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l’idéalisme, du mysticisme, de l’ésotérisme, autant de manifestations de l'impuissance, comme disait un jour en une boutade un peu brutale Jan Stobbaerts, le plus superbement matérialiste de nos peintres. Certain souci d’idéal ne nuit point aux œuvres inspirées par la forme et le sentiment exacts des êtres et des choses; il n’est pas douteux que le symbole des compositions d'Albert Ciamberlani et d'Emile Fabry, notamment, acquiert une élévation splendide, grâce à la cérébralité supérieure qui distingue ces deux maîtres, maîtres dont la préoccupation constante est toutefois de reproduire l’homme et la femme en leur laissant leur beauté terrestre et leurs attitudes coutumières. Ceux-là donnent au rendu de la vie une harmonie plus grande, éliminent les discordances, pour conformer leur expression à la vision magnifiquement allégorique que leur accorde la compréhension intime du monde dont ils font partie et qu’ils veulent soumettre au profond mobile de leur art. Néanmoins, cette intellectualité picturale, qui convient surtout aux grands travaux du domaine du décor monumental, est exceptionnelle chez nous, comme elle devient aussi exceptionnelle partout ailleurs. On en a de plus en plus assez de la peinture philosophique et littéraire, de la peinture des abstractions et de la métaphysique.
Cela ne signifie pas que nous soyons devenus terre-àterre; cela démontre tout simplement que nous avons réappris à aimer cette terre d’où nous sommes issus, qui encadre notre existence et qui selon les heures du jour marie son image à notre image personnelle et accorde ses pulsations mystérieuses avec le battement de nos cœurs. « Connais-toi toi-même », disait l’oracle de Delphes. La plupart de nos peintres ont traduit ces paroles ainsi : « Connais ta terre... » C’est elle qu’ils sollicitent, qu'ils écoutent, qu’ils aiment; et cette connaissance intime de leur ncurricière leur a permis de la célébrer comme des fils émus par toutes ses tendresses et parfois aussi étonnés de ses colères. La nature et la vie ne se voient plus à travers les livres, même les plus lyriques, les plus élégiaques. L'artiste s’est débarrassé de tout intermédiaire et est allé lui-même aux sources de la beauté éternelle : le
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spectacle de l’univers tangible, magnifique et troublant de tout ce que nos pensées inquiètes lui prêtent de mystérieux, de profond et de synthétique.
La religion n’est plus l’inspiratrice de l’art, car les hommes ne sont plus de vrais religieux, selon la sincère signification du terme. La diminution de la foi a anéanti l'aliment de la peinture chrétienne; les peintres et les sculpteurs ne parviennent plus à s'identifier par la pensée avec les héros évangéliques dont ils tentent de pénétrer les actions légendaires. Ce serait en vain que, suivant le récent exemple de M. Emile Gebhardt, déplorant, dans le Gaulois, la décadence de la grande peinture religieuse, certains hommes examineraient les moyens de la relever. Elle a donné ce qu’elle pouvait donner et rien ne peut la faire renaître, si ce n’est une religion nouvelle. Mais cela ne satisferait pas les singuliers esprits à la manière du savant et croyant académicien français, car pour eux ne compte que la peinture religieuse catholique...
En Belgique, l’antithèse est frappante : les grands peintres sont matérialistes; les mauvais peintres s’attardent à interpréter des sujets creux et sans éloquence. Parmi ces derniers, il est quelques peintres religieux, ou qu’on intitule tels; ils n’ont point de souffle et pratiquent une imagerie sainte, vague et prétentieuse autant que banale, et qui est parfois, tout au plus, simplement jolie. I] arrive qu’un artiste de valeur se glisse dans les rangs de cet extrême petit bataillon sacré. Celui-là traite les sujets religieux pour le pittoresque que lui permetlacomposition, pour la joie d’une mise en page riche et somptueuse, pour le déploiement des éléments décoratifs et très colorés qu'ils autorisent. Nulle illusion ne surgit de ces ouvrages voulus et patients, car leur signataire n’a pas la croyance pure etidéale des incomparables primitifs. On n’est pas ému à la vue de ces personnages de commande et qui s’étonnent les tout premiers du symbole dont on tente de les revêtir... Dès le début de la Renaissance, notre art fut matérialiste. Rubens, en ses tableaux religieux, est matérialiste ; il chante la vérité des choses avant de proclamer la vérité des dogmes, et ses saintes femmes sont aussi sensuelles que ses bacchantes. Ce qui rend la tendance
matérialiste de plus en plus évidente et progressive, c’est le besoin, la nécessité instinctive de reproduire le paysage rural ou urbain, mais le paysage animé, le paysage qui est un état d'âme, c'est-à-dire dont les apparences correspondent avec le sentiment que nous nous faisons de lui, par conséquent un paysage qu'évoque la vue positive et que poétise le charme inhérent aux choses belles et vivantes.
