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L'EXPOSITION DU SILLON

LA PEINTURE Jeudi 15 novembre.

Quand on parcourt les salles du Musée Moderne, où le « Sillon » a installé son treizième Salonnet annuel, ce qui frappe tout d’abord, c’est l’atmosphère active, l'atmosphère de travail qui émane des ouvrages rassemblés. En effet, une des qualités particulières des membres de ce cercle est l’ardeur avec laquelle tous peinent et tâchent de s'élever. Dans cette fièvre vaillante, il leur arrive de donner à leur effort une direction peu dissemblable, ce qui fait qu’il est permis de leur reprocher d'accorder leur besogne collective avec une vision collective aussi. Car il y a au «Sillon » des peintres qui voient de la même manière, qui ont un métier pareil et qui ne se différencient que par des nuances de palette ou des accents de dessin. Cela n’enlève rien à leur talent, mais ce talent s’avérera plus haut lorsque chacun aura pour une bonne fois secoué l’influence singulière qui le rattache à son voisin et aura rompu le charme malencontreux de ce phénomène d’endosmose esthétique.

Le petit groupe où ces liens de parenté se distinguent avec le plus d’évidence se compose de MM. Frans Smeers, Albert Pinot, Maurice Wagemans. Le premier, qui jadis péchait souvent par une facture brutale et une couleur trop éclatante, s’est affiné, est devenu somptueux. Son envoi marque une étape considérable dans sa jeune carrière. M. Smeers peint le paysage maritime et le paysage urbain, et les peuple de figures. Tout cela est compris avec la même ampleur décorative; car il a adopté un métier large, étendant les clairs aussi bien que les ombres en tons plats. Cela lui permet d'éviter la surcharge des détails superflus, ceux-ci étant absolument noyés dans l’enveloppe du plein

air égaliseur. Ce détail, M. Smeers le suggère plutôt, grâce à quelques accents amortis dans les clairs-obscurs et à quelques vivacités dans les plans lumineux. Sa couleur est pure, riche, parfois encore trop vive, mais d’une chaude harmonie joyeuse, reflet du panthéisme que professe cet artiste courageux : ne traite-t-il pas les chairs, les eaux, les ciels et la terre avec une joie intense? Son Eté, arrivé à Gand après l’ouverture de la Triennale, et dont nous n’avions pas pu parler, par conséquent, à cette occasion, est tout plein de ce matérialisme ardent. Et le dessin ferme s'allie avec les formes et les apparences solides de la nature du littoral où se meuvent les cinq figures interprétées. Pleine de ces qualités, la petite toile L’Estacade, avec ses deux jeunes filles penchées par-dessus le garde-fou de bois, est cependant d’une couleur plus distinguée, plus harmonieuse, avec ses gris, ses verts passés, ses blancs patinés et son lointain qui s’estompe.

Tout aussi Flamand dans son expression que son ami, M. Maurice Wagemans ajoute à cet apanage racique quelque chose de subtil et d’élégant qu’il paraît avoir puisé dans une admiration intelligente des maîtres anglais contemporains. Il sait comme personne tamiser les violences par l’enveloppement de l’espace; de là des gris-perle d’une fluidité extrême, des bleus saphirés magnifiques et des noirs profonds tirant sur le bistre. Ses deux grandes marines sont splendides de vastitude pittoresque et d’intensité de sentiment. En plein vent règne une sorte d’émotion romantique, communiquée par la silhouette des deux personnages qui, sur la grève, affrontent l’intempérie pour se laisser aller à la séduction sauvage du spectacle prodigieux qui les attire et les confond dans sa beauté formidable et mélancolique. Toutes les petites études de plein air de M. Wagemans attestent sa distinction de coloriste, la vigoureuse élégance de son dessin, la fine émotion de son âme poétique. Il détient le tempérament le plus raffiné du « Sillon » et en est également le peintre possédant le métier le plus onctueux, le plus tendrement réalisé.

