‹ L'année artistique 1906Chapitre 34 sur 44 · AL EL ARENA · texte numérisé non relu

AL EL ARENA

RENÉ DE MAN : L'heure de la messe

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HENRI MEUWIS : Temps orageux

maladif de couleur et maladif de sens. Nous aimons moins encore la Petite fée, de M. E. Maxence, chipoté et aimable, creux et banal comme une vignette. Et nous n’aimons pas du tout, puisque nous sommes entré dans le domaine dela fable, la ridicule Nymphe Eglé, de M. Jules Lefebvre, qui, au risque d'attirer tous les amateurs de bonbons de la terre, étend sur l’herbe ses chairs aussi boursouflées que sucrées... Oh! quelle décadence depuis l'Enfance de Bacchus qui est au Luxembourg! Non, vraiment, l’accès de ces machines-là devrait être formellement interdit aux Salons triennaux, qui sont une œuvre d'encouragement aux « beaux » arts... Voici d’autres nus : Le bain, de M. Rupert Bunny, prétexte à un groupement de femmes, autour et dans une piscine, vaste composition largement peinte, mais à la manière académique. Une science plus sommaire de l’anatomie féminine se découvre dans Au large, de M. Louis Ridel, qui a posé sans leur demander l’autorisation, près des bastingages d’un yacht coupant une mer méchante, deux passagères en robe de ville... Quittons maintenant le monde artistocratique et légendaire plus ou moins vêtu dont nous nous sommes occupé, pour pénétrer dans des « couches » inférieures, à la suite des peintres du peuple et de la bourgeoisie. Et c’est directement chez M. Alfred Roll que nous irons. Son envoi n’a cependant rien de merveilleux ni d’engageant; le principal de ses trois tableaux, intitulé : Après la douleur, est même une chose monstrueuse, où nous voyons, non pas seulement un manque de goût, mais un manque de pudeur, dussionsnous passer pour puritain.. Une malheureuse vient d’être retirée de l’eau et, en attendant qu’on la transporte à la morgue, on à déposé son corps roidi sur un matelas à carreaux bleus, d’une couleur, d’ailleurs, avenante. Ce qui n’est pas avenant, par exemple, c’est le cadavre tout nu de la suicidée, dont les chairs livides et froides inspirent l'horreur. L'auteur célèbre de Halte-là a voulu être dramatique; il n’est parvenu qu’à être répugnant. Il n’a vu que le morceau là où un artiste vraiment troublé, vraiment inspiré aurait vu tout un monde. La valeur relative du mélodramatique Calvaire ne compense pas telle inconcevable erreur : ce pauvre diable étendu à l'ombre d’un arbre n’est qu’un

médiocre Bastien Lepage; quant à Tristesse, le veuf en deuil, qui, dans l'esprit de l’artiste, synthétise la douleur humaine, exhibe une détresse bien empruntée. Qui eût cru que M. Roll serait tombé dans le sentimentalisme vide, lui, auquel on reprochait autrefois une exubérance réaliste excessive et une vigueur extrême dans ses compositions !...

Un Millet aimable et gentil, telle est l’étiquette qu’on pourrait appliquer à M. Albert Thomas, quand il donne les Derniers foins; c’est presque un modèle pour chromolithographie, car il n’y a là ni grandeur, ni émoi. Il y a du pathétisme dans l’Attente des barques de M. Trigoulet, qui nous présente des parents de pêcheurs, avec un sens profond de l'inquiétude de toutes ces âmes. C’est magistralement dessiné, peint en une grisaille qui accuse le sentiment de ce cadre, comme influencé par M. Charles Cottet. Celui-ci ne paraît pas être tout à fait étranger non plus à la vision de M. André Suréda, signataire des Pêcheurs bretons. Le grand artiste lui-même n’expose rien d’inédit; à côté d’une de ses interprétations fameuses et toujours magnifiques de Ségovie, celle toute rougeoyante des lueurs du couchant, il montre deux portraits féminins en pied, dont celui de M'® J.-L. B... est le meilleur par le naturel du type et l’harmonie des nuances amorties; plus deux petites esquisses maritimes, coloriées prestement dans cette manière solide et sûre où M. Charles Cottet excelle. L'’atmosphère fiévreuse de la salle de bal populaire que M. Abel Truchet a envoyée sous le titre de : Les serpentins, est évoquée avec intensité, avec mouvement. Trop objectif est le Jeune paysan de M. Jules Adler, auquel manque le don qui fait les psychologues... Ce don:-là, M. Gaston Hochard le possède sans conteste. Ses deux pages provinciales : Les musiciens et Les autorités aux fêtes de Jeanne d'Arc, sont d’un observateur auquel rien n’échappe de la personnalité extérieure et intime des personnages de son choix. Il fixe leur caractère avec une vérité singulière. Si le peintre valait le dessinateur, nous aurions là un maître remarquable. Mais, jusqu’à présent, il n’y a chez lui aucun indice qui puisse laisser espérer un coloriste.