La Belgique, berceau du paysage, continue à posséder d’admirables paysagistes; malheureusement, chez la plupart des nouveaux venus, on constate un abandon de plus en plus significatif de l’étoffage des sites choisis. On n'évoque vraiment le caractère, le sentiment d’un pays, qu’en le peuplant d’autochtones. C’est la gloire des Millet, des Courbet, en France; des Théodore Verstraete, &es Frédéric, des Laermans, en Belgique; des Israëls, en Hollande, de l'avoir démontré avec puissance. Nous ne songeons pas à prétendre qu’un paysage sans figure ne puisse être une œuvre splendide et attirante, mais nous estimons qu’un paysage animé de travailleurs champêtres, qu'un coin de ville enfiévré par la présence active d’une foule sont d'habitude plus complets, plus définitifs que s'ils se présentaient à nous dans la grandeur désolée de leur solitude. Certains de nos jeunes peintres, s’ils abordent la figure, évitent de lui laisser jouer son rôle véritable, c’est-à-dire d'établir entre elle et son cadre un mariage parfait concourant à une impression générale et inséparable : ils attribuent trop peu d'importance à la figure et la considèrent comme un complément fort indirect et négligeable. Nous croyons que c’est là une erreur considérable. Il faut situer l’homme dans son milieu et les accorder ensemble, couleur et atmosphère, mais non pas évoquer le milieu tout seul. Une école qui n’aurait que des représentants pareils ne donnerait point l’idée d’un art supérieur et permanent, mais d’un art assujetti à une vision étroite et fragmentaire, un art sans intensité ethnographique.
On constate aussi que les préoccupations extra-luministes, d’un côté, et les préoccupations extra-intimistes, de l’autre côté, commencent à troubler le cerveau de beaucoup
de talents inexpérimentés. Sous prétexte d'enchérir sur les francs et régénérants principes de la clarté enveloppante, ces débutants «nimbent » tellement les éléments de leurs tableaux que ceux-ci apparaissent comme des fantasmagories où toutes les formes sont vagues et inconsistantes; et, à force de vouloir adoucir l’ambiance des intérieurs, exprimer le mystère et le calme des logis clos, ils gazent les objets, que cependant leurs yeux ont bien regardé et détaillé, et nous offrent des demeures vues, semble-t-il, à travers le voile épais d’un songe. Ceux-là croient appuyer sur la signification morale du sujet interprété en indéfinissant les moindres choses, en fantômisant les êtres, en créant la confusion dans les plans et les lignes. Ils jettent comme un manteau sur ee qui est la vérité tangible; à travers leurs élucubrations on ne peut que deviner la réalité, et, pour la voir, il faut, par la pensée et la réflexion, soulever les plis lourds de ce manteau malencontreux..
Le péril, cependant, n’est pas grand et le danger d’une décadence de notre peinture absolument illusoire. Ces alarmes que font naître les productions de maints jeunes excellemment doués s’évanouissent lorsqu'on se trouve en présence des ouvrages de tous ceux dont les noms figurent pour la première fois en un catalogue d'exposition ou bien sur lesquels l’attention n'avait pas encore été attirée jusqu’à présent et qui héritent des essentielles qualités des deux races de notre patrie. Ceux-là nous promettent une génération saine et robuste, dont on peut attendre beaucoup, car ce qu’ils nous montrent, bien que plein de gaucheries encore et de maladresses, augure de solides talents aidés par des yeux qui voient clair et net et n’embrouillent rien... Les uns possèdent la couleur grasse et brillante, la touche ferme et large des ancêtres flamands; la palette des autres est plus tendre, mais est de cette richesse délicate et fluide particulière aux maîtres wallons, et leur métier est plus fin, plus appuyé aussi, sans confiner le moins du monde au maniérisme.
Il est joyeux, bienfaisant, de constater qu’il y a là un groupe de tout jeunes qui, fidèles à la tradition progressive, relieront l’art de demain, par un chaînon solide et indes-
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tructible, à l’art d'aujourd'hui et à l’art de hier. Parmi ces inconnus dont s'avère l’avenir, il nous plaît de citer des Wallons comme F. Jomouton et Eloy Fourmy, des Flamands comme Jehan Frison, Armand Maclot, Arthur Navez, Emile Jacques, Hippolyte Daeye, Clémentde Porre, Albert Crahay, Victor Thonet, Van Cauwelaert, Ernest Welvaert, d’autres aussi, qui ont envoyé à Gand des tableaux infiniment prometteurs. Nous analyserons leurs personnalités respectives, en les comparant aux talents de leurs aînés. Et nous verrons s’ils sont dignes d’entendre formuler à leur sujet de claires et réconfortantes espérances.