Cet admirable métier, il le tient cependant en partage avec M. Albert Pinot, un autre peintre de race; lui aussi adore les gammes grises, la symphonie des tons neutres;

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sa Marine est une petite merveille à ce point de vue. Combien sont justement vus : Septembre et Bassin à Ostende, exécutés du bout d’une brosse adroite et inspirée. Si cette brosse est plus rude, plus positive que celle de M. Wagemans, il sait toutefois l’assujettir d'autre part à une conception extrêmement éthérée. C’est surtout lorsque, délaissant les plages et les logis paisibles, il interprète la fleur, qu’il atteint à une légèreté de touche qui immatérialise ce qui le requiert. Les Roses blanches sont d’une richesse de coloris surprenante qui s’harmonise prestigieusement avec la composition subtile des corolles où tout n’est que parfum et griserie…

À côté de ce trio aux traits familiaux, il y a quelques peintres dont la réputation n’est pas aussi notoire, mais qui ne négligent rien pour la conquérir. Il faut surtout louer la ténacité de M. Gaston Haustrate, un jeune doué d’une vocation extrêmement énergique; il chante sur un ton majeur, parfois même discordant, les quartiers populaires et les types populaires, excellant à rendre avec la même intelligence puissante la patine d’une vieille masure ou les traits usés d’une vieille femme du peuple. D'ailleurs, son talent est peuple, dans la franche acception du terme. Il est attiré par l’aspect minable et savoureux des ruelles anciennes et par les couleurs fortes et solides des vêtements dont s’habillent les pauvresses ou les très petites bourgeoises qui y habitent. Parmi ses paysages urbains, le Béguinage est le meilleur, selon nous, car l’atmosphère estompe davantage que dans les autres les seconds plans, ce qui communique à cette œuvre un charme plus concentré; parmi ses effigies prolétariennes, une des études de ses « portraits de dames d’un certain âge », comme dit l'artiste avec un euphémisme humoristique, est truellé d’une brosse fougueuse qui n’exclut néanmoins pas l’entente psychologique de la physionomie. Le portrait de vieille dame,au masque encadré d’un bonnet blanc à brides, est exécuté avec plus de fondu, avec plus de religieuse attention et avec plus de pénétration morale. Un autre peintre bien doué est M. Armand Apol, plus lâché, plus sommaire, mais extrêmement coloriste en ses paysages; cela n'empêche qu'ils soient bien établis et d’un pittoresque

réussi. L’Ecluse à sec a fourni à M. Apol le sujet d’une toile originale dont les verts profonds et gras se marient avec l’alluvion humide et brunâtre abandonnée par les eaux.

Le progrès de M. Philippe Swijncop n’est pas aussi marqué que celui de ses camarades; son nu : Fantaisie, correctement dessiné, peint avec facilité, a des chairs plâtreuses et livides qui indisposent autant que l’attitude, assurément vraie et observée, mais trop voulue du joli modèle; la partie la plus heureuse de ce tableau est la jupe dénouée de la femme, qui s’affale si légèrement autour de ses jambes, en plis souples. Le Portrait de M" R... et de son fils est une page admirable, où la femme debout est campée avec élégance, dans un salon discrètement pénombré. Il est dommage que dans cette ambiance aussi paisible que cossue, la tête du gamin apparaisse comme une faute : elle manque de vie et gâte l'excellent effet de l’ensemble. Signalons encore de ce peintre ses Barques, un morceau pittoresque et énergiquement exécuté en belles pâtes.

Une nouvelle recrue du « Sillon », M. Victor Simonin, après avoir longtemps fait du violon, se consacre désormais, poussé par un véritable tempérament artiste, à la peinture. Son ancien métier a sur sa vision une influence manifeste. Seul, un musicien pouvait parvenir à cette forte symphonie de tons, à ce puissant accord de nuances grasses qui sont le sceau de ses natures mortes, réalisées, dirait-on, par un homme du septentrion infiniment séduit par les ouvrages de Siméon Chardin. Au premier abord, ces toiles paraissent très brunes et un peu « juteuses ». Mais à les regarder de près, on constate qu’elles sont brossées sans ficelles, avec une sincérité de métier qui s’allie avec la sincérité d'observation. Il peut sortir de cela une personnalité curieuse; Car, quand on sait signer ce que M. Simonin appelle un Petit ménage, et qui est la réunion de ces choses fort matérielles : un pot de grès, une tasse de faïence, une tomate, un cornichon, une pinte et une bouteille, on est capable de réaliser un effort énorme. A vrai dire, cet art est dépourvu d'émotion, mais il fournit la joie de la belle matière des choses bien suggérée dans sa diversité.

