‹ L'année artistique 1906Chapitre 40 sur 44 · BRIZEUX · texte numérisé non relu

BRIZEUX

EUG. DE BREMAECKER : Figure tombale (Plätre

avoir trouvé sa voie. Or, lui qui avait pratiqué surtout un art moderniste, au symbole sentimental, il découvre cette voie dans un rêve rétrospectif et réaliste : séduit par l’inconnu de l’époque magdaléenne, il tente d'évoquer en de petites compositions nerveuses les aspects humains de la préhistoire. Il le fait avec beaucoup de volonté, s’efforçant de donner à ses personnages une apparence conforme à ce que la science nous apprend sur eux. Cet art-là est donc basé sur l’étude de la vie et sur l’étude de l’ethnographie. Mais M. Mascré doit se méfier un peu; le masque de ses troglodytes est trop visiblement simiesque et l’anthropologie nous apprend qu'aux temps paléolithiques, notre ancêtre était déjà près d'atteindre à l’aspect physique qui nous distingue, ceci par manière de parler. Ce détail n’enlève rien à la valeur des compositions; d’entre celles-ci, nous aimons surtout le Graveur qui trace sur une tablette de schiste, du bout d’un burin de silex, l’image d’un mammouth.

À vrai dire, cette représentation peut sembler audacieuse. L’individu préhistorique n’a jamais gravé ou peint cet animal, et encore exceptionnellement, que surles parois de ses grottes. Conformément aux intentions magiques, il n’interprétait sur ses cailloux et sur des os de renne que les bêtes dont il tirait quelque utilité, soit en les domestiquant, soit en les mangeant. M. Mascré aurait donc été plus vrai en faisant exécuter par son héros un bovidé, par exemple. Mais, gardons-nous de chicaner; ce détail ne compromet pas le charme de la figurine assise, dont l’attitude est observée et vivante. Les autres essais dans le même esprit : L'affût, Fabricant de haches, Conquérant, sont inférieurs à celle-ci. Mais il y a là une direction curieuse qui, basée sur une analyse entendue de la nature humaine, est susceptible de nous fournir d’intéressantes réalisations.

Les œuvres de M. Franz Huygelen font penser au réalisme romain; l’artiste, d’ailleurs, à travaillé en Italie et on reconnaît en ses ouvrages l'influence incontestable qu’il a subie là-bas dans l’admiration des œuvres de l’antiquité. Aiïnsi son Taxandre n’est pas seulement traité à la manière qui particularise les œuvres de l’époque impériale, mais

possède un agencement conforme à leur tradition. Ce buste a une ampleur toute décorative. Moins sèches, mais tout aussi vraies, sont les formes de la Joie maternelle, un joli groupe en bronze exécuté avec une souplesse moderne. Exquise est la tête en marbre : Fille de Santa-Lucia, pleine d’une vie heureuse et réfléchie. Si le petit buste, en marbre aussi, de Saint Jean est le prétexte à une interprétation d’une finesse un peu sévère, le buste marmoréen : Napolia, dont la matière est si délicatement chaude, est par contre trop impassible et d’une signification allégorique et ethnographique trop indéterminée.

Que dire du vaste bas-relief en plâtre : Le repos ? Les qualités d'exécution de M. Huygelen s’y retrouvent, pourtant amollies par endroits. La composition est habile et les personnages pittoresquement groupés. Pourtant ici encore, et de façon trop absolue, l'influence romaine se fait sentir dans l’agencement, l'influence romaine de la décadence : Comment expliquer sans cela l'encombrement du champ de la scène? Il n’y a pas un bout de la surface qui ne soit pris par les éléments de la composition. On dirait que le statuaire a eu peur de laisser transparaître un bout de ciel entre les figures principales de son groupement symbolique. I1 a bouché, pour ainsi dire,le moindre vide. Naturellement, il en résulte une certaine lourdeur dans l’ensemble, et un manque d’air. Les Grecs laissaient volontairement le champ libre à leurs bas-reliefs; c’est la source de l'harmonie sobre etdel’éloquence plastique extrémement expressive qui les marquent d’un sceau incomparable. Sans déchoir, on est autorisé à respecter ces principes et à les adopter... Ceci dit à propos d'un travail qui n’est pas bien personnel, car il rappelle encore l'Académie, mais où il y a des morceaux excellemment entendus, le trio de femmes, par exemple, debout à droite, et qui ont du charme dans les physionomies et de la simplicité dans leurs attitudes dépendantes.