LES FIGURISTES BELGES : PEINTRES DE PLEIN AIR ET PEINTRES D'INTÉRIEUR. — INFLUENCES ANGLAISE ET FRANÇAISE. — LES CHANTRES DES HUMBLES. — QUEL- QUES PORTRAITISTES.— LE SENTIMENT SOCIAL. — LA PEINTURE IDÉOLOGIQUE : SON DERNIER PARTISAN.
Il y a, chez nos jeunes peintres figuristes, une très significative préoccupation de briser les moules où leurs prédécesseurs ont coulé tous leurs héros et toutes leurs héroïnes. Et cette tendance à renouveler surtout le portrait est née d’une double influence : anglaise et française. Chez les uns prime le souci de représenter en des milieux mondains des hommes et des femmes, des femmes surtout qui autorisent des toilettes légères, décolletées, admirablement mises en relief par le riche décor ambiant ; chez les autres, au contraire, on découvre le besoin de montrer l’homme et la femme isolés, chacun dans son milieu, de préférence debout, de manière à pouvoir les exprimer avec distinction, avec élégance, de manière aussi qu’ils ne paraissent pas seulement être eux-mêmes « de la tête ou de caractère, mais soient de leur état depuis la tête jusqu'aux pieds », comme disait Diderot. Les uns et les autres adoptent également des modes étrangers, qu'ils essaient de modifier, de transposer en les faisant obéir à leur vision personnelle. Un de ceux qui sont parvenus à s’assimiler certaines des qualités originales de Lavery,
notamment, et de Whistler, qui fut après tout un maître britannique, est sans conteste M. Maurice Wagemans; il nous le prouve une fois de plus en son curieux portrait du peintre V. Simonin, exécuté en pleine pâte, à larges plans, dans une tonalité grise et chaude. La tête, un peu penchée, a quelque chose de celle d’un illuminé avec ses yeux mystérieux et singuliers. Pourtant, la main droite, qui tient une cigarette, est livide, quasi cadavérique, et ne répond pas aux admirables qualités de peintre que possède ce brillant exécutant. D’un attrait moins artistique est le portrait de femme de M. Georges Jacqmotte, dont la chair du visage à quelque pesanteur; la facture de la robe blanche est d’une souplesse onctueuse. La Réverie, de M. Médard Tytgat, jolie jeune fille songeuse, en une attitude sans recherche, attire par les tonalités grises, les ombres légères de sa robe bien drapée.
Ce sont là des peintres qui aiment à mettre une poésie tendre, voire mélancolique dans leurs ouvrages; et, pour enchérir sur la signification morale de leurs modèles interprétés, ils assoupissent l'éclat de leur palette et symphonisent leurs nuances. Un second groupe, au contraire, laisse parler toute l'intensité de la couleur puissante et, bien qu’ils n’oublient pas l’harmonie, ses membres ne gazent rien et rendent avec force la matière vivante ou inanimée. Ceux-là restent plus de leur race et s’en prévalent. Il est vrai qu’ils traitent d'habitude des sujets nullement mondains, s'intéressant plutôt à la manifestation du travail qu’à la grâce nonchalante de l’oisiveté des salons. Regardez le vivant Horticulteur de M. Emile Thysebaert, qui, avec volonté, se débarrasse de ses tons azurés alourdissants et envahissants ; il est accroupi en plein soleil et son geste est aisé et vécu, tandis que le corps se devine solide sous le large tablier bleu. En face, le Jardinier, de M. Alfred Ruytinx, semble accorder son travail au sien; parmi les fleurs, sa veste rouge est ainsi qu’une énorme corolle fraîchement éclose. Ici le métier est plus primesautier que chez M. Thysebaert et les nuances plus pures. Le Camelot, de M. Félix Gogo, se meut dans un cadre extrêmement pittoresque et étroitement observé; il serait tout à fait savoureux si la couleur n’avait pas ces
accents communs, fuligineux et sales de la vieille école d'Anvers, et qui heureusement insensiblement s’éliminent de la vision des derniers venus.