Bien que l’ensemble d’Après le bain, de M. Ernest Laurent, produise la sensation brasillante d’un mauvais cinématographe, tant les éléments du tableau sont vagues, il faut admirer comme elle le mérite la souplesse chaude et très frissonnante du dos de femme. Remarquables aussi sont les Trois enfants à bateau de M. Henri Lebesque, dont le néo-impressionnisme n’a rien d’exagéré ni d’incohérent. Tout en observant des principes déjà désuets, il est parvenu à réaliser une œuvre d’un charme exquis et sans nulle afféterie. Une identité de vision rétrospective rapproche MM. E.-R. Ménard et J.-Francis Auburtin. Ils cultivent tous deux l’abstraction mythologique et ont,probablement, une égale admiration pour Nicolas Poussin, pas celui des grandes compositions historiques, mais le Poussin des petits tableaux, dont le Voyage d'Hamadryades est comme le type. Sous ce titre allégorique de : La forêt et la mer, M. Auburtin à réuni en un cadre fluide et romantique trois nymphes; à moitié surgies des eaux, elles s’accrochent à des récifs pour entendre le chant pastoral d’un faune assis sur la rive. Cela a tout l’air des filles du Rhin écoutant la musique d’un Siegfried ante-historique... Quant à M. Ménard, dans la Baie d'Ermonés il a situé, les pieds dans l'eau tranquille, une jolie et diaphane figure de femme, qui est comme la divinité mélancolique de ce lieu séducteur et recueilli.

D'ailleurs, c’est le sentiment poétique raffiné qui fait l’attrait de ces deux tableaux, dont il ne faut pas considérer la valeur coloriste... Ce n’est point parce que M. Charles Guérin est plus indépendant qu'il sied de le louer outre mesure! Il est hanté, lui aussi, par les problèmes du luminisme, et dans ses Fiancés et dans son Gros livre, sous prétexte de les envelopper dans beaucoup d’air, il répand le bleu avec une profusion telle qu’on oserait croire que cela ne lui coûte rien. Il y a d’autres néo-impressionnistes français au Salon de Gand; ils y forment même tout un groupe. Les uns sont sages et se gardent de tomber dans les excès de l’extravagance; les autres, croyant être plus originaux, s’aventurent sans réfléchir sur la chaussée de l’esthétisme de la dernière heure... Le plus raisonné de ces impressionnistes de France, qui comprennent des

peintres d'intérieur et du plein air, est M. Louis Gillot, une sorte de Canaletto moderne, mais avec moins de sécheresse et autant de fluidité, ainsi que l’atteste son Canale grande.

Une des belles œuvres de la Triennale est {a T'able au Jardin, de M. Henri-Eugène Le Sidaner. Cette table est déserte; les convives l’ont quittée et ont gagné, tandis que le soir tombait, les salons de la villa, dont les fenêtres éclairées par les lampes brillent faiblement dans l’atmosphère gazée du jour à son déclin. Un calme attendrissant règne en ce coin de parc et les voiles du crépuscule enveloppent les arbres et les choses inertes dans un manteau poétique qui rend presque irréelles leurs formes. La couleur elle-même de ce tableau est fine et discrète, avec des accents étudiés qui mettent dans une valeur intentionnelle certains plans du site interprété. On dirait que M. James- Wilson Morrice est un disciple de M. Le Sidaner et de M. Fritz Thaulow en même temps. La mise en page de son Effet de neige à Québec est inspirée par ce dernier, tandis que l’ambiance ténue est évoquée selon l’exemple du premier. Maïs le manque d’assurance de la facture rend cette œuvre très secondaire et très làchée. Si M. Fernand Piet, en son Lavoir à Lochrist et son Marché à Lierre, est sec et arrêté; si sa palette est fausse, il évoque cependant l'atmosphère avec une exactitude singulière. M. Maxime Mauffra voit Belle-Isle-en-Mer comme un Claude Monet devenu plus que décadent. Une compréhension large et décorative de la nature distingue M. Auguste Lepère; sans bizarrerie, mais avec méthode, il s’efforce de donner à ses sites un aspect synthétique en simplifiant la diversité des nuances et en simplifiant les lignes, comme en son Arcen-ciel, où règne une clarté blonde dans un horizon extrémement fluide. Une facture trop sommaire des premiers plans est à déplorer. Bien que les Pins dans les Dunes se profilent sur des étendues dont la transparence rosée est artificielle, ils nous attirent par la quiétude imaginée de leur pittoresque ensemble.

