POTTIER
Le buste
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cules à bâches gonflées, les brancards au ciel comme des bras fatigués des longs efforts de la route... Cette page est jolie, d’atmosphère bien obtenue et un peu grise, ainsi qu’il convient à un site mosan. Le métier est encore maigre, mais prendra certainement toute l'ampleur qui convient à ces sortes d'ouvrages. Ce n’est pas la maigreur de la facture qu’on pourrait reprocher à M. Gaston Houstrate; sa Vieille cour est un morceau de belle matière robuste, où la pompe, les briques, les pavés chantent puissamment.
Si les envois de tous ces nouveaux venus dans le paysage forment un ensemble des plus remarquables, qui offre à notre examen ravi des œuvres inconnues, leurs prédécesseurs immédiats ne constituent pas un bataillon si imposant. Cependant, il y a à Gand des tableaux splendides de MM. Victor Gilsoul, Emile Claus, Rodolphe Wytsmann, Paul Mathieu, pour ne citer que quelques noms fameux; mais ils ne nous montrent pas des toiles inédites et, par conséquent, nous ne trouvons pas à leur sujet des impressions fraîches à formuler. D’autres maîtres, tels que MM. Baertsoen, Jacob Smits, Franz Courtens, sont absents. De feu César De Cock, il y à à la Triennale la Route de Patyntje, tableau qui n’est, en somme, qu’une préparation, une pochade sommaire, faite d’instinct, d’emportement, mais où règne une singulière désolation sur le chemin tournant en perspective qui ourle une mare livide.
Le Marché de la place Sainte-Pharaïlde à Gand, de M. Ferdinand Willaert, tout frigide qu’il soit d'apparence, est d’un sentiment plein de recueillement. Autrement fougueux et tenace est le tempérament de M. Jules Merckaert, dont la palette s’illumine de plus en plus et se dépouille des lourdeurs d'autrefois. Son Verger en fleur est presque une œuvre complète, où les feuilles, les corolles, les herbes chantent dans l’écrin bleu d'un ciel brabançon. C'est comme le visage du pays natal qui nous sourit à travers cette mature tout embellie par le renouveau... La Porte de Ninove nous offre une autre face du talent évolutif de M. Merckaert; il a interprété, en ce tableau, le coin citadin bien connu où, à l’entrée de
Bruxelles, le canal de Charleroi décrit une courbe pour aller, en une longue perspective, rejoindre les bassins maritimes. C’est ce panorama urbain que le peintre a rendu de façon très pittoresque et légèrement synthétique, en ce sens que c’est comme une physionomie du site évoqué, avec au premier plan la nappe liquide vaguement brasillante où l’artiste, comme il nous le disait, a voulu « peindre la vie intime de l’eau, sa psychologie... ». Tentative hardie, non encore réalisée, mais qui marque un haut idéal et est d’excelient augure.
Le Vieux coin du faubourg de Gand, de M. Carolus Trémerie, est enveloppé dans le calme mystique d’un crépuscule mystérieux, tout comme sont silencieux les mélancoliques Roseaux, de M. Emile Van Doren. Bonne toile aussi, robustement établie, que la Première neige en Brabant, de M. J.-François Taelemans; les mêmes qualités de construction sûre, mais d'inspiration autrement fougueuse, se précisent dans les Dunes en Campine, de M. Henri Rul. En transposant ses Nuées, M. René de Baugnies n’a pas été servi par la ferveur et l’observation que réclame ce sujet, car c’est une œuvre bien sommaire. Nous préférons la claire Belle matinée sur l'Escaut, par laquelle s’impose, une fois de plus, le talent distingué de M. H.-G.-Ernest Hoorickx. Un jeune animalier, M. René-Philippe Delin, expose un Vieux cheval pitoyable, dont la physionomie est sobrement dramatisée. Les vieux matériaux patinés et drapés dans le soir parlent doucement en ce Coin de petite rue à Bruges, signé par M. Norbert Bouten, tout comme parlent les deux rutilants et veloutés intérieurs de M. Louis Thévenet, qui, s’il parvient à s’affranchir complètement de la tutelle trop évidente de son jeune maître, M. Auguste Oleffe, est susceptible de devenir un de nos intimistes les plus subtils. À Gand, il y a encore d’autres ouvrages de nos peintres d’intérieurs et de natures-mortes; mais ils n’apportent rien d’inédit. Ainsi, on voit à la rampe les Coquillages, de M. James Ensor, lequel a envoyé aussi sa Dame en détresse et sa Rue de Flandre à Ostende. Ce sont là des œuvres classées, fameuses, dont chacune marque, pour ainsi dire, une époque dans le premier mouvement impressionniste en Belgique. En effet, les deux premières
toiles datent de 1882, l’autre de 1881... Un quart de siècle a passé depuis!