Ainsi, nous aimons mieux le tempérament indépendant de M. Ernest Welvaert, dont le tableau : À travers les champs, est une exquise page pastorale, où le charme est obtenu par la simplicité même du sujet et de l'heure : deux enfants, le frère et la sœur, qui se donnent la main, traversent un labour embrumé; sur le fond de la campagne vaporeuse, les deux jolis enfants se profilent. La facture de M. Oscar Coddron est, par comparaison, crayeuse; mais les pâles harmonies de son Plein air et du Portrait de ma femme ont une délicatesse prometteuse. M. G.-F. De Boever, lui, est puissant et fougueux et sa Virago s'offre à nous provocante et franche, dans un curieux éclairage qui illumine son regard. Rien de véhément, au contraire, dans l'Intérieur, de M. Henri Luyten; on y voit une méditative fillette qui reprise les mailles d’un filet où ses songeries semblent être emprisonnées.. On a l'illusion, un instant, en regardant cette avenante fileuse mélancolique, dont la douce lumière caresse les traits, de retrouver la séraphique Senta toute hantée par l’amour du Fliegende Hollaender... Il nous plaît de rapprocher de cette toile excellente le pastel : Femme au voile, de M. Henri Van Haelen, masque sévère et pur, d’un modelé savant et senti, et où les yeux sont pleins du reflet de l’âme.
Si ces morceaux nous parlent plutôt à la sourdine, le vaste cadre de M. Emile Jacques : Sarcleuses de lin, nous requiert, par contre, comme une chanson joyeuse. Il proclame, à travers la santé et la gaîté de tout un groupe de campagnardes au travail, la beauté et l'abondance de l’été dans la riche contrée que traverse la Lys. Les figures sont superbement dessinées et dans l’atmosphère règne la fraîcheur d’une brise qui emporte vers la route les rires de tant de jolies villageoises. Les femmes assises au Jardin, de M. Aimé Stevens, sont posées avec vérité, mais elles sont muettes et manquent de la finesse inhérente à leur sexe. Combien pittoresquement et justement rassemblée est la foule que M. Albert Pinot a réunie devant l'Océan, au sommet d’une dune, pour admirer la Grande marée ;
l’embrun enveloppe cette foule bigarrée, qui a une véritable physionomie collective et s’impose à notre admiration bien plus que la figée et froide Jeune fille en bleu... On constate une recherche de lumière, mais qui se manifeste encore de façon trop floconneuse, trop ouatée, dans les Heures paisibles, de M. A. Wallaert. Il y a au Salon de Gand deux œuvres d’un tout jeune homme mort à 22 ans, à la veille de l'ouverture de la Triennale, et qui engendrent le regret que la fin prématurée d'Henri Evenepoel avait déjà fait naître naguère. Il s'appelait Eloi Fourmy et vivait à Mons; les deux tableaux qu’il aura montrés pour la première et, hélas! pour la dernière fois au public possèdent des qualités qui seules appartiennent aux artistes de grand avenir. De sentiment wallon, Eloy Fourmy avait une acuité, une robustesse de vision toutes flamandes, qui correspondaient d’ailleurs avec la province de ses préférences. Son Enterrement en Flandre est un petit chef-d'œuvre d’émotion contenue et de couleur truculente : Sur une route neigeuse avance un cortège funèbre. En tête, le bedeau portant la croix et flanqué de deux enfants de chœur; tous trois ont le surplis blanc. Deux chevaux, l’un blanc, cachant presque tout à fait l’autre, tirent une charrette dont la bâche arrondie cache un cercueil invisible. Derrière marche un prêtre en pluvial, des femmes en mantes noires, des paysans en habits de bure et de velours. Au fond, on voit l’église aux lignes architecturales marquées par les festons neigeux. Un ciel fantastique, plombeux, domine implacablement cette scène grande et tragique d’impression. Quant au paysage : Vers Nimeuse, la joie réfléchie y règne qu’il n’est donné de connaître qu'aux hommes sachant voir la nature dans sa majesté tranquille et extrèmement colorée. M. Théo Van Rysselberghe a une vision de cette espèce; malheureusement, il rend son luminisme insupportable par le maniérisme trop voulu de son métier crispant et décomposite à outrance.
