‹ L'année artistique 1906Chapitre 7 sur 44 · MARIE GÉRARD · texte numérisé non relu

MARIE GÉRARD

: Sous-bois

VANDAMME

Louis G. CAMBIER : Tombeau du Sultan Méhemed 1°" (Brousse

ANDA MM

LOUIS-G. CAMBIER : Cimetière à Brousse

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Pensées sont pittoresquement amoncelées et combien aussi les tonalités mauves et jaunes des Narcisses et Violettes s'accordent délicatement entre elles, tandis que tout près éclatent joyeusement les clairs pétales des Œillets.

On connaît le talent sain et rustique de Marten Melsen, un des rares peintres de chez nous qui, par une scrupuleuse et longue observation des mœurs champêtres, est parvenu à donner une interprétation vécue et spirituelle de nos paysans campinois. Il excelle à les typer, à les présenter dans leurs attitudes familières, en soulignant, avec un humour ravissant, leurs travers moraux et leurs travers physiques. C’est un art plein de psychologie, car il nous suggère avec intensité l’âme fruste des villageois parmi lesquels Marten Melsen travaille. Il rend aussi avec intensité la couleur éclatante de ce pays anversois où il situe ses héros et dont les ciels sont si profondément bleus audessus des chaumières ; là chantent les toits de tuiles rouges, les murailles laiteuses et les volets verts parmi des bouquets d'arbres... Toutesles qualités de cetartiste robuste et oseur sont réunies jusque dans les toiles les plus simples, dans les pochades les plus sommaires; ainsil’esquisse pour un portrait de vieille paysanne est une chose admirable, comme la préparation d’un Quentin de Latour septentrional. La chair est à peine indiquée du bout d’un crayon de pastel, la coiffe de fin lin est plutôt suggérée par un trait. Et cependant quelle intensité de vie dans ce masque paisible et confiant qui vous regarde et vous attire. Marten Melsen est un chantre ému de la terre patriale.

Plus fruste, plus farouche, mais non moins sincère est le talent d'Emile Thysebaert; il fait pour les peuples des grandes villes ce que Marten Melsen fait pour ceux de la campagne : il les montre chez eux, dans leurs travaux misérables ou dans la fièvre de leurs plaisirs préférés. On a admiré ailleurs déjà le réalisme extraordinairement senti du Bal marollien, une étude de mœurs bruxelloises où le mouvement s'allie bizarrement avec une couleur assez crue, mais si adaptée à l'esprit, à l'atmosphère ambiguë du sujet. Emile Thysebaert est un scrutateur, il va au fond des choses, les expose dans leur nudité pas toujours sédui-

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sante. Et de cette manière son art est un art de critique, un art moraliste. En sa petite toile : Avocats, il y à dans l’antithèse des deux hommes de loi une morbidesse à la Daumier. Il faut féliciter le jeune peintre de son courage : la voie qu’il s’est tracée est de celles qu’on suit avec difficulté, car elle n’est point riante, bien qu’elle mène à un but des plus nobles, des plus élevés. Et en tout, il ne faut considérer que l’idéal à atteindre.

Les dessins méticuleux et pleins de préciosité d'André Vanderstraeten paraissent bien pâles, bien ternes à côté de ces toiles véhémentes. Cela ne signifie pas qu’il ne faille point les examiner. Loin de là, ils ont des qualités de sentiment qui donnent une sorte d'âme aux pierres des vieilles constructions et imprègnent de mystèrel’ambiance. On peut reprocher à cet artiste de ne rendre que très relativement la matière ; la nature des choses se confond chez lui, et cela tient, pensons-nous, au manque d’accent de ses œuvres, à la facture égale et inchangeante qu’il adopte constamment et qui donne la même apparence aux corps les plus divers, les plus opposés. Mais il y a du charme, de l’inconnu dans ses vues vespérales ou nocturnes, un charme qui révèle un esprit vivement séduit par l'inconnu de l’ombre et le mystère des ténèbres alanguies. C’est tout le contraire qu’on découvre chez Jules Herbays; ce statuaire est purement matérialiste; tout chez lui est tangible, positif, réel. La forme est puissante et basée sur une stricte abservation de la vérité. Jules Herbays est un statuaire naturaliste, épris des lignes amples et larges de modèles opulents, dont il rend avec fermeté l’anatomie et avec justesse les attitudes.

AU CERCLE ARTISTIQUE PAYSAGES, MARINES ET PORTRATLES TON GI VO) Co

Mardi 30 janvier.

De l’ensemble des quatorze toiles réunies par Josef Middeleer dans la petite salle du Cercle artistique et littéraire, se dégage une force tranquille et sûre. C’est la floraison d’un talent solide qui se précise et se manifeste enfin, après beaucoup d’efforts, dans une expression superbe et personnelle. On trouve là un acheminement vers la maîtrise certaine, car la plupart des toiles portent en elles le charme profond qui est comme la sauvegarde de leur durée. Josef Middeleer chante Bruges; après beaucoup d’autres, il a choisi l’antique cité pour cadre à son travail. Mais il donne de la ville flamande une interprétation particulière et assurément nouvelle; il ne la voit pas comme une malade, comme une vénérable mourante dont les derniers jours s’entourent de tristesse et de navrance. Il la voit vivante toujours et saine, bien que très âgée. Il exprime avec fidélité l’aspect de ses demeures anciennes; mais en rendant leur caractère suranné, il n’oublie pas qu’elles sont solides encore, qu’elles continuent à abriter la vie et qu’elles ne sont point les tombeaux que les poètes mélancoliques découvrent en elles. Et pourtant quel pur sentiment dégagent ces coins d'autrefois respectés par le temps, quelle attirance ces demeures bordant de méandreuses ruelles ou encadrant des prés de béguinages ne produisentelles pas sur nos cœurs ? Et c’est parce que l’artiste met une âme enses choses qu’il nous conquiert ainsi; ses seuils creusés, ses briques aux angles émoussés et transperçant, dirait-on, la peau laiteuse du plafonnage, gardent la trace des pas qui les usèrent et des mains qui les frôlèrent.….