Avec M. Auguste-Emmanuel Pointelin, nous retournons au paysage classique; cela n'empêche pas sa Fin d'été dans le Jura d’être, en dépit de sa facture appliquée, une œuvre

sobre et profondément sentie en sa langoureuse désolation. A ses antipodes se place M. René Billotte, tout aussi mélancolique que son illustre compatriote en son Lever de lune aux carrières d'Argenteuil, maïs plus fougueux et moins raisonné. La Baie de Saint-Clair, de M. Georges d’'Espagnat, est une belle marine joyeuse et intensément claire. Tout irradiante et nacrée est la Gelée blanche à Crozant, de M. Armand Guillaumin. Le franc et sain impressionnisme de M. Brugnot nous plaît infiniment; ainsi, la Sierra Nevada est une œuvre extrêmement personnelle, où les qualités de couleur, de dessin et d’atmosphère voisinent dans un splendide équilibre. Superbe paysage encore que le Village de Kervao au Finistère, exécuté par M. P. Tudor-Hart « en tons mineurs, vieil or et violet »; cela est largement vu et largement truellé, avec un constant souci de l'exactitude pittoresque. En ses Effluves de la Terre, M. Adrien De Mont est fadement idyllique, tandis que M. André Dauchez s’avère lumineux et styliste en sa Prairie; si son Troupeau était plus poussé, moins bâclé, il constituerait un morceau excellent. C’est le pittoresque spécial d’un intérieur breton, fort bien rendu, qui à inspiré à M. Germain David-Nillet ses Derniers rayons. Son Chouan est un masque émouvant Toujours personnels et vaillants, M. et Me Duhem restent fidèles à leur conception poétique et un peu mystérieuse de la nature. M. Henri Duhem a envoyé deux toiles à Gand, deux paysages urbains animés par les eaux d’une rivière lente et paresseuse. L'un, l’Abreuvoir du moulin, est drapé dans la froide lumière d’un clair de lune frissonnant; l’autre, Canal en Flandre, est tout doré par les lueurs chaudes du couchant. Et en ces deux toiles est concentrée toute l'émotion affectueuse dont témoigne ce probe artiste en toutes ses productions. La digne compagne du peintre douaisien est, elle aussi, depuis longtemps appréciée chez nous comme elle le mérite. Religieusement, avec une sincérité émue, elle peint dans l’ambiance d’un intérieur reposé des Pivoines, ou bien suggère, du bout d’un pinceau attentif et un peu magique, la suavité délicate d’un Jardin au Printemps. Ces deux époux s’apparentent par leur vision à celle de M. Henri Martin, qui, lui aussi,

mais d’une façon plus magistrale et plus éloquente, drape les sites de son choix dans une atmosphère qui adoucit jes angles des lignes, tamise les formes et neutralise un peu l'éclat des couleurs. Les deux Paysages qu’il expose au Salon triennal sont conformes à sa manière habituelle et il suffirait que le métier fût moins voulu dans son hachage brutal et dans son pointillage méthodique pour pouvoir admirer tout à fait ce noble travailleur, un des plus subtils peintres français de ce temps.

LA PARTICIPATION BRITANNIQUE : L'ÉVOLUTION SENTI- MENTALE DU PAYSAGE ET DE LA FIGURE DANS LE ROYAUME-UNI. — UN CHANTRE DES SKY-SCRAPERS. — LES GERMAINS : NUANCES DE LEUR VISION. — QUELQUES HOLLANDAIS. — TRIO DE PEINTRES MÉRIDIONAUX.

L'école anglaise s’est toujours distinguée par sa couleur richement harmonieuse et tamisée; cette qualité est issue du climat. En effet, les brumes constantes qui règnent sur les îles Britanniques et qui gazent les étendues, même quand le soleil darde sur elles ses rayons, amortissent les couleurs des objets; elles adoucissent les nuances les plus éclatantes et engrisaillent celles qui sont moins en évidence. L’œil s’emplit de ces harmonies, car: il y a toujours entre lui et ce qui les requiert un voile très transparent, mais qui indécise tout de même. Cependant, cette perception réelle n’a été totalement acquise que par les peintres de ces temps-ci; s’affranchissant des traditions, ils se sont mis, eux aussi, à regarder la nature en face, mais non à travers le souvenir d’autres œuvres. Car les maîtres du xvin siècle ne s'étaient que partiellement familiarisés avec l’aspect attendri et enveloppé des êtres et des choses de leur patrie, puisqu'ils s’inspiraient dans leurs ouvrages des colorations de l’école flamande et particulièrement de Van Dyck, leur dieu et leur maître à tous.