Quelques autres figuristes exposent au « Sillon ». Signalons un petit portrait de fillette sur ivoire, exquis de fraicheur et de finesse mutine, de M. François Bulens, le premier de nos miniaturistes modernes, lequel montre aussi deux intérieurs d'église traités à l’aquarelle, mais qui ont un parfum de l’école de Van Moer. Les deux portraits féminins de M'E Louise Brohée sont d’une vie morale et physique à la fois ; la couleur est impure et c’est dommage, car ces ouvrages sont peints avec sincérité, avec compréhension, et la manière dont l’auteur sait ombrer ses visages dit assez qu’on peut attendre beaucoup d’elle, si elle a de la persévérance.

Les estampes en couleurs de M. Victor Mignot ont de la vérité et de l'humour; les types reproduits, êtres et choses, sont dessinés avec sécheresse, mais avec beaucoup d’esprit. I1 y à aussi des tableaux de cet aquafortiste véhément, notamment deux Roses rouges, dont les corolles saignent splendidement sur un fond obscur qui relève encore leur tache vive. Il sied d'admirer comme il le mérite M. Jean Laudy, un psychologue pénétrant, qui expose quelques physionomies pleines d’une vie personnelle. Assurément, on reconnaît là des influences variées; ainsi, le portrait masculin n° 86 a presque l'intensité morale et matérielle d’un Lenbach; les traits sont fouillés, comme si l’artiste avait voulu scruter le caractère le plus intime de son personnage. Si ce masque est par cela un peu dur, un peu sec, celui, par contre, d’une jeune femme {n° 85) est doux, tendre et enveloppé. Le métier de ce portrait-là est osé, large et instinctif; et la main surtout est enlevée à la façon de Manet...

Ceux qui se consacrent presque exclusivement au paysage ne brillent pas extraordinairement au « Sillon », cette année; M. Henri Deglume, qui promettait mieux, est flou, chipoté, floconneux, ouateux, avec cependant un sens pittoresque; M. De Greef piétine sur place et n'ose avancer sur ce chemin clair où ii s'était engagé à ses débuts et où le souvenir de son père l’avait logiquement conduit : ses verdures sont engrisaillées et sans exactitude de plans. Ce que nous aimons le plus, c’est le Quai des Remparts, à Termonde, bien construit, savou-

reusement peint, et qui évoque les sites préférés de Jules Merckaert.

L'envoi de M. Jean-François Tordeur est important, mais n'indique pas davantage une évolution progressive. À ses débuts, M. Tordeur, qui à toujours fait preuve d’un fier courage, rappelait à la fois et Hippolyte Boulenger et Victor Gilsoul, double influence qu’il était parvenu, au prix d’études fidèles de la nature brabançonne, à presque complètement éliminer de ses travaux. Or, c’est précisément à l'heure tant désirée où il est sur le point de prendre possession de lui-même qu'il bifurque soudain, quittant la bonne voie pour un chemin de traverse. À présent on pourrait croire que c’est la hantise de Jean-Baptiste De Greef qui guide son inspiration... Il recherche, comme lui, mais sans parvenir à les rendre avec prestige et émotion, les frondaisons dorées par l’automne. Le métier a quelque chose de trop décoratif, avec ses petites touches monochromes, égales et méthodiques. Cependant, il y a de la chaleur en ces pages; et si la facture était moins superficielle, on se laisserait aller au charme des coins sylvestres reproduits.

Signalons encore, pour terminer notre examen du compartimentdelapeinture,de curieuses esquisses impétueuses de M. Gaston Bouy, interprétant les bords de l'Oise à l'instant incendiaire du couchant, et un Vieux Coin de M. Romain Van den Brugge, qui, à côté de défauts nombreux d’atmosphère et de couleur, possède la qualité de nous offrir un aspect fort pittoresque et joliment choisi d’un vétuste quartier de ville flamande. Malheureusement, il manque à son auteur un goût plus prononcé et un sens plus délicat des choses, qu'il traduit avec une brutalité trop sèche et trop mécanique.

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