Les peintres qui interprètent la figure ailleurs qu’au plein air sont assez nombreux à Gand. Le morceau le plus remarquable de ce compartiment est le Dimanche avant la grand’messe, de M. Léon Frédéric; le chantre de Saint-François-d’Assise a représenté, autour d’une table
VANDAMME
NESrTOoR OUTER : L'heure de la chouette (Aquarelle)
Louis RECKELBUS : Vieux Pont. Bruges (Aquarelle)
de cabaret brabançon, où l’horloge dans sa gaine de bois marque l’heure lente, dix paysans assis. L’un d’eux parle, tandis que les autres, la pipe aux lèvres ou les mains sur les genoux, écoutent le conteur. À travers la fenêtre, on devine la route dans la pleine lumière du matin qui s'achève et pénètre avec vivacité dans l’estaminet, où seuls une voix rude et le tic-tac rompent le silence. Cette scène est évoquée avec un art consommé et chacun des personnages est animé d’une vie personnelle. C’est même cette qualité qui nous autorise de formuler une critique. Selon nous, ces cultivateurs s’isolent dans leur cadre, dans leur milieu, et si chacun réalise une effigie presque synthétiquement expressive, tous ne constituent pas un ensemble homogène, ne sont pas, dans la composition, indispensables les uns aux autres, inséparables dans le tableau. La couleur reste un peu sèche, mais délicate et juste; et il y a dans les blouses bleues et les culottes de tissu grossier des rustauds plus de souplesse que d’habitude, car le dessin de M. Léon Frédéric est toujours troparrèêté, voire trop dur.M. Georges Van Zevenberghen, lui, arrondit les angles, adoucit les couleurs ; et il accorde son dessin souple et large avec une tonalité riche et cossue, comme toute pleine d’une santé robuste et florissante. Sa Convalescente, simple figure de femme âgée, déjà vue jadis ailleurs, est un prétexte à nuances truculentes et fermement hamonisées; il a repris certaines parties de son tableau, qui y a gagné et est une des bonnes œuvres du Salon.
Plus distinguée, d’un sentiment tout aristocratique, est la Dame en gris, de M. Auguste Oleffe, toile également connue; on est enchanté de revoir cette page admirable, si chantante en cette couleur gemmée, irisée et émaillée, dont l’artiste nieuportois a le secret. On peut établir un parallèle entre le tempérament raffiné de ce dernier peintre et celui de M. Emile Vloors, lequel nous montre derechef une transposition du joli modèle blond, dont il tire ses inspirations coutumières. Cette fois, l'héroïne est nue, devant une glace, nous tournant le dos; son corps rythmique est de proportions régulières, mais sa grâce est compromise par l’atroce dessin du bras gauche qui, replié devant la poitrine, a l’aspect d’un moignon affreux et
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informe. Le bras droit est aussi trop court; une œuvre par conséquent ratée, et cependant si haute en couleur chaude et feutrée... Le métier trop facile, trop vite satisfait de M. Ferd.-Georges Lemmers ne lui a pas permis de tirer tout le parti désirable des personnes élégamment vêtues d’Après le goûter. Si les poses sont observées et le groupement pittoresque, la couleur est dépourvue de fraîcheur. Même lourdeur de ton dans le Portrait de Me S..., dont l’œil est si malicieux... Moins habile, mais plus naïve est M'e Louise Brouée, dont le Portrait a des qualités sérieuses. Constatons à ce propos que les portraitistes sont peu nombreux à Gand, où ils n’ont envoyé aucun chef-d'œuvre. Car l'effigie masculine et bourgeoise brossée par M. Jean Gouweloos n’est point faite pour ajouter à la réputation de ce psychologue. La chair est d’une nuance bien désagréable et rien de l'âme du personnage ne se reflète dans ses yeux sans éclat. Exquis, délicieux, suave est par contre le mioche emmailloté de blanc qui, sous le titre de Repu, est l’œuvre de début de M. Hippolyte Daeye. Quel singulier contraste il existe entre la vision réaliste et vivante de ce jeune Anversois et la vision pour ainsi dire révolue de M. Gustave Van de Woestyne; le portrait de femme qu’il expose est singulier, net et expressif comme un travail de primitif italien.