Cette merveilleuse hantise, d’où sont sortis tant de chefs-d'œuvre, les a empêchés de découvrir sur leur palette le véritable secret des tonalités locales absolues. Ce secret,

leurs descendants de la seconde moitié du xix® siècle l’ont pénétré; c'est lui qui a doté la peinture anglaise de sa finesse et de sa fluidité modernes, de sa grâce souvent alanguie, de son charme subtil. Il va sans dire que ces caractères sont plus ou moins définis selon la contrée. Ainsi, un Irlandais aura un tempérament plus âpre et plus dramatique qu’un Anglais, et l'Ecossais sera à son tour plus enveloppé et plus fougueux à la fois que ce dernier. Mais leur expression sera au fond peu différente, car ils sont les enfants d’une même nature qui a dispensé à tous presque la même façon de sentir.

À Gand, précisément, cinq artistes écossais sont représentés, qui nous permettent de faire la preuve de ce que nous avançons. Ce sont d’abord trois portraitistes : MM. E.-G. Hornel, Francis-H. Newberry et feue miss Bessy Macnicol. Il faut regretter la mort de celle-ci, car son Baby est de ces ouvrages qui annoncent la maîtrise certaine; il y à dans ce masque d’enfant une finesse de coloris suave et très personnelle. Ce sont aussi les gammes grises délicates qui plaisent dans les Deux Sœurs de M. Newberry, malheureusement poupines d'apparence. L’Idylle printanière de M. Hornel est d’une somptuosité argentée, émaillée; il est dommage que dans cette richesse admirable de gemmes comme broyées il y ait un manque de plan complet. Ce qui fait qu’on ne goûte pas suffisamment le charme intime, gracieux et mutin de ces deux enfants délicieux qui aspirent le parfum de corolles d’or cueillies dans l’herbe d’une rive où paissent des brebis blanches. Quant aux deux paysagistes de ce quintette, le premier, M. E.-A. Walton, expose une Pastorale écossaise d’une chaleur de palette presque flamande, largement exécutée, d’une manière nerveuse qui fait frissonner imperceptiblement les choses. Le second, M. James Paterson, adepte du nouvel impressionnisme français, est simple de facture et sobre de dessin; il a une tendance à styliser le paysage en son Autumn-Moniaive et en son mélancolique Wind in the Trees.

En tête des artistes londonniens, il convient de citer tout d’abord M. John Lavery. Sa minuscule Dame en rose est une perle de grâce orgueilleuse etfaristocratique. Avec

quelle vérité, nullement appuyée, on devine, sous la robe d’apparat en soie très rose, à larges volants légers, le corps du modèle assis dans un fauteuil blanc et or. Le buste se dresse fièrement et la main droite, d’un geste aisé et vu, se pose sur le rebord du siège rembourré, tandis que la main gauche serre négligemment un gant. Le fond gris chaud met en relief favorable cette jolie et jeune personne au masque sémillant, un peu hautain et vaniteux. La vie dont elle est tout animée proclame la pénétrante psychologie du maître devant lequel elle a consenti à poser... M. C.-H. Shannon est beaucoup moins habile, beaucoup moins noble que son compatriote; mais il s'avère attentif disciple de lord Leighton et de James Watts, tout en se laissant influencer aussi par M. Lavery : dans sa Robe de mousseline, les blancs ont une saveur qui met en valeur la physionomie très ouverte du personnage que cette robe habille. La Belle Ecossaise, de M. Alfred Hayward, révèle aussi l'influence de M. Lavery; c’est une effigie avenante, aux chairs délicates.

A côté d’une composition d’un sentimentalisme excessivement pastoral : Retour des champs, M.T.Austen Brown expose le Portrait de M.John Macral,un masque imprégné d’une vie superbement physique et morale. Le pouls dela chair est véritablementsaisi. L’harmonie brune du costume complète heureusement cet admirable morceau. Non moins admirable dans son réalisme puissant et lumineux est l'Etameur (A Tinker), de M. Frank Brangwijn, page magistralement vue et magistralement interprétée à larges coups de brosse, tels que les appliquait Edouard Manet, mais en tonalités plus violentes et, partant, moins fondues. La matière des choses est intensément exprimée et l’attitude du vigoureux et un peu inquiétant gaillard au travail est rendue avec une assurance énergique qui s’accorde avec la truculence limpide et solide à la fois de la couleur fanfarante... Deux artistes se sont familiarisés avec le génie des maîtres qui illustrèrent le long règne du roi Georges ITT d'Angleterre : MM. Charles Conder et Stephen Haweis. Celui-là, en sa Fille du jardinier eten sa Marine à Brighton, est élégant et ample à la fois et d’une profonde lumière

dorée; celui-ci allie à sa vision rétrospective ethnique

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O. PErvr : Tête de vieux (Fusain

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MARCEL JEFFERYS : Choses japonaises

quelque chose du genre aimable des maîtres français du xvinie siècle, que son établissement à Paris lui a permis d'approfondir ; on peut en faire la constatation dans l'Espagnole au bord de la mer et dans les Pas dans le sable.

