peintres étrangers participent au Salon des Indépendants : un Espagnol, M. Dario de Regoyos; un Danois, M. Balder Knutzen. Mais leur collaboration ne relève en rien le niveau de l'exposition, car elle n’est nullement sensationnelle. M. de Regoyos, qui est un disciple ibérique des principes ultra-impressionnistes de la dernière heure,

perdrait énormément à être jugé d’après ces ridicules et inexistantes toiles cataloguées : Amandiers en fleurs ou Tour à Cordoue. Quant à M. Knutzen, il a une vision grise qui est la négation même de la couleur. Ses paysages respirent cependant une certaine mélancolie, même quand ils servent de cadre à ce groupe de Centaures au clair de lune, échevelés et énamourés, comme sortis de l’imagination fertile et fabuleuse de Boecklin…

Il y a aussi de la sculpture dans les salles du Musée Moderne. M! Thérèse Van Hall, d'Amsterdam, enchérissant sur les principes singuliers de Georges Minne, fait de la statuaire géométrique, où tout est anguleux ou carré. Sur un socle pyramidal est fixée une tête de petit garçon en plâtre, sorte de symbole de Khéops enfant, sans doute... M. A. de Kat, qui aime les jeux de mots, a cru être très personnel en exposant le. Petit chat. Ce que le troisième sculpteur, M. O. Petyt, a de mieux, c’est le dessin au fusain, très fouillé, d’une tête de vieillard intensément vivante. Comme on le voit, ce n’est point parce que les Indépendants se recrutent dans quatre ou cinq pays, des rives du Jutland aux bords du Mançanarès, qu’ils doivent nourrir l’espoir de doter l’art moderne d’un frisson nouveau et l’art belge en particulier d’une direction inédite...

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