M. Auguste Puttemans est un sculpteur savant qui sait allier la puissance de la forme à l’élégance de la ligne. Sa figure masculine : Impassibilité, a une allure austère et formidable prêtant à sa signification morale une intensité qui étonne. C’est un bloc qui donne la sensation d’être

aussi inébranlable que le sentiment qu’il incarne et que le masque volontaire et énergique exprime si orgueilleusement. Ce qui est de nature à démontrer les moyens singulièrement opposés et variés de cet artiste, c’est la distinction, la finesse qu'il sait mettre en des ouvrages dont la délicatesse constitue une totale antithèse avec ce que son ébauchoir crée de fougueux et de colossal. Délicieuse et si jolie d’attitude est dans sa grâce non maniérée la Naïade en bronze doré de sa lampe-liseuse. Les formes sont agréablement modelées et font de ce morceau d’art mineur une chose qui séduit les sens et enchante le regard.

ALIÉGE o 0,0 0 LES EAUX-FORTES D'HENRY MEUNIER

Vendredi 16 novembre.

Dans la salle, malheureusement trop obscure, du Cercle Athlétique Liégeois, s’est ouverte une exposition importante d'œuvres d'Henry Meunier.Beaucoup de ces ouvrages sont connus; par contre, il en est d’inédits, dont les amateurs liégeois ont par conséquent la primeur. Ces productions ne sont pas moins remarquables que les précédentes; en effet, elles nous montrent le jeune graveur bruxellois en possession de tous les moyens que l’évolution de sa personnalité faisait pressentir naguère, c’est-à-dire un métier gras et savoureux dont s’élimine la sécheresse des planches initiales, et une entente émue du site pittoresque. Car Henry Meunier s’attache davantage à exprimer le sentiment d’une chose que sa matière. Et pourtant, avec quelle troublante vérité il saisit la ligne de ses paysages, surtout ceux de cette farouche contrée ardennaïise dont il s’est fait le chantre convaincu et épris.

Parmi la série d’eaux-fortes nouvelles, il est quelques effets nocturnes impressionnants, sobrement, sincèrement mis en page, et traités avec une solidité et une nervosité qui se plaisent à donner aux noirs une saveur chaude et profonde. Ces noirs intensifient le mystère qui se dégage du pays interprété et accusent l’effarement des plaines et des vallées assoupies. Il arrive qu’un certain romantisme se mêle à la vision réaliste et mystique à la fois du graveur; alors il exécute ces deux estampes : Une croix et la Voie lactée, qui sont comme le complément d’une idée qu'Henry Meunier avait réalisée dans son superbe Calvaire. Le charme austère et recueilli qui émane de la Lisière de Sapinière est intense aussi : une théorie de troncs encreux opposent leur masse aux volutes livides de lourds nuages

qui s’échevèlent sur un ciel engrisaillé. C’est simple, mais c’est empoignant.

Tous les récents ouvrages de Meunier ont, à des titres différents, les qualités d’art, de facture et d'émotion qui particularisent ces œuvres-là. Ainsi, dans l’exquise et minuscule Contrée féodale règne comme une atmosphère rétrospective, tant est suggéré avec séduction l’ « esprit » de ce val où serpente le filet d’argent d’une rivière et que de hautes montagnes, couronnées de ruines estompées par la nuit, encerclent ainsi que des murailles. L’Orage a également une grandeur simple qui étonne, frappe, et finalement, subjugue. Et, en ces moindres planches, on découvre une compréhension pleine d’ampleur de la vastitude décorative du pays désolé et rustique auquel Henry Meunier consacre désormais son burin. Quelques paysages, traités à la gouache et au pastel, complètent l’ensemble de cette réunion d’eaux-fortes. Sans rechercher l'éclat de la couleur, l'artiste arrive, en ces patients travaux, à une puissance de ton qui s'accorde superbement et harmonieusement avec le sentiment que l’heure et le temps inscrivent dans le cœur de l’artiste quand il se met à traduire sa contrée de dilection.

À LA SALLE ROUTE o o o PEINTURE ET ART APPLIQUÉ

Samedi 17 novembre.

Les quelques jeunes artistes qui ont réuni certains de leurs ouvrages dans la Salle Boute donnent une preuve nouvelle du besoin insatiable d'exposer malgré tout qui règne maintenant dans les ateliers. En effet, les uns ont participé récemment à des salons de cercles, d’autres à la Triennale de Gand. Or, ils ne prennent pas le temps de respirer : déjà ils s’attellent à une exhibition nouvelle. Il est même telle œuvre, arrivée à la dernière minute, et qui ne figure pas au catalogue... On se demande ce qu'il va advenir de l’art si les générations dernières sont animées de tels sentiments regrettables; ceux-ci n’ont pour base qu’un extrême désir de publicité, sans préoccupation bien intense et bien zoble de sacrifier avec conviction et modestie aux déesses de la Beauté.