Parmi les paysages anglais,le Vieux moulin de M.Thomas Grosvenor dégage un sain enchantement, teinté de quelque romantisme, causé par le choix du site. L'eau où se réfléchit la vieille maison cachée dans les arbres est d’une transparence lumineuse; les rives herbues ont des tons de velours épais; dans le ciel bleu clair courent des nuages jaune pâle. Et le manteau discret du silence drape avec ampleur ce site champêtre émotionnant. Le Marché aux pommes de M. Edwin Scott, un Anglo-Saxon parisianisé, est un tableau maritime et urbain à la fois, où les eaux vivent et accordent leur face bougeante avec la physionomie des façades grises et comme attristées bordant le quai. M'e Eléonore Hunter, une Anglaise anversoise, en son aquarelle : La Brume, indique un rare entendement de l’océan ténébreux, houleux et colossal. Sa compatriote, M”° Isabelle-A. Dodds-Withers, a exprimé son Northern Castle avec une calme gravité; cette œuvre a la beauté des choses simplement conçues et amoureusement peintes. Les deux marines de M. Whitelaw-Hamilton témoignent d’une compréhension splendide des horizons humides et liquides; le n° 211 a une ampleur subjugante, et en le n° 210 il y a du style dans l'expression du site et une ragoûtante symphonie de verts gras et de bleus satinés.

Plus de poésie règne dans la marine : Solitude, de M. Alexander Harrison, un autre Anglais francisé; le couchant caresse de ses suprêmes rayons d’argent et de platine les vagues glissantes infinies. En dehors de ces peintres britanniques de la figure et du paysage, il y à à Gand un animalier qui est un authentique descendant esthétique d'Edwin Landseer : M. Georges Pirie. In the Kennel, il nous présente deux chiens amaigris, dont la physionomie intelligente et douloureuse produit une impression profonde. Dans l’œil agrandi et effaré de la bête accroupie il y à une douleur presque humaine, qui apparente cetanimal

tragique à la célèbre et inoubliable Vieille Lise, de Joseph Stevens. Ces deux chiens sont dessinés avec fermeté, avec nervosité; et, ce qui augmente l'impression vive de ce tableau, c’est la sobriété de l'exécution picturale. Rien que des frottis, jamais de pâte; à peine, par-ci par-là, un accent de pleine couleur épaisse. Citons encore M. Francis Howard, non au catalogue,un « repêché », par conséquent, qui a drapé avec habileté, dans une robe noire agréablement brossée, une femme qui a l’air d’être de bois, et M. Bertram Priestman, dont le Moulin sur le Dyler se dresse fièrement dans un ciel pur. Ajoutons à ce groupe britannique, puisqu'il serait sans cela isolé, l'Américain Colin-Campbel Cooper. Sa Gare à Philadelphie est une pittoresque évocation d’une cité de l’Union, avec, notamment, surgissant de l’activité fourmillante des rues, ces babylonesques maisons rouges à multiples étages que l’on appelle là-bas, avec une exquise ironie, sky-crapers, ou râcleurs de ciel.

Il y a quelques artistes de sang allemand à la Triennale, Prussiens, Autrichiens, Bavaroïs, Badois et autres. Les Vaches au soir, du Munichois Rudolf Schramm-Zittau, se meuvent dans une atmosphère fluide et livide très mélancolieuse ; son concitoyen, M. Herman Urban, est véhément et net. Il sait faire parler à un coin de son pays natal un langage troublant ou reposant selon les heures et selon les saisons; cet homme est une sorte de psychologue du paysage, un caractériste, qui pénètre la signification d'une ligne rustique, d’une silhouette pittoresque et les traduit avec une vérité adoucie par le sentiment. N’y a-t-il point quelque chose de tragique en son hiver : Eintagschnee, et une désolation indicible en son Lago d’Albano è de Nemi? Les peintres viennois n’ont pas l’âpreté, la rudesse émue de leurs frères du nord; ils versent d’habitude dans le sentimentalisme. Ainsi, le Soir au Parc, de M. Raimond Germela, est joli et fallacieux comme un décor de théâtre et tout aussi artificiel de couleurs. Son camarade déjà célèbre, M. Phillip-A. Laszlo, est aimable et ravissant en son puéril Portrait de Sabine; il y a plus d'étude, plus de souci d’analyse et d'observation intérieure dans le Portrait du cardinal Rampolla, œuvre