Le but des Salons officiels réguliers n’est pas de nous montrer des ouvrages anciens, aussi admirables soient-ils; sa manifestation n’est point rétrospective, mais tout ce qu’il y a de plus contemporain. La Triennale doit être le reflet de la direction dernière de notre art; son rôle est de nous initier sur les efforts les plus récents de cet art et, par conséquent, il conviendrait de n’y admettre généralement que des ouvrages non encore vus. Les artistes qui ne produisent plus pourraient avoir pour consigne de rester chez eux : ils ne sont plus dans le mouvement et ne participent plus à cette action esthétique collective dont un Salon est le miroir.
Terminons cet article par une rapide analyse des travaux de quelques peintres de l'océan et des fleuves. De M" C. Lacroix, une Barque portée sur une eau encolérée ; de M. A. Michaux, des Bords de l’Escaut, traduits avec un brio emporté. Il y a un sentiment tragique dans le Départ, de M. Richard Baseleer, où des barques aux voiles bistre et grises quittent le port sous un ciel d’encre dont la menace terrible se réfléchit, en taches torturées, dans le flot effrayant. D’autres marinistes ont une vision moins véhémente, moins exacerbée, moins effarante. On connaît l’art délicatement mystérieux de M. Henry Binard, pénétrant observateur des nuits lunaires silencieuses et fluides. En son Coin de port, une trinité de bateaux dorment bord à bord sur une mer endormie aussi dont la crête des vaguelettes s’argente sous la caresse de l’astre tamisé par les brumes lointaines. Ces effets, d’où M. Binard à tiré sa personnalité, nous les retrouvons chez un nouveau venu, M. Gérard Bal; dans le Déclin du jour, il y à cependant quelque chose de singulier, nous dirions d’impénétrable, qui mélancolise les étendues humides. Si ces derniers peintres adorent les apparences fantomales de la nuit des havres ou du large, MM. Georges Buysse et Franz Hens recherchent, au contraire, leurs aspects diurnes, de préférence les aspects que contracte le paysage maritime à l’aurore ou à la fin du jour. Et même entre ces deux artistes existe-t-il une opposition bien tranchée, le
premier se plaisant à rendre la mer en harmonies vermeilles, le second la drapant dans de l’azur... Mais tous deux sontégalement des hommes très épris de leur domaine préféré, qui déjà leur a inspiré tant de beaux chants émus. Sur l'Escaut, de M. Hens, calme et splendide dans son enveloppe bleutée, de lentes barques glissent comme volent les mouettes au ciel; tandis que le Lever de soleil sur l’eau, de M. Buysse, communique une impression de grandeur magistrale, grâce au calme qui descend sur les eaux tout argentées…
Il n’y à pas autant de sentimentalité chez M. Valerius De Sadeleer; l’auteur du polyptyque La Rivière est plus positif et témoigne d’une nature moins spéculative. Les cinq panneaux, mis bout à bout, nous présentent un vaste panorama rustique, où serpente, lente et copieuse, la Lys. Les sites ont un style très décoratif; c’est comme la synthèse, le raccourci de toute une contrée. Assurément, le métier est souvent pauvre, chipoté, maniéré. Toutefois, le détail trop poussé est perdu dans l’ensemble et ne compromet pas un instant l’effet général. Il y a une gravité sentie et filiale dans ces cinq tableaux intitulés : Fin d’une journée grise d'hiver; Fin d’une journée de soleil; Soleilet vent, matin d'hiver ; Matin d'automne et Une éclaircie. L'idée de réunir dans un seul cadre les aspects saisonniers différents d’un pays vus aussi à différentes heures du jour peut, à vrai dire, paraître bizarre et audacieuse. Eh bien, chose remarquable, et qui est la meilleure preuve de la compréhension intime qu’a M. De Saedeleer de sa province pittoresque, l’homogénéité règne en ces interprétations qu’on croirait discordantes dans leur rapprochement. D'un seul coup d'œil on contemple le pays, dans la modification insensible que lui prête la marche du temps à travers une année. Et ce qui aide à rendre harmonieux le langage de ces paysages adroitement mariés, c’est la sérénité presque identique du ciel d’un bleu profond, — subterfuge sans doute trop évident, trop raisonné! — lequel se dégrade en s’approchant de terre et où rarement roulent des nuages. Mais telle qu’elle est réalisée, cette œuvre patiente a le grand mérite d'attirer, d’intéresser et de séduire à mesure qu’on lit en ses pages.
