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LE SALON DU LABEUR

Vendredi 12 oetobre.

Il est au cercle « Labeur », dont le Salon vient de s’ouvrir au Musée Moderne de Bruxelles, deux sortes de membres : ceux dont l'effort est constant et qui luttent à coups d'œuvres toutes pleines de recherches et de volonté, et ceux qui se contentent de renouveler chaque automne les mêmes petits ouvrages, souvent originaux, mais n’accusant aucune évolution dans leur personnalité. Toutefois, ce qui frappe heureusement dans ce groupement depeintres et de sculpteurs, c’est la variété de leur vision et de leur métier. Certes, on ne peut formuler au sujet du « Labeur » le reproche d’une facture collective et d’une tendance commune assujettie à une palette identique, dont on a fait le grief à d’autres sociétés. Ici, tout le monde peint différemment, voit et sent différemment, et a le louable avantage — car cela n’est nullement intentionnel — de ne point ressembler à son voisin de cimaise.….

C’est là une qualité que les « laborieux » ont en partage. Mais ce que tous ne possèdent pas à un degré égal, c’est le désir tenace de poursuivre l'idéal et de le forcer dans les hauts retranchements, d’où il nargue les artistes peu intrépides. Le « Labeur » existe depuis neuf années; eb bien, il est des peintres et des statuaires appartenant, si pas depuis sa fondation, du moins depuis six ou sept années au Cercle, et qui n’accusent aucune évolution, aucune marche ascendante. 11 ne suffit pas de prouver, au moyen de petites toiles rapides, de pochades ragoûtantes, qu’on est coloriste et qu'on a de la patte. Cela séduit chez un débutant; quand celui-ci, après plusieurs saisons, réédite en nous cette impression, sans l’augmenter, sans l’amplifier, le critique et l’amateur désillusionnés sont en droit de lui demander raison de ses belles promesses non tenues. A quoi bon posséder du talent, si celui-ci n’est jamais mis au service d’un mouvement hardi?

Ils sont quelques-uns ainsi au « Labeur », dont on attend depuis longtemps une manifestation énergique et qui s'obstinent à suivre le chemin facile où poussent sur les bords les fleurs ne demandant aucun soin... La façon adroite et élégante avec laquelle ils cueillent ces fleurs engendre le regret qu'ils n’aient pas l’ambition d'en cultiver de plus somptueuses et de plus rares. Il est au « Labeur », notamment, un sculpteur qui passait, il y a quinze ans déjà, dans les clans jeunes, pour avoir du génie; à cette époque il fréquentait l'atelier de Jef Lambeaux et on parlait de ses ouvrages comme de ceux d’un maître d’avenir incomparable. Plus tard, de temps à autre, on prétendait qu’il travaillait à une œuvre magistrale et sensationnelle. On attendait impatiemment l'exposition de ces morceaux et on saluait avec empressement ce modeste statuaire qui avait, disait-on, tant de talent. On attend encore qu’il légitime sa singulière réputation d’antan : allez voir au Musée Moderne les petites machines, presque insignifiantes, qu’il a posées sur des socles !... Much ado about nothing.

La plupart de ses camarades font moins de bruit et font plus de progrès. C’est surtout l'envoi de ceux-ci qu'il faut examiner; ils nous fournissent le plaisir qu’en vain nous demanderions aux autres. Regardez avec quelle bravoure, avec quel dédain des préférences banales et courantes M. Auguste Oleffe poursuit son but. Luministe éclatant, chantre de la couleur précieuse, il peint avec un enthousiasme qui lui fait parfois prendre avec le dessin des libertés trop audacieuses. Mais on sent là un artiste sincère, un artiste épris de la belle nature et des belles formes, et surtout amoureux de la grâce des lignes féminines et des gaietés du soleil. On voudrait voir en son Juillet plus de fini, un métier plus caressé, plus complet. La facture est souvent trop sommaire et la tête du second plan, à gauche, est assurément trop hâtivement brossée. Mais quelle rutilance splendide, quel ensoleillement des fonds, quelle richesse aristocratique en cette robe de la femme assise dans son fauteuil d’osier, où les mauves, les gris et les blancs s’accordent en une tendre symphonie! Son Coin du chenal est presque tragique avec les coulées bleues,

brunes, vertes des eaux copieuses et pesantes, où se maintient une arche vétuste.