qui a obtenu tant de médailles d’or qu’elle en ferait hennir de dépit nos chevaux reproducteurs brabançons... La tête est malicieuse et réservée et les traits intensément fouillés. Le vêtement aussi est brossé de façon experte et facile; pourtant, la somptuosité harmonieuse fait défaut dans le rendu du camail vermillon et de la robe pourprée qu’il recouvre en partie. Un coloriste-né tirerait de ces éléments des effets merveilleux que l’ouvrage de M. Laszlo ne laisse même pas pressentir.

Les Berlinois ont toujours quelque lourdeur dans leur exécution, bien que l'influence du luminisme français ait déjà corrigé en partie la pesanteur traditionnelle de leur vision. Regardez, à ce propos, le Thuringer wald, de M. Leistikow, un paysage montueux émaillé de massifs forestiers lourdement bleutés ; il est plus heureux en son Eglise dans la montagne. Un jeune, M. Oscar Mieler, est représenté par un grand tableau où il reproduit deux ouvriers réparant des voiles de navire dans une soupente où pénètre, par la fenêtre basse, une pâle et froide lumière oblique. La coloration est terne, mais l’ambiance est bien suggérée. Il y a des qualités dans la Cueillette des cerises. et des baisers, de M'e Dora Hitz, qui constitue un effort considérable et prometteur. C’est observé, vivant, mais sommaire de facture, avec des effets de lumière vibrante sous les feuillages largement indiqués à l’ombre desquels s’animent les rustiques et libres vendangeurs. Un Germain de Londres, M. W. Rothenstein, expose une Carrière dans le Yorkshire originalement mise en page, assez dure, il est vrai, de dessin, mais non dénuée d'impression désolée. Des quatre tableaux de Ludwig Dill, de Carlsruhe, nous gardons le souvenir de son Zaüberwald, dans lequel il à groupé autour d’une eau calme et insidieuse, des arbres aux ramures singulières prêtant au site un style non sans éloquence qui s'accorde discrètement avec les nuances ternes et argentées de l’ensemble.

Nous retrouvons à Gand M. Félix Borchardt, dont nous avons fait la connaissance la saison dernière à la Libre Esthétique. Cet artiste original et véhément conserve son dessin ferme et sa palette puissante et hardie. Son Dimanche en Bavière est peut-être un peu fracassant de

tonalité brillante, mais c’est une belle toile; sur un ciel profondément bleu, qui rend plus rouges, plus sanguins les visages brûlés par l’air ensoleillé de la montagne, et plus matérielles les étoffes, deux jeunes gens se profilent dans une rencontre qui paraît les réjouir. On reprocheraït volontiers à l’œuvre de M. Borchardt d’être plus sentimentale que sentie, ce qui est une nuance capitale. Quant à la Salomé du maître bavaroïis, conquis lui aussi par Paris, elle a plutôt l’apparence de quelque Mona-Vanna, avec son manteau rouge qui recouvre son beau et séduisant corps tout nu. Cela n’ajoute rien à l’iconographie de l'héroïne biblique, qui compte parmi ses glorificateurs des hommes tels que Quentin Metsys, Guido Reni, Le Titien, Rubens, Henri Regnault et Gustave Moreau, pour ne rappeler que les plus illustres... L’héroïne de M. Borchardt manque de moralité, ou plutôt d’immoralité; c’est une effigie superficielle, pesamment peinte, qui ne justifie aucunement le symbole que son auteur a voulu lui attribuer.

11 y a dens la Dame au châle, de M. Serge Jasrebzoff, le seul exposant russe, d’ailleurs acclimaté à son tour à Paris, une simplification des plans qui indique certaine tendance à l’affranchissement des règles du détail. Puisque nous sommes allés vers le septentrion, examinons l’envoi de M. Fritz Thaulow, arrivé trop tard pour que son nom figure au catalogue. Le peintre scandinave a envoyé notamment un petit tableau où les flots fougueux et glauques d’un fleuve roulent entre des rives couvertes de neige, assombries par le soir. Toutes les fortes qualités d'émotion contenue, de mise en page et de couleur harmonieuse formant l’apanage du maître sont résumées en ce cadre. Par contre, il va jusqu’à s’apparenter à l’anecdotique et aimable M. Cassiers, dans un autre site, printanier, où l'on voit un ponceau blanc jeté sur une rivière paresseuse et des moulins jolis dominant une agglomération comme lavés à neuf... Heureusement, M. Thaulow redevient tout à fait lui-même quand il nous montre plus loin son vétuste pont de pierre armorié sous les arches duquel passe une eau grise aux transparences d’absinthe.