LE COMPARTIMENT FRANÇAIS : TENDANCES DISPARATES DE L'ÉCOLE. — LES PEINTRES DE LA FEMME ÉLÉGANTE. — QUELQUES MAITRES EN DÉCADENCE. — INTERPRÉ- TATIONS POPULAIRES ET MYTHOLOGIQUES. — LES NÉO- IMPRESSIONNISTES. — PAYSAGES ET INTÉRIEURS,.
Les artistes étrangers tiennent la Triennale gantoise en affection particulière; et cette affection prend chez les Français les proportions d’une véritable tendresse. Aïnsi, il est tel maître du Midi qui n’a jamais fait un envoi au Salon de Bruxelles et qui ne manque pas de participer à une seule des expositions officielles organisées dans le chef-lieu de la Flandre Orientale. À quoi faut-il attribuer cette préférence? Sans aucun doute à l’accueil empressé et intelligent que les peintres de France ont toujours rencontré auprès des membres de la commission administrative, laquelle, non seulement admet leurs ouvrages, mais estime comme un honneur de pouvoir inviter personnellement les maîtres les plus différents dans leur esthétique. Pour nous autres Belges, est-il un milieu où il soit plus facile de suivre l’évolution de l’art français contemporain, sans franchir notre frontière méridionale, que celui que nous offre la cité des Artevelde? Il suffit de rappeler, pour donner la mesure du haut éclectisme des mécènes gantois, qu’on put admirer une fois à la cimaise, garnissant toute une salle, une vingtaine d'œuvres de Gustave Courbet, alors que le chantre d’Ornans était en pleine lutte contre les conservateurs de son temps et s’efforçait, on sait au prix de quelles avanies, de faire admettre sa saine vision naturiste.
Faut-il le dire? ces manifestations-là ne sont pas fréquentes, car ceux qui découvrent un « frisson nouveau » ne naissent pas tous les jours. Aussi, ne doit-on pas s’illusionner sur l’attrait spécial que présente le compartiment de la République à Gand. On y rencontre des ouvrages d'artistes qui combattent, c’est-à-dire dont le sentiment et le métier n’ont rien de bien traditionnel et font encore
l’'étonnement des amateurs peu prévenus. À côté de ces derniers, il y a les travaux de ceux qui continuent à parcourir une voie connue et où l’on peut marcher sans s’exposer à des accidents de route... Et tout cela forme un ensemble très curieux qui nous donne une notion générale exacte sur l'orientation assez disparate et assez incohérente, après tout, de l’art français moderne. Car il n’est pas un pays au monde où l’on comprenne et interprète avec une telle variété non seulement le caractère du paysage, mais encore le caractère de la figure humaine, si bien que cet art n'offre aucune des conditions requises pour constituer une école, dans la véritable signification du terme. D'ailleurs, ce qui est commun à l’art de tous les pays est de ne plus obéir à une idée directrice, de ne plus avoir de mobile collectif. Ce phénomène tient tout simplement à l’universalité de nos mœurs, à la confusion de nos sympathies, à la mode de l’assimilation et à la. facilité des communications. Un Américain établi à Paris dame le pion, par son audace coloriste, à tous les néo-impressionnistes autochtones; un Anglais établi à Bruges interprète ses sites antiques avec l’âme et l'émotion d’un Flamand...
Ce ne sont vraiment que les artistes de génie qui, travaillant hors de leur contrée natale, conservent les apanages de leur race et n’ont pas besoin de signer leurs productions pour révéler leur nationalité. Ceux-là restent personnels et genuine, bien qu’ils leur arrive d'emprunter au pays où ils vivent, par accident ou par préférence, ce qui convient à leur tempérament et est susceptible de le magnifier et de le compléter. Ainsi font les plantes exotiques quand elles puisent dans un sol nouveau l’origine d’une croissance particulière qui, respectant leur beauté originelle, les harmonise avec la végétation indigène, sans qu’elles lui ressemblent.