Quelques artistes se complaisent à donner une direction sociale à leur peinture. De ceux-là est particulièrement M. Charles Theunissen : dans sa Grève, il a su éviter la déclamation; la femme d’ouvrier, qui soulève le rideau de sa croisée pour regarder dans la rue la houleuse manifestation qui passe en chantant, est rendue avec une éloquence sans recherche. 11 semble que M. Theunissen, qui est Liégeois, ait été influencé par le talent sobre de M. André Collin, dont on se rappelle le poignant Aveu, de l’'Exposition universelle; cette toile dramatique et d'émotion concentrée est à Gand, en belle place, et elle le méritait. Car, sans moyens tapageurs, avec ses élémentaires qualités de cœur et sa puissance de dessinateur très attentif, M. Collin sait évoquer la misère humaine et y faire compatir le spectateur en activant le battement de son cœur. A ce titre, sa curieuse Confession ne le cède en rien à ses compositions
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précédentes. On dirait que M. François Paulus est hanté par le souvenir de Charles Degroux; son Aveugle et sa compagne, assis à l'ombre d’un pilier d'église, est ainsi qu'une transposition considérablement agrandie d'une œuvre de l’auteur du Bénédicité, sans l'intensité du ton, sans les beaux noirs surtout, mais encore sans l’aspect souvent théâtral du maître célèbre. Retenons aussi la Vie des humbles, de M. Armand Jamar, — et le Triptyque, de M. Robert Aerens. Un vétéran de notre école, M. Léopold Speekaert, a envoyé à Gand sa Débutante, dont on goûte la couleur tamisée et la lumière blonde. Le contraste est violent entre cette peinture toute en tons sourds et apâlis, toute en évocation d’atmosphère silencieuse, et l’art fougueux, tragique, véhément et formidablement peuple de M. Eugène Laermans, représenté là par deux œuvres fameuses : le Retour des champs et les Intrus. M° Maria Salkin, en ses Secrets, reste éprise de ses effets de lumière artificielle; de M. Melchers, nous aimons de citer la Lecture et la Toilette, jolies d'intimité et où la femme, revêtue de bleu, se présente en diverses attitudes aimables. Quant à la coquette peinte debout devant sa glace en triptyque par M. Morren, et que nous avons vainement cherchée au catalogue, elle indique chez son auteur une fière et audacieuse recherche de lumière nimbante, une application des principes luministes des plus personnelles et des plus chatoyantes. Signalons encore une jolie toile, avec figure, affectueuse d’intimisme et discrète de coloration, signée par Mre Marie Sterckmans-Davin, et le calme Intérieur, recueilli, de M. Maurice Pirenne.
Longtemps, MM. Auguste Levêque et Jean Delville ont eu des tendances communes, plus ou moins nébuleuses ; il y à quelque quinze ans, ils étaient deux sortes d’apôtres de la peinture idéologique, philosophique et en beaucoup d'ouvrages, débordants d’ailleurs de qualité, ils essayaient, tout en défendant crânement leurs théories par la plume, de traduire des aspirations morales et des préoccupations intellectuelles en des toiles d'habitude énormes. Le talent considérable que tous deux dépensaient en ces compositions, ils le possèdent toujours. Mais tandis que M. Delville s’obstine à poursuivre son ascension idéaliste vers les
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régions éthérées, son ancien compagnon de lutte est redescendu sur terre; convaincu que les plus beaux, les plus parlants symboles ne peuvent être exprimés que par les formes les plus saines et les plus vraies, il à commencé, on sait avec quel prestige, à s'inspirer directement de la vie. I1 la proclame en cette page énergique : La Meuse et ses affluents, où il s’approprie, en le rajeunissant, le genre allégorique si populaire au temps de Charles Lebrun. La grappe des plantureuses femmes nues, aux chairs opulentes et appétissantes, a la seule idéalité qui convienne à l’art : la noble et ferme plastique de leurs lignes. Nous aimons moins le triptyque des Mages, production qui n’a rien de religieux et qui procure à l'artiste le motif d’une série de compositions assez singulières, de signification peu évidente. De ces trois panneaux, il faut tirer hors pair ce petit chef-d'œuvre qu'est l’Offrande, poème éclatant de couleurs, véritable joaillerie peinte, d’une richesse somptueuse et chantante. On y voit deux éphèbes nus et un vieillard courbé, portant des trésors fastueux qui alentissent leur marche : tissus de soie et de velours aux broderies inestimables, vases d’or, d'argent et de vermeil, sertis de pierres précieuses. L’œil est attiré, séduit, charmé par l’agencement de ces merveilles. Il ne manque à ce tableau qu’une dose d'émotion, car, en ouvrant, son auteur, trop absorbé par son métier habile, a subordonné inconsciemment la forme à tout sentiment.