Retraversons la Scandinavie et arrêtons-nous en Hollande. Celle-ci ne brille pas au Salon gantois. Certes,

M. H.-W. Mesdag y est représenté par deux énormes toiles toutes nouvelles, puisqu'elles sont datées de 1906; mais elles ne nous disent rien que nous ne sachions sur le talent intuitif de ce mariniste puissant. Pas bien extraordipaires non plus les deux natures-mortes de M°° L. Mesdag- Van Houten, dont la gigantesque Citrouille est exécutée avec un brio savoureux. Lorsqu'on aperçoit le violent Paysage en Zélande, de M. E. Boonen, on reste surpris de constater qu’on à affaire à un peintre hollandais. Que devient donc la vision éthérée, fluide, estompée et attendrie des maîtres des Pays-Bas? ‘on seulement M. Boonen révolutionne et bouscule cette vision classique, et la seule logique aussi, mais il révolutionne l’aspect pittoresque de son pays. Et cela est excessif. Avec un instinct semblable, on ne reste pas dans une terre de brume éternelle : on gagne les contrées du soleil.

Quelques aspects de ces contrées élues figurent à Gand. L’aquarelle Chemin de halage, de l'Italien M. Jean-Fernand Luigini, n’est précisément pas une évocation de la péninsule, mais elle est peinte avec le sentiment musical et recueilli inhérent à la race. Plus vraiment méridionales sont les œuvres de deux Espagnols : MM. Victor Guirand de Scévola et Gonzalo Bilbao. Celui-ci, en sa Nuit d'été dans un faubourg de Séville, nous introduit dans un milieu pittoresquement peuplé d'hommes et de femmes qui sommeillent ou se lutinent, au plein air d’un beau soir tranquille et très chaud. C’est enlevé du bout d’une brosse spirituelle, qui obéit aux caprices d’une observation inquiète et intelligente ; une autre toile : La Gitanilla, n’est pas moinsintéressante,avecses tonalités somptueuses comme des accords de tapisseries. M. de Scévola est moins personnel, mais plus rutilant; les nuances dorées et vermeilles coulent de sa palette comme d’une source abondante et inondent complètement ses toiles. Il en résulte fréquemment un enveloppement excessif, qui rend les contours des choses et des êtres incertains et flottants, comme dans son portrait n° 203; toutefois, il sied d’admirer ainsi comme elle le mérite, la majestueuse effigie de femme debout, vêtue d’une robe de soie jaune et des épaules de laquelle tombe un manteau sombre doublé d’hermine.

Sans chercher à découvrir un frisson quelconque dans les chairs de cette femme impassible, il est permis de se laisser aller au charme que dégage l’intense harmonie des couleurs fondues.

LA SCULPTURE : COMPARTIMENT EXCLUSIVEMENT BELGE. — MAITRES ABSTENTIONNISTES. — LES GRIEFS DES STATUAIRES, — PLACEMENT DÉFECTUEUX. — QUELQUES GROUPES. — LE NU FÉMININ. — LES SCULPTEURS DE LA FIGURE MASCULINE. — SUJETS RÉALISTES. — LES BUSTES. — UN ANIMALIER. — CONCLUSIONS.

Le compartiment de la sculpture, au Salon triennal, est loin de présenter l’importance, l'intérêt et la variété que nous avons constatés dans le compartiment de la peinture. D'abord, celui-ci est véritablement international, puisque beaucoup d'artistes étrangers, de nationalités extrêmement diverses, y sont représentés par des ouvrages plus ou moins remarquables. Il en est tout autrement de la sculpture; cette section est intégralement composée d’exposants belges, car on ne peut considérer comme un statuaire un artisan d'Utrecht, qui a envoyé une plaquette en... cuir repoussé. Que vient faire ce Hollandais seul dans cette galère ? Car c’est presque une galère que l’unique salle exiguë où l’on a rassemblé les envois des manieurs de l’ébauchoir et du ciseau, tant ils sont à l’étroit et manquent d'espace... C’est là une critique en somme collective, puisqu'elle naît à l'esprit du premier profane qui pénètre en ce local peuplé de statues de plâtre, de pierre et de bronze. En effet, si l’on examine, les uns après les autres, les travaux que le haut lanterneau éclaire perpendiculairement, on convient à part soi que la place assignée à la plupart d’entre eux est encore trop bonne et qu’un endroit très obscur aurait mieux convenu à leur informe plastique, vu qu’il était de nature à en voiler les défauts et les gaucheries.