Parmi les maîtres français d’aujourd’hui, un de ceux qui ont conservé les nobles qualités de leurs ancêtres est, sans conteste, M. Jacques Blanche, dont le Verre de Venise nous montre une femme debout devant la glace, largement peinte dans une harmonie chaude. La pose est vraie et la jupe de satin a des cassures extrêmement lumineuses, dont les tons jaunes se marient avec la soie bleue d’un fauteuil
ancien. Une critique : les cheveux noirs et le corsage foncé de cette piquante Méridionale sont de même matière. Quelle variété délicate de matière, au contraire, dans les Pivoines et vases d'argent, un morceau somptueux tenu dans une symphonie de tons neutres! Combien pâle et sans profondeur est, comparé au précédent, M. Georges Hitchcock, dont le nom dit assez l’origine britannique; cependant, son Annonciation est neuve de conception, si pas très colorée. Le peintre rompt avec la tradition qui fait que la peinture religieuse actuelle, ou ce qu’on est convenu d’appeler ainsi, se base encore toujours sur l’iconographie chrétienne sortie de l’imagination byzantine. Il a présenté la Vierge en réaliste sentimental, dans un cadre d'Orient : coiffée d’un voile blanc transparent, vêtue d’un burnous rosâtre jeté sur une tunique blanche serrée à la taille par une ceinture rayée de bleu, toute préoccupée de la révélation symbolisée par un lis blanc fixé dans un vase, l'épouse de Joseph passe devant un mur ensoleillé que surplombent des orangers surchargés de fruits. La clarté est trop crayeuse de cette toile intéressante, où l’on devine beaucoup de conviction.
Une autre Femme qui passe, celle de M. Caro-Delvaille, est moins orthodoxe encore, mais est plus magistralement brossée; car ce jeune peintre possède un métier plein de brio et d’esprit. Ce sont précisément ces qualités trop abondantes, et trop exclusives de toutes autres, qui présentent pour lui-même un grand danger et risquent de le perdre. On sait la rapide réputation acquise par lui, grâce à cette facilité de main mise au service d’interprétations de modèles extrêmement élégants et après tout fort superficiels : des corps flexibles et gracieux dans des vêtements de parfaite distinction. Mais pas d'âme dans ces corps, ou très peu. Une jolie mise en scène, mais des acteurs trop pénétrés de leur rôle mondain... Cela se constate dans son tableau de Gand, où, marchant de façon délurée, une femme se silhouette sur un lambris de salon; son visage, soigneusement peint, est vu de trois quarts. L'’œil est provocant; le buste qui se penche est ferme et la main gauche, posée sur le pommeau d’un parasol, est brossée avec un esprit surprenant. La robe blanche, exécutée sans sou-
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plesse, est plate dans le bas et ne laisse nullement deviner le corps. C’est une gracieuse image, mais qui ne restera pas. À preuve, l’impression malheureuse de la Manucure, dont nous avions sincèrement goûté le charme au dernier Salon de la Société des Beaux-Arts, à Bruxelles. Ce tableau ne gagne aucunement à être revu. N'est-ce point là l’évidence d’un art trop à fleur de peau?
Plus juste, plus matériel et plus pénétrant est M. Th. Desch, qui sacrifie cependant à la mauvaise habitude des jeunes de son temps de trop lâcher ses œuvres. Tout à fait exquis est, dans la Toilette, l’effarouchement du bébé nu qui, croyant échapper ainsi aux caresses de l’eau froide que sa maman rieuse déverse dansun bassin, se serre contre la poitrine de celle-ci. Sans doute, la chair de ce mioche est-elle bien musclée et bien solide pour son âge. Mais ce n’est là qu’un détail en cette chose familière si observée. La légèreté des tissus est heureusement rendue dans l’Intimité de M. Raymond Woog; l’accord règne entre un coussin bleu, le rose de la « matinée » et le noir et blanc de la jupe dont est vêtu le modèle, modèle mal dessiné et inerte comme un mannequin. M. René-Xavier Prinet, l’auteur du Portrait de M" Georges D..., autre peintre de la femme élégante, a un métier fuyant qui enveloppe à l’excès, qui imprécise tout. N’est-il pas incontestable qu’il faut exprimer les traits des êtres et des choses pour accuser leur signification, sans cependant les alourdir?
La jeune fille aux bandeaux, de M. Frédéric Lauth, est distinguée, calme et attirante en sa fine simplicité; la vie du visage est exprimée avec sentiment; les yeux reflètent une âme délicate qui transpire même, si l’on peut dire, dans les commisures tendrement ombrées des lèvres régulières. M. A. Belleroche expose, lui aussi, une Etude de jeune fille vigoureusement établie. Troisième Portrait de jeune fille, signé cette fois par M. Georges-Olivier Desvallières, effigie lourde, opaque et, par conséquent, dépourvue de la suaveté inhérente au sujet. Son Christ du Sacré- Cœur est, par contre, absolument dramatique et troublant. Quatrième — et dernier — Portrait de jeune fille, de M. Jean-E. Aman, qu’on appelle plus euphoniquement Aman-Jean tout court... Rien de transcendant en ce buste,
BEXONI VANDER GHEYNST : « Ceux que Ça embetle » (Types et caracteres