Et de cette façon, tout en peignant avec une vigueur accusant la matière, Josef Middeleer sait consacrer à la

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poésie. Ses habitations sont bâties avec solidité, son métier est ferme et sans hésitation, sa brosse cependant souple et habile. Les maisons s’enveloppent dans le soir ou dans le crépuscule; et l’antithèse des dernières lueurs du soleil et des lamières intimes et falotes filtrant à travers les croiséesfamilières est d’une délicatesse attendrie.Nous aimons surtout cette page sobre et si pittoresque intitulée : En prière, dont l'atmosphère est pleine d’une langueur religieuse. Et néanmoins les objets n’y sont pas moins matérialisés que dans cette toile vigoureuse et savoureuse : Le Puits, où les pierres effritées semblent avoir une voix amie et confidentielle. On pourrait reprocher à ce vaillant artiste de manquer parfois de distinction dans sa couleur, qu’on voudrait plus transparente et plus harmonieusement entendue. Avouons ne pas aimer ses portraits, qui sont lourds et d’une tonalité opaque. Le tempérament de Josef Middeleer ne s’accommode point de ce genre d'ouvrages, qui réclame plus de pénétration morale.

C’est ce qui manque aussi à Emile Vauthier; celui-ci ne montre que des portraits, une douzaine, sur lesquels neuf ont la même allure un peu fatiguée et penchent la tête à droite en des attitudes identiques. Voilà un défaut regrettable, qui permet de deviner que le peintre pose trop ses modèles et ne sait pas les saisir en des mouvements familiers et naturels. C’est peint avec honnêteté, avec minutie, avec attention, mais c’est aussi peint sans grande émotion, sans enthousiasme, sans emballement. Il en résulte une froideur extrême. Emile Vauthier est un excellent artisan, mais est-il un artiste dans la vraie acception du terme? Il est permis d’en douter quand on examine ses pâles effigies, où si peu de vie effleure la chair et où si peu de pensée brille dans le regard. Et puis, dans les vêtements il n’y à point de corps; les plis indiquent insuffisamment la forme qu'ils sont sensés recouvrir. Est-ce que vraiment on sent battre une poitrine sous la tunique molle et lâche de l’aimable garde civique en képi? Par bonheur, Emile Vauthier, auquel le courage et l’obstination ne font nullement défaut, se rattrape quand il peint Djalma, un beau type d’Arabe,dont il retrace les traits avec beaucoup de charme, charme relevé par la chaude harmonie des vêtements orientaux brossés avec esprit, avec aisance.

L’aisance, c’est une des qualités essentielles de A. Le Mayeur; ses marines sont exécutées avec la fougue, l’emportememt réclamés par les sujets que cet artiste si original aborde de préférence. Il donne de l’atmosphère de la mer des annotations subtiles en des esquisses minuscules, mais si exactes et si véridiques. Il sait surtout exprimer la véhémence passagère et « courante » des ciels lourds dont les reflets jouent sur la tonalité des flots un rôle s fantasque et si fantastique, et dont l’architecture fugitive ne se laisse saisir que par les yeux profondément pénétrants. Il y à une séduction vive et vaste dans le tableau : Après le coucher du soleil, où le rougeoïîment lointain de l’astre disparu met des traînées de sang parmi les vagues déjà drapées dans le crépuscule tombant. On oublie, devant des pages aussi belles, aussi senties, que parfois, en certaines œuvres, l'océan à des étendues plutôt floconneuses; on désirerait les voir suggérées avec une pesanteur plus emportée et un fracas plus violent.

L'EXPOSITION o LOUIS CAMBIER

Jeudi 3 février.

D'un nouveau séjour en Orient, Louis-G. Cambier a rapporté une trentaine de toiles, qu’il expose en ce moment en son atelier de la rue de la Charité. Ces ouvrages constituent une édifiante étape dans la carrière prometteuse de cet artiste fougueux et impulsif. Son talent, autrefois un peu brutal, s’adoucit en se personnifiant; sa vision se précise en s’éclaircissant. Et le sentiment dégagé par les sites reproduits, et que naguère le peintre ne parvenait généralement pas à fixer, enveloppe ses paysages et règne dans ses intérieurs. Cela provient des études obstinées et enthousiastes que Cambier a répétées là-bas, en ce pays de soleil et de mélancolie, études qui l’ont familiarisé avec l'atmosphère chaude et pesante de la lointaine Asie- Mineureetavec son caractère farouche et somptueux. C’est surtout le style de ce pays qu'il est cette fois parvenu à exprimer; il a consigné en ses toiles l’accord profond et saisissant qui existe entre les éléments de la contrée : le ciel et la terre, l’architecture artificielle des maisons et l