‹ L'année artistique 1906Chapitre 6 sur 44 · EURE PAS · texte numérisé non relu

EURE PAS

barbe blanche à peine indiquée, la bouche semble sourire avec une finesse si subtile, tout cela est rendu avec une perception parfaite des nuances physiques et morales. Sans trop les accuser, le dessinateur a traduit les gestes coutumiers, les allures bienveillantes, la physionomie parfois légèrement songeuse de notre monarque. Et toujours, qu'il soit représenté descendant de son carrosse, dans le hall des machines de l'Exposition de Liége, en pourparlers avec MM. Raoul Warocqué ou Sam Wiener, — celui-ci dans sa robe d'avocat, celui-là en redingote, mais tous deux si « eux », — Léopold II est extrêmement vivant; et toujours on devine, en ce visage olympien, briller le souci de hautes préoccupations derrière l'éclat tranquille des yeux perçants. D’autres membres de notre dynastie régnante font partie de cette galerie impressionnante. Il y a là un portrait debout de la princesse Clémentine, où la noblesse du maintien s'allie à la distinction, devenue celassique, de la fille cadette de notre roi. Ici la facture est claire et légère à la fois; M. Paul Renouard a traité de la même sobre façon un portrait, si typique, de la princesse Albert, assise. Plus loin, la future reine, gracieuse et délicate en sa robe de fête un peu compassée, est debout à côté de son mari, écoutant, à Liége, la proclamation des récompenses. La silhouette du prince Albert est d’une expression rarement obtenue. Est-il rien de plus réel que cette légère flexion de la tête, sur la gauche, qui distingue le neveu du souverain lorsqu'il entend avec attention ? Coloriste parfait, M. Paul Renouard exprime avec bonheur la matière des objets animés et inertes; et cette matière, il parvient à l’envelopper dans une atmosphère extrêmement lumineuse et vibrante. Dans son Banquet des Bourgmestres, il a reproduit, avec un charme grandiose, l’imposante attirance de l'architecture formidable de la salle des pas-perdus du Palais de Justice. L'air règne dans le hall immense, où la clarté du jour tombe de la haute coupole sur les vertigineuses théories des commensaux, le long des tables en perspectives. C’est saisissant de sensation et de forte harmonie. Quand l’artiste dessine une foule, il en donne une traduction véhémente ; de la masse active et houleuse, on devine le bruit qui monte et la poussière

SENS taUE

qui s’élève dans l’espace fiévreux. Citons surtout la Pose de la première pierre de l’Institut colonial de Tervueren ; le Bal des Commissaires généraux ; Trente mille personnes dans la plaine des Agnesses. Quelle jolie antithèse forment, avec ces compositions puissantes et mouvementées, les scènes plus reposées, plus intimes, mais non moins pittoresques, où revivent certains épisodes des cortèges historique et des géants, du tournoi de chevalerie, de l’exposition de tapisserie, où on aperçoit le masque préoccupé et morose de M. Ernest Verlant!

M. Paul Renouard à aussi chanté le travail, notamment en une série de croquis montrant des ouvriers de différentes corporations, et dans les travaux de l’arcade monumentale. Ici, le dessinateur français se montre inférieur à son collègue britannique Hedley Fitton.On connaît de celuici la série de planches merveilleuses de finesse et de sentiment où il a retracé, parmi un fouillis d’échafaudages, des artisans occupés à la restauration des vieilles cathédrales gothiques d'Angleterre. Fitton, en s’installant devant ses modèles, se mêle à eux, se confond avec eux par une sympathie étroite ; ce qui fait que ses œuvres sont troublantes etextrêmementsuggestives. M. Paul Renouard est un convaincu, non un ému; il à un œil, mais il lui manque un peu d'âme. Et à force de regarder avec obstination, il oublie souvent de sentir... Quand on analyse ses dessins, on est séduit, on est enchanté; on reconnaît les personnages, on croit les voir se mouvoir. Mais ces ouvrages, après tout, ne mettent pas dans notre cœur ce petit frisson mystérieux que nous arrachent les œuvres d’une beauté d’art absolue. C’est la seule vertu qu'on s’efforce en vain de découvrir dans l'originalité très grande de M. Paul Renouard; cela ne l'empêche pas d’être un véritable maître, probe et puissant, et dont la modestie égale la haute valeur.

A LA SALLE BOUTE CINQ PEINTRES o o ET UN SCULPTEUR

Lundi 29 janvier.

Parmi les six artistes dont les œuvres sont réunies dans la coquette Salle Boute, il en est deux, appartenant au sexe élégant, qui affrontent pour la première fois les feux de la critique bruxelloise. Si l’une d’elles, M'° Anna Falize, a déjà participé à des expositions à l'étranger, en Russie notamment, l’autre, M"° Marie Gérard, est, par contre, une vraie débutante.Il n’y a qu’un an ou deux qu’elle a pris la palette, et le résultat acquis par un travail volontaire et courageux est des plus louables. Il va sans dire que ce qu’elle produit est inégal, incertain, et qu’il lui faudra du temps pour arriver à équilibrer son métier et sa vision. Mais l'essentiel est de deviner en ses essais qu’elle arrivera à conquérir de la personnalité. Les sous-bois de Me Gérard rappellent les sites sylvestres qu’autrefois interprétait L.-G. Cambier, avec ses frondaisons aux feuilles mortes sur le fond desquelles se découpent les troncs verdis des hauts hêtres. La touche de l'artiste est ferme etsolide, d’un tempérament bien flamand, à preuve son Etang, autour des eaux tranquilles duquel le cercle des hauts arbres automnaux s'arrête majestueusement. A son métier, M Gérard mêle un sentiment souvent poétique, comme dans sa Solitude, une page campinoise d’un charme étrange et mystérieux. Mie Falize a plus d’acquis ; doublement femme, elle n’interprète que la fleur, et cela avec une autorité d’aquarelliste remarquable. La touche est légère, la couleur transparente, l'harmonie des corolles d'ordinaire heureuse. La facture est d’une honnêteté scrupuleuse : pas la moindre touche de gouache en ces gerbes et en ces bouquets, auxquels seulement on peut reprocher parfois un certain manque de forme. Mais, combien les

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