Ils sont six peintres et un artisan d'art; ce dernier au moins à l’excuse d’être inconnu et de nous montrer, par conséquent, ce qu’il estime de mieux dans le résultat de ses efforts. Il s'appelle Fernand Carion et travaille les métaux. Dire qu'il les soumet à une fantaisie très imaginée serait excessif, Car il n’y a point dans ces productions mineures une direction uniforme et caractéristique d’un tempérament spécial. M. Carion torture le fer sans souci de la ligne harmonieuse, et s’il est original par son défaut de logique, de raisonnement et de pondération, il n’est assurément pas personnel... Et cependant l’art décoratif réclame avant tout de l'équilibre et de l'harmonie. Or, quand l’auteur forge le fer ou martèle le cuivre, il songe tout d'abord à étonner, ce qui est abusif. Ce qu'il y a de mieux est une « plaque de propreté » en laiton, qui nous offre, en un relief peu accusé, une silhouette d’oiseau de proie d’une amusante stylisation.

Voici maintenant les peintres : M. H. Leroux pastellise avec brio, selon les principes luministes et impressionnistes. Sa touche est ou bien légère ou bien pesante, mais elle est colorée, claire et ferme. Il trouve une jolie et avenante personnalité dans l'interprétation des entrées de vieux châteaux, grilles de métal s’ouvrant dans de vétustes murailles patinées sur la crête desquelles retombent les massives frondaisons d'arbres séculaires; et derrièré ces grilles on devine les perspectives de parcs romantiques. Toujours véhément et impulsif, M. F. Lantoine est représenté à la salle de la rue Royale par quelques paysages presque hallucinés, ayant des effets de nuages effarants et un éclairage livide. Dans cet ordre d'idées, il faut regarder particulièrement : la Tour des Templiers etla Meuse, par un soir d'automne. Formant contraste, le Nocturne est une page exquise de poésie tranquille, noyée dans la paix de la nuit lunaire. L’Automne non plus n’est point dépourvu d’un charme désolé.

Les esquisses de M. René Deman sont fougueuses, mais inexpertes et gauches; elles révèlent de l’emballement, mais témoignent aussi d’un manque de compréhension de la nature. Tout cela est sommaire de rendu et sommaire de sentiment; M. Deman est trop vite satisfait : pour exprimer la réalité, il faut pouvoir, il faut vouloir y lire avec plus d'attention et de plaisir. L'Epave est une pochade qui a certaine gravité tragique; pourtant, elle marque de nouveau l’infuence de M. Auguste Oleffe, que nous avons déjà indiquée naguère et qui a traité le même sujet en une page plus puissante. M. Deman doit encore beaucoup travailler; s’il travaille, il est susceptible de se manifesteravec franchise. Peintre médiocre, M. Jean-L. Minne est un dessinateur intéressant. Moins ascétique que son homonyme, le sculpteur gantois Georges Minne, il est pourtant attiré par les symboles religieux et aussi par les mystères des ténèbres. Si le métier est maigre, l’émotion est, néanmoins, délicate et contenue; ainsi le triptyque : Le sommeil au cloître, est imprégné d’un attrait attendri. Sa Nuit aussi est attirante; mais sa Vierge espagnole est, de tout, ce que nous préférons. Le modelé ici est ferme, les formes ont de l’accent et le manteau de la couleur.

Encore inquiet, M. W.Jelley continue à chercher sa voie; il pratique la figure et le paysage; et celui-ci, il le teinte de bleu et en exprime avec inconsistance les aspects choisis. Sa Porte, qui nous offre une échappée sur une cour de ferme rustique, est obtenue en tons qui ont la finesse du pastel. Une excellente toile est le Vieux pêcheur, type sévère et sympathique, dont le visage est tenu dans un clair-obseur qui favorise l’expression mélancolique du marin dont le masque se découpe de face sur un fond bleu estompé. Ce qui est crispant chez le peintre, c’est la nécessité à laquelle il croit indispensable de sacrifier, d’adopter une facture différente pour chacun de ses ouvrages. Il y a donc là, non pas seulement un manque de vision nette, mais aussi un manque de facture propre à l’artiste. Ce qui fait défaut au dernier peintre du groupe, M. H. Willem, c’est aussi la distinction; ses portraits font songer aux travaux laborieux et machinaux d’un élève d'académie : c’est appliqué et dépourvu d'inspiration. Nous aimons beaucoup plus ses natures-mortes, qui révèlent de la recherche et laissent soupçonner une orientation qui pourrait être salutaire à leur auteur. Dans l’une d’elles, il y a des pommes rouges emplissant une corbeille de faïence qui sont absolument appétissantes; dans une autre, il ya un accord de blancs et de bleus délicats qui attestent la possession d’un œil que la plupart des productions antérieures de M. Willem ne permettaient pas de deviner : il devrait avoir le souci incessant d'ouvrir cet œil tout grand sur les choses qu’il peint.

Bruxelles)

Juillet

aume Charlier

Guill

AUGUSTE OLEFTFE :

(Collection

VICTOR HAGEMAX : Enfant d'émigrant (Fusain)

«ANQUUOI P INOD ET — ‘JINOOUPS 9p NV9]PY9 07 : NNUS AT SHOUOA)

MARTENX MELSEN : Jacob et Benjamin Collection Zinj

AU CERCLE ARTISTIQUE o o PALESTINE ET ASIE MINEURE

Jeudi 22 novembre.

La saison des expositions du Cercle artistique et littéraire recommence et c’est M. Louis-G. Cambier qui a l’honneur d’inaugurer la série. On sait que ce peintre s’est fait une spécialité de chanter sur un mode énergique et la Palestine et l’Asie Mineure. Il est le plus téméraire, le plus emballé et le plus fécond aussi de nos orientalistes du pinceau. Cette fécondité est vraiment extraordinaire et l’on se demande assurément comment le vaillant artiste parvient, pendant un séjour de quelques mois à peine dans les pays des sables et du soleil, à exécuter un ensemble de toiles aussi considérable. C’est précisément cette abondante réalisation qui nous permettra, avant d'examiner en détail les tableaux de M. Cambier, de formuler une critique générale : comme certains malades auxquels une nourriture copieuse et incessante est nécessaire, le peintre se suralimente.. Il a un besoin irréductible et irraisonné de beaucoup dévorer... des yeux, d’avoir constamment en face de lui le festin des sites les plus divers et, de peur de ne pas pouvoir se les offrir tour à tour, dans une sage succession, ses pinceaux les accaparent avec une hâte fébrile.… Il en résulte une inégalité extrême dans les œuvres ainsi créées; ce qui contribue davantage à accentuer cette impression, c’est le système du travail à l’atelier, d’après des annotations fugitives, qui, elles, sont imprégnées de la splendeur et de la lumière locales, mais qui, agrandies loin du pays qui les inspira, n’ont plus du tout le charme que les premières nous procurent. Cela fait songer à une mise au carreau... À cette opération méthodique s'évanouit la beauté des études originales.

Que M. Cambier songe à Decamps et à Marilhat... Si leurs œuvres restent superbes et évocatrices, c’est qu'ils

se soucièrent surtout de ne pas étonner et de se pénétrer de tout le caractère du climat oriental en le vivant le plus largement possible. Qu'il songe aussi, une fois de plus, que la nature seule, et la vérité, sont les sources toujours renouvelées et fraîches des œuvres durables. Quand on travaille de mémoire, loin des sites qu’on veut évoquer, on tombe dans des erreurs d'ambiance, de couleur et de dessin. Et il est évident que si la Voie douloureuse, si contenue d'émotion, avait été exécutée d’après nature, l’artiste n’aurait pas commis cette atroce et crispante faute de perspective qui fait sortir de la fuyante le seuil de porte, à droite. C’est là un exemple entre beaucoup; car il est, ailleurs, des terrasses asimétriques et torturées, des piliers qui ne s'accordent pas avec l’alignement architectural et qui, par conséquent, bousculent les voûtes, les étirent ou les compriment comme si elles étaient élastiques! Tout cela est le résultat d’une trop vive impatience à produire, et c’est le défaut de la principale qualité du peintre : l’enthousiasme. Il appartenait à un critique qui admire sincèrement sa vision puissante de le lui signaler avec franchise, car il y a là pour l’avenir de cet artiste, si admirablement doué, un danger permanent.

Les cadres que M. Louis-G. Cambier a réunis à la cimaise des deux petites salles du Cercle ne sont pas tous inédits ; la plupart sont même connus. Mais leur auteur à voulu nous donner un aspect d'ensemble de san évolution et nous permettre de juger de la marche de son talent à travers trois saisons passées aux contrées bibliques et mahométanes. La progression est remarquable; M. Cambier a acquis un sens plus exact du grave caractère pittoresque des paysages de ces pays éloignés où plane encore le mystère du drame chrétien. Il en saisit mieux que jadis l’émotion latente et régnante, l’air saturé d’effarement et de recueillement, la poésie mystique et subjugante. Son effet de nuit de la Basilique de la Nativité, à Bethléem, est une page magistrale où, sous le profond ciel bleu étoilé, les architectures grises s’argentent et projettent des ombres transparentes vers les fidèles en mantes qui, la tête fléchie, vont vers le temple.

Ces figures de saintes femmes, M. Cambier sait les évo-

Page 1