Tandis que M. Auguste Levêque évolue vers un art réaliste et poétique à la fois, car toute interprétation de la vérité porte en elle la tendresse de celui qui s’y applique, M. Jean Delville sacrifie à ses anciens dieux, cultive l'inconnu et se complait dans les hautes sphères intellectuelles, qu’il considère comme inaccessibles aux amants de la matière. Son Homme-Dieu est pourtant parti du même principe qui a dicté à M. Jef Lambeaux ses Passions humaines... Un Christ émacié et imperturbable domine un grouillement de corps non moins émaciés, tordus et enchevêtrés, qu’éclaire une lumière livide accentuant davantage la nature maladive de toutes ces chairs et décomposant ces visages aux expressions forcées. Cette toile gigantesque est savante et orgueilleuse; et il a fallu à
celui qui l’a réalisée une vaillance extrême et une foi touchante en la vertu de ses discutables doctrines. Le catalogue dit de cette œuvre : « Projet de peinture monumentale destiné à un édifice public ayant une haute signification sociale. » I1 y a là quelque orgueil. L’'Homme-Dieu de M. Delville n’a point, lui, « de haute signification sociale ». On l’admire pour le travail patient et l’étude qu’il révèle, mais on le regarde en curieux, puisqu'il ne touche pas nos fibres; son symbole est laborieux et vide et le morceau ne proclame que le merveilleux désir de son fier et irréductible auteur de rester fidèle à ses erreurs maguifiques. Il est fort dommage que MM.Xavier Mellery, Albert Ciamberlani et Emile Fabry se soient abstenus d'envoyer à la Triennale gantoise quelques-unes de leurs compositions. Nous aurions pu en tirer de victorieux arguments pour démontrer une fois de plus que ce n’est pas dans l’abstraction, la plus élevée fût-elle, qu’est la source des œuvres picturales définitives, mais que cette source est uniquement dans le multiplé spectacie de l’univers tangible, qui fait parler à l’Art un langage éternel et troublant.
LES NOUVEAUX VENUS DANS LE PAYSAGE. — VISION FLA- MANDE ET VISION WALLONNE. — QUELQUES MAITRES ABSTENTIONNISTES. — ŒUVRES RÉTROSPECTIVES. — LES MARINISTES : DIFFÉRENTES COMPRÉHENSIONS DE L'OCÉAN ET DES FLEUVES.
Les jeunes paysagistes belges triomphent a la Triennale gantoise, non pas les jeunes dont on à déjà pu apprécier les mérites en des expositions antérieures, et qui jouissent d’un commencement de réputation, mais les vrais jeunes, c’est-à-dire ceux qu’on ignorait totalement, ou bien encore dont la représentation à certaines cimaises de cercles était restée complètement inaperçue. Nous ne voulons pas prétendre par là que leurs aînés, les maîtres superbes, dont notre école s’enorgueillit, voient à côté de ces nouveaux venus pâlir l’éclat de leur notoriété... Oh! que non. Il nous est seulement agréable de marquer que tous ces
artistes glorieux n'auront pas uniquement des continuateurs indépendants parmi les représentants de la génération présente, — leurs successeurs et disciples directs — mais qu'ils doivent eux-mêmes se réjouir en constatant que la génération qui se lève fournira à notre pays un bataïllon énergique de paysagistes admirablement doués; ces derniers continueront à sauvegarder les saines et solides vertus naturistes de notre école tout en possédant, ainsi qu'il convient à un art qui se renouvelle constamment en retournant à la tradition, ou plutôt aux sources de la tradition, la personnalité de leur tempérament et le sentiment de leur époque. L'étoile de notre peinture brillera encore longtemps, comme un astre éclatant aux cieux de l’art universel et continuera à servir de phare à beaucoup de bateaux esthétiques étrangers.
De ce phare, le feu sera entretenu par une série d'artistes qui ont aujourd’hui 20 ans, mais dont déjà s’avère l’originalité en de nombreux ouvrages, pleins de défauts, assurément, mais, par contre, pleins aussi de ces qualités foncièrement raciques, qui, en mûrissant, éliminent ipso facto ces défauts. Faisons donc connaissance avec ce groupe. Il y a tout d’abord M. Victor Thonet, possesseur d’un métier large et puissant et d’une couleur savoureuse, qui excelle à chanter la matière saine. L'ambiance est encore opaque, un peu obscure aussi, comme en sa Matinée d'octobre; mais sa Ferme blanche révèle une « patte » surprenante d'adresse. La facture de M. Jehan Frison est plus compliquée que celle de M. Thonet, mais aussi plus claire. Il obtient moins de style à cause de son procédé trop haché; et cependant il y a en ses interprétations rurales une sorte de musique superbe. Dans son Matin, une jeune femme en blanc est assise sous un pommier fleuri; et rien n’est plus délicieux d'aspect et de sentiment que cette jeunesse de printemps encadrant, dominant cette jeunesse de la vie. À part une critique, justifiée, de son faire supra-impressionniste, supra-divisioniste, qui se manifeste par de petites taches ou des rayures, M. Modeste Huys ne mérite que des éloges pour ses deux toiles : Côté de soleil et Le long de la Lys. Ces morceaux sont vibrants d’atmosphère intensément chaude. Les eaux du second tableau semblent
palpiter et les herbes du premier éclatent dans la lumière de l’après-midi estival. La force de tons, cependant bien mariés, de ces productions est telle, que la belle et captivante toile voisine de Mme Juliette Wytsman : Pommier en fleurs, en paraît toute grise dans sa finesse argentée.