Un nouveau venu, dont nous avons déjà fait l'éloge naguère, M. Jean Le Mayeur, a soumis à une perception toute personnelle de la nature les principes néo-impressionnistes : tout s’irradie en ses tableaux, où l’astre du jour règne avec une telle puissance qu’il ronge les contours des êtres et des choses et produit parfois un brasillement auquel la rétine doit s’habituer insensiblement. C’est audacieux et neuf. Quant le peintre aura mis plus d'équilibre dans les éléments composant ses paysages et qu’ilauratamisé sa palette par l’étude plus entendue du pays de dilection, il atteindra à une expression élevée et sentie. Le Soleil du soir et le Quai à Nieuport sont un sûr garant de l’avenir qui l’attend.

Le problème de la lumière fait aussi l’objet des analyses de MM. Henry Ottmann et A. Cosyns, qui, étant allés s'installer à Paris, adressent de là-bas de petites pages aimables et charmeuses à des titres divers, où l'influence française met une note de modernisme évident. Le premier a une couleur riche et pure, tandis que le second est souvent opaque, avec ses bleus envahissants et artificiels. La Nature-morte de M. Ottmann ést exquise et distinguée comme certain morceau de Chardin plongé dans un bain de soleil... De M. Cosyns, c’est la Timbale et le Magot qu’il fautlouer pour le pittoresque de l’arrangement et la fermeté de la touche.

Autre impressionniste, plus gris, mais très délicat : M. Ch. Dehoy, dont le Coin de jardin a de belles qualités d’atmosphère. A lui, s'apparente M. Willem Paerels. Celui-ci est en progrès; fidèle à sa vision argentée, il s’efforce cependant de se débarrasser de l’estompage qui particularisait ses tableaux antérieurs. Il y a encore en ses cadres un tamisage malencontreux qui travestit les formes et bouscule les plans; et cet engrisaillement excessif cause une monochromie trop intentionnelle. Quand elle est moins voulue, M. Paerels traduit Vers le soir un calme et langoureux coin de canal. Encore inquiet, encore inexpert et malhabile, M. Louis Thévenet nous attire et nous séduit par le charme qu’il inscrit en ses petits intérieurs. Le pro-

grès de ce jeune peintre est remarquable : sa couleur chaude ne rappelle plus qu'autrefois elle semblait empruntée à la palette de M. Oleffe : elle lui appartient, comme lui appartient son faire appliqué et un peu gauche, mais d’une grande conviction. Les meubles, les bibelots qui peuplent ces logis ont une vie intime qui s’accorde avec la vie des murailles et évoquent si bien l’âme des gens qui, parmi eux, passent leur existence et dont on croit entendre le pas et la parole dans une pièce voisine. Il ne se dégage pas le même charme des productions de M. Georges Le Brun, un intimiste trop sec, trop méticuleux, et par cela même, pas assez ému; sa meilleure chose est le Bourg dans la vallée, où règne un silence attendrissant et poétique.

Sans adopter un métier conforme aux tendances nouvelles, quelques autres artistes n’en sont pas moins combattifs ; tout en restant, de certaine manière, dans la tradition de l’école, ils pratiquent un art d’où est exclu le souci négligeable de plaire au premier visiteur venu. Ainsi, l’art de M. Thysebaert est farouche et âpre, avec une sécheresse de tons qui va de pair avec son dessin arrêté. Il continue à s'intéresser aux humbles et sa sympathie pour eux les lui fait exprimer avec une vérité brutale. Bêtes et gens sont rendus avec la même aride et pénétrante vérité; et son puissant Cheval de halage laisse lire dans les plis de sa robe blanche usée le long et fatigant travail de beaucoup d’années. La couleur de M. Georges Vanzevenberghen est plus ferme, plus cossue et aussi plus veloutée ; ses accords sont gras et son dessin moins brutal. Sa Lessiveuse, vue au dernier Salon de Liége, est un superbe morceau de peinture, où la matière est interprétée avec une véritable éloquence.

M. Jules Merckaert est, lui aussi, en progrès considérable ; il continue sa série de canaux faubouriens, aux eaux glauques et grises où se réverbèrent des maisons inégales, vétustes et comme attristées de regarder de leurs fenêtres basses la nappe insidieuse et mélancolique du bief. La facture aussi devient plus serrée et la mise en page indique une évolution dans le goût de ce jeune paysagiste doué. Admirez, à ce propos, la Sortie de l’écluse, un tableau qui

ne fe

est complet et où le train de chalands avance avec une lourdeur si juste sur le flot tranquille.