Il ne faut point penser que, étant strictement nationale, la salle de sculpture du Salon officiel gantois soit le reflet

fidèle de notre belle statuaire contemporaine, une des plus originales du monde, et qu’elle abrite des productions typiques de cette phalange de maîtres vieux et jeunes qui honorent notre école! Rarement on vit un compartiment aussi lamentable; et il faut se féliciter de ce que l’abstention des sculpteurs français, voire allemands et anglais, empêche le public de faire un rapprochement peu favorable, en l’occurrence, aux nôtres... Au catalogue, on cherche en vain les noms de MM. Thomas Vinçotte, Jef Lambeaux, Guillaume Charlier, Charles Van der Stappen, Godefroid De Vreese, Albert Desenfans, Egide Rombaux, Jean- Joseph Hérain; il est vrai qu’on y voit figurer, par contre, ceux de MM. Paul Dubois, Victor Rousseau, Charles Samuel, Jules Lagae et Pierre Braecke, mais ils se sont mis fort peu en frais pour briller selon leurs réputations respectives.

Ce n’est que ce dernier qui a tenu à montrer une œuvre absolument digne de son renom. Il est honorable qu’on l’en loue, bien que le jury de placement n’ait pas, semble-t-il, eu la logique et sage préoccupation de récompenser, comme elle le méritait, son action isolée : au lieu de trouver à son grand groupe Humanité un endroit qui eût permis de l’étudier sous tous ses aspects, il l’a installé contre une paroi, comme s’il se fût agi d’un haut-relief. Puis ils l’ont encadré de plantes ornementales, 6 combien ! qui nous contraignent à regarder de face ce travail considérable, autour duquel il eût fallu pouvoir se promener.

Assurément, il n’y a que les gens « du métier » pour répartir si inconcevablement, si inintelligiblement des sculptures... Ils en ont donné une preuve plus extraordinaire encore dans l'installation du colossal modèle du Carrier de M. Léandre Grandmoulin, une œuvre de plein air authentique, conçue et réalisée comme telle, puisque l'original s’érige au milieu d’un square sonengien, et que le jury gantois a collée dans un angle de murailles, également parmi des arbustes à signification tout aussi décorative. Ce sont là les anomalies les plus évidentes; il en est d’autres qui frappent moins le visiteur, maïs qui ont non moins indisposé aussi les exposants. Qui saitsil’abstention d’un grand nombre de nos maîtres principaux n’est pas

le résultat du vif mécontentement occasionné chez eux par l’emplacement de plus en plus réduit qu'on met à leur disposition dans les salons officiels ? Ils n’ont pas tout à fait tort quand ils se prétendent sacrifiés aux peintres... On sait qu’ils ont maïnte fois protesté contre cet état de choses regrettable. L’actuel exemple de Gand prouve assez que leurs griefs sont plus fondés que jamais.

Devinez-vous comment cela finira ? Par une abstention presque générale de tout ce qui compte un nom dans notre statuaire belge. C’est ce que me confiait ces jours derniers un des plus prestigieux imagiers de notre pays; tout en estimant cet inévitable boycottage des expositions gouvernementales un peu excessif, il nous avouait qu’il y souscrirait sans hésiter, pareille grève étant seule susceptible d'amener la solution du problème, qui est d'assurer aux statuaires le placement le plus favorable à la mise en valeur de leurs œuvres dans un espace où non seulement le visiteur se meuve à l’aise, mais où les statues elles-mêmes puissent respirer librement... N’est-il point singulier qu'à Gand on ait donné à l’unique salle de sculpture l’aspect d’un déballage, alors que dans toutes les salles de peinture du rez-de-chaussée et dans une partie des salles de l’étage, on n’ait adopté qu’une théorie de toiles, sous prétexte que des tableaux doivent être à la rampe pour produire l'effet recherché par leurssignataires! Conclusion : d’une part on ne néglige rien pour donner aux exposants plus qu'ils ne désirent; d'autre part, on ne néglige rien non plus pour desservir tout le monde... Quand rétablira-t-on la balance ? Nescio !

Et maintenant que, dans l'unique espoir d’être utile à l’art lui-même, nous nous sommes fait l'écho des doléances des sculpteurs, parlons de tous ces morceaux si mal disposés, ou plutôt de ceux qui s'imposent le plus à l’attention. L'Humanité de M. Pierre Braecke met en scène un couple symbolique ; les deux époux sont nus et la mère se dresse sur la pointe des pieds pour embrasser le mioche potelé que lui présente son compagnon. Cette composition est harmonieuse et simple; les attitudes ont de la vérité et le sentiment inscrit sur les visages est calme, reposé et heureux. La facture, poussée et personnelle,

MARCEL JEFFERYS : Cour ensoleillée

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