M. François Verheyden s'apparente à ces deux artisteslà, car Dans un verger n’est pas moins intense de clarté ensoleillée. Un optimisme merveilleux incite M. Edmond Verstraeten à voir son pays natal sous une apparence de joie. Il traduit la nature comme si elle offrait à ses yeux une perpétuelle fête de nuances mélodieuses et fortes. Et tout cela est drapé dans une ambiance extrêmement limpide et ténue; le spectacle de son Village flamand, par « un beau matin de printemps », donne l'illusion d’un hymne heureux et virginal. Tout en mélancolisant sa contrée de dilection, M. Gustave De Smet lui voue une adoration non moins certaine; son Village à lui est reposé et alangui et son église entourée de sa nécropole déserte concentre sur elle toute l’attention du spectateur. Son homonyme, M. Léon De Smet, a une âme de forestier, car il faut avoir approfondi l’existence des arbres pour rendre avec un pittoresque si évocateur le rideau de troncs symétriques et grêles qui se dressent dans l’Heure dorée. L’exéeution de M. Albert Crahay est large et simple, qu’il peigne Dans le sable ou qu'il brosse cette solide nature-morte : Coin d’atelier, riche de tons d'or et de rouille.
Après l’orage, dans la Flandre néerlandaise, M. Edgard Wiethase nous montre des vaches se désaltérant dans une rivière contournant un bourg ; le site est truellé à belles pâtes épaisses et est drapé dans un jour rose irradiant. Ce sont aussi des ruminants que fait s’abreuver dans un cours d’eau rustique M. Van Cauwelaert, un animalier dont nous avons admiré les essais à la dernière exposition d’aquarelles et de pastels d'Anvers. Cet artiste gantois est en progrès, car en son Soir, qui est d’un métier fouillé et gras en même temps, la transparence verte du flot apaisé reflète et semble boire le sang pâle du soleil couchant.
En M. Armand Maclot, nous semblons découvrir un disciple de M. Paul Mathieu. Il a une vision grise et tendre,
poétisée, qui, parfois, confond et égalise les choses, mais qui frappe par le caractère de vastitude farouche qu’elle prête à la campagne et notamment aux eaux calmes de la Mare en Campine ou des Etangs à Tervueren. Les qualités coloristes de M. Clément De Porre sont trop brillantes pour que nous ne nous arrêtions pas spécialement à l’unique cadre de son envoi : Temps calme. C'est un simple chaland amarré au quai d’un canal; sur l’autre rive se dressent de pauvres maisons entre lesquelles, sur des cordes tendues, du linge met des théories de taches polychromes. La mise en page décorative et le large métier rappellent M. Baertsoen ; et pourtant la palette de ce jeune a une fraîcheur toute personnelle. Il y a certains points de contact entre lui et M. Arthur Navez, un tempérament fougueux dont la couleur, en ses Murs bleus, est scintillante et émaillée. A ses antipodes est M. Pierre Abatucci, artiste appliqué, méticuleux, extrêmement attentif aux moindres éléments du paysage et qui, néanmoins, en son paisible tableau : Vers le soir, nous séduit par le charme sans afféterie de cette vallée arborée où paissent des bêtes lentes.
Avec M. Nestor Cambier,— dont le Quai des Ménétriers, sans être personnel, car il a une mise en page chère à M. Vicor Gilsoul, à plus de férmeté et d’accent que ses hésitants morceaux antérieurs, — nous retrouvons une vision énergiquement flamande. Il en est de même pour M. Maurice Sijs, un chantre ému et perspicace des crépuscules sereins et poétiques. Dans son Lever de lune, par exemple, il ne saisira pas le tragique des ténèbres nocturnes, mais son image langoureuse et accueillante au rêveur. Langoureuse aussi est l’âme wallonne de M. Paul Sterpin; son clair Panorama de Moustier-sur-Sambre, où règne la quiétude, nous dit la paix d’un village où il ferait bon vivre et aimer... Un autre débutant wallon, M. F. Jomouton, expose une aquarelle qui, par son caractère et son accent, est un véritable tableau : Pied du château de Namur. C’est une interprétation très vivante de la familière place publique à l'heure du marché matinal. Devant la façade sévère de l’antique demeure de pierre qui se dresse au fond, les gens vont parmi les étals et les véhi-
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VICTOR WAGEMAERKERS : Travaux de port (Aquarelle
Louis Tirrz : Le « Nieuwe Werk » (Aquarelle)
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