La ténacité de M. Victor Hageman est superbe; il nous donne quelques nouvelles interprétations des émigrants qu’il a observés à Anvers. Pages navrantes, senties, qui troublent et apitoient non seulement par le sujet, mais par le talent profond et compréhensif avec lequel tout cela est réalisé. Le dessin est large et nerveux et la plastique de ces prolétaires singulièrement saisie. M. Martin Melsen est toujours le chantre humoriste des paysans de la Campine anversoise, dont il campe les types avec estime et souligne les travers physiques en les mariant avec leur ambiance champêtre. M. Henri Thomas reste le peintre délicat et fin que nous aimons; sur sa palette se précise et s'enrichit la tonalité distinguée de ses harmonies délicieuses. Rosesthé et Gants noirs sont un petit morceau d’un charme subtil et d’un faire presque immatériel. Les croquis de l’auteur de Vénus confirment la haute opinion qu’on s'était faite des qualités de ce dessinateur savant et sûr, toujours hanté cependant par le souvenir de Rops, mais si susceptible de se débarrasser de ces influences.

Le « Labeur » compte deux incontestables poètes MM. Henri Binard et Valerius de Sadeleer, deux poètes absolument différents dans leur expression. Le premier est flou autant que le second est dur. Maïs tous deux interprètent la nature de leur choix avec une émotion également concentrée et amoureuse. M. Binard adore la nuit, la nuit lunaire avec ses resplendissements argentés ou vermeils et le jeu de ses lueurs mystérieuses sur les eaux, sur la terre, sur les plantes; ses Dunes sous la neige sont imprégnées d’un enchantement féerique. M. de Sadeleer, lui, recherche plutôt les effets du crépuscule sur la Lys, la tombée du jour sur les villages qui se recueillent et s’endorment et vont confondre le silence de leurs foyers avec le silence des étendues alanguies. Ses différents aspects de la Rivière dégagent une séduction des plus raffinées. Citons encore de magistrales lithographies dordrechtoises de M. André Suréda, dont les aquarelles, moins solides et moins colorées aussi, ont du pittoresque et du mouvement; les vigoureuses gouaches néerlandaises de M. Alexandre

Robinson; d’aimables pages d'album de M. Paul Stevenart, qui nous donne de l'Italie des vues pâles et ternes, et des toiles encore malhabiles de MM. Paul Dom et Félix Sauter.

Le compartiment de la sculpture n’est pas considérable : M. Jules Herbays, dont la figure féminine : Adolescence a une ligne gracieuse, ne se contente plus de sa réputation destatuaire exclusivement matérialiste, car il a mis en cette œuvre un joli sentiment. Nous ne trouvons pas en face de l'envoi important de M. Joseph Baudrenghien la sensation d’une marche ascendante vers un idéal déterminé. Ilrevient trop au caractère archaïque de ses ouvrages de début et par conséquent ne communique pas au spectateur l'illusion de l'existence véritable. Ses figures, religieusement modelées, observées dans leurs mouvements avec une exactitude trop objective, manquent de vitalité et de nervosité. Pourtant, en son groupe des Carriers,il y à une allure collective rythmique. Les deux figures d'hommes qui se pelotonnent dans iles angles de sa Cheminée parlent un langage décoratif admirable; et le buste masculin est un portrait malicieux et spirituel d’une intelligence intense. Sans révéler une psychologie aussi pénétrante, le buste en marbre de M. Léandre Grandmoulin : Appréhension, n’en est pas moins une œuvre d’une distinction et d’une élégance magnifiques. Il y à comme une gaze de tristesse imperceptible tissée sur ce visage délicatement fouillé, aux formes fines et un peu estompées. Le sentiment de la bouche est suave et la chair des épaules et du dos frissonne véritablement. C’est la plus belle œuvre qu’ait créée l’auteur du vaste Carrier monumental de Soignies.

Signalons en terminant un joli masque en plâtre, vibrant de couleur, de M. Ferdinand Schirren, et le portrait de M'e Elisa D. H..., où ce sculpteur souvent incohérent et toujours à la recherche de sa voie paraît vouloir appliquer à la statuaire le métier inacceptable et barbare des pointillistes excessifs. Cela fait qu’on croit se trouver en présence d’effigies de gens marqués de la petite vérole.. Et le rôle superbe de l’art n’est précisément pas de nous donner pareillement le change sur la réalité heureuse et avenante des choses — mobiles ou animées.

En prenant congé d’eux, souhaitons aux membres du « Labeur » d’accentuer leur progression associée et de donner aux traînards de leur groupe la magique conscience de la grande joie qu’on puise en montant vers ces hauteurs d’où le héros de certaine inoubliable pièce de Bjoernstjerne Bjoernson contemple la nature et l’humanité. Noblesse oblige. L’an prochain, le « Labeur » célébrera le jubilé de son existence décennale. Cette circonstance devrait stimuler tout le monde.

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