AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE FLAMAND ET ANGLAIS
Samedi 1 décembre.
Les œuvres de M. Armand Apol,réunies dans la nouvelle salle du Cercle, nous parlent d’un artiste qui aime les eaux. Non pas les eaux stagnantes etimmobiles des canaux, ni les eaux impétueuses et formidables des mers, mais les eaux des fleuves et des rivières, les eaux intérieures dont le pittoresque propre s’agrémente du pittoresque des cadres ruraux ou urbains. Ces rivières lentes, au courant mesuré et clapoteur, traversent de vieilles villes, dont les demeures à pignons, à fenêtres à meneaux se réfléchissent dans leur miroir ondulé; elles paraissent se reposer un instant entre les quais vétustes de bassins en cul-de-sac pour précipiter leurs cours en s’approchant des écluses ménagées dans les assises de bâtiments aux murailles patinées. Quand ils arrosent des villages, ces « chemins qui marchent » caressent de leur ruban liquide les bases de maisons de bateliers et de terriens, aux briques usées et disjointes par le ressac et les efforts rongeurs de lamarée méthodique.Des barques massives glissent sur le flot ou s’amarrent aux rives. Leur mât est baissé sur le pont, car la traversée est accomplie, et évoque le bras de l’ouvrier qui, la peine finie, retombe le lung du corps; ou bien la voile tendue se gonfle sous le vent léger.
Tel est le thème divers et multiple que M. Armand Apol interprète en de puissantes pages dont il a trouvé les motifs charmeurs le long de la Dyle ou de l'Escaut, à Malines, à Rupelmonde, en ces petits havres intérieurs qui ont conservé si intact leur caractère à travers les temps et évoquent l’autrefois où la navigation était moins fiévreuse et l'ordonnance des affaires plus patriarcale. Tout cela est peint avec fougue, avec emportement, mais avec volonté, avec raisonnement, par un artiste qui sait suggérer la
nature solide des briques, du bois et des eaux dans l’écrin immatériel des beaux cieux flamands.
M. Armand Apol recherche avant tout l'accord vif et chaud des tons et sacrifie ce souci à la préoccupation absente d'exprimer le sentiment des choses, car il n’a point une âme de rêveur. C’est un vrai peintre, qui s'efforce de rendre la lumière du moment, l’impression de l’heure à travers le jeu des clairs et des ombres. En ce sens, ses Maisons ensoleillées au bord de l'eau sont une page magistrale, où règne une clarté blonde et dorée d’une essence extrêmement joyeuse. Dans À marée basse, il faut surtout admirer la fluidité des lointains. La simple esquisse hivernale : Vieille maison, offre un somptueux mariage de gris, de blanc, de ton vineux, qui fournit la mesure du métier volontaire et gras de l’artiste. Il arrive que celui-ci sente le besoin d’un décor plus vaste, plus amplement décoratif. Alors, sans songer à s’en aller vers le littoral, il interprète l'embouchure du Rupel et de l’Escaut et donne de la masse peu mouvementée de ce merveilleux estuaire un aspect imposant et d’une finesse de coloration qui manque d’ordinaire à ses autres ouvrages et qu’il devrait s’efforcer d'obtenir en ses œuvres futures.
Lorsque les yeux remplis de la vision ragoûtante et forte de M. Armand Apol on pénètre dans la salle voisine où sont rassemblés les travaux de M. Ambrose Patterson, on est quelque peu dépaysé. Tout papillotte devant les prunelles et il semble qu’en quelques instants on subisse le mirage de la personnalité de quelques-uns des plus beaux maîtres de ce temps. En effet, l’artiste britannique, qui, précédent unique et dangereux dans les annales du cercle, sans être membre de la société, a obtenu de disposer de toute une salle, rappelle le faire et le sentiment de beaucoup de peintres illustres, ce qui est une preuve d’assimilation, mais nullement d'originalité. Presque en chacun des cent cadres qui encombrent la cimaise et qui donnent au petit hall l’aspect d’un déballage, on découvre l'influence d’un grand nom : Claude Monet, le Monet des décadentes marines de la dernière période, paraît avoir inspiré la Falaise en soleil à l'approche du brouillard et l’effet de soir intitulé Rockhers; le Portrait de M'* Gudrun Hoyer-
Ellefsen est un Whistler inférieur, bien que ce soit une jolie chose, immatérielle en ses transparences de chair pâle et de tissus vert d'eau; le Café-concert Bobino est un Degas fuligineux et alourdi. Ailleurs, on découvre la manière de Rafaëlli, d’autres encore. Il est assurément curieux de trouver réunis en un seul individu les tempéraments de tant d'hommes de génie...
Aidé de cette vision nombreuse, M. Ambrose Patterson, qui est décidément un peintre universel, tient à rendre l'aspect le plus complet et le plus varié du monde : il travaille en France, en Espagne, en Australie, voire en Angleterre, ce qui ne veut pas dire qu'avec son esprit britannique il donne de ce pays une traduction bien émouvante et caractéristique. Il ne saisit pas mieux le type humain que le type du paysage, car ses personnages sont fuyants, irréels, flottants, immobiles comme des mannequins, sans vie et sans mouvement. Les figures qui étoffent la toile : Modèle se reposant, font songer à des automates. Ajoutez à cela que, d'ordinaire, la couleur est impure, opaque et pesante, et vous aurez une idée générale de la personnalité impersonnelle ou plutôt multipersonnelle de M. Patterson. Ce qu'il lui faut reconnaître, c’est une facture facile, emportée à la diable, un brio qui, cependant, souligne davantage la superficialité coutumière de ses abondantes productions. L'œuvre la plus curieuse et la plus simplement originale est une petite Nature-morte (n°61) sans prétention, savoureusement truellée à copieuses pâtes et représentant des vaisselles blanches sur une nappe blanche dans l’ambiance obscure et antithétique d’une chambre pénombrée. L'artiste aurait dû se contenter de ne nous montrer que cette toile-là et s’efforcer ensuite de marquer au sceau des qualités qui la distinguent ses œuvres prochaines. Mais que vont dire les peintres nationaux, qui payent au cercle des cotisations et qui obtiennent avec difficulté une demi, un tiers de salle pour exposer des choses plus intéressantes, en apprenant qu’on a invité M. Ambrose Patterson à envoyer tous ces tableaux inégaux? Il paraît même qu'il en avait apporté davantage...
A LA GALERIE ROYALE LE PEINTRE ANVERSOIS GÉRARD JACOBS o o o
Samedi 8 décembre.
Pour la première fois, le peintre anversois Gérard Jacobs montre à Bruxelles un ensemble important de ses ouvrages, qui sont réunis depuis quelques jours dans les salles de la Galerie royale. M. Gérard Jacobs est un chantre scaldéen. I1 voue son talent au fleuve qui baigne son pays natal et ne quitte jamais ses rives formidables. Il a une facture ferme, solide, à pleines pâtes copieuses et émaillées, qui se plaît aux harmonies truculentes, énergiques et chaudes, comme dans son joli polyptyque : Vues au Dock. Toutefois, s’il excelle dans les accords puissants et somptueux, il n’est pas moins expert quand il annote des effets légers et fluides. Et ainsi s'avère, à travers beaucoup d'ouvrages remarquables, la double manifestation d’un tempérament très personnel : ou bien M. Gérard Jacobs est rutilant, éclatant, lorsqu'il traduit la totale lumière du jour; ou bien il est éthéré, visionnaire, estompé, lorsque sa brosse recherche la clarté pâle du matin, du crépuscule ou des brumes. Et par conséquent il sait imprégner ses toiles de la joie, de la mélancolie ou de la poésie qui règnent en les coins reproduits selon les heures et l’atmosphère qui les particularisent.
Constamment l’artiste donne l’apparence de la vérité, de l'émotion des choses, car ses marines ont une véritable physionomie. Son œil est singulièrement attentif et seul un observateur profond et séduit pouvait interpréter cette exquise féerie du Brouillard au matin où, une seconde, le rideau des brumes se déchire pour nous offrir comme un merveilleux mirage de tonalités fines et délicates et immatérielles. Dans la note pâle il faut aussi admirer l’Escaut bleu, les Brumes blanches, Sur le banc de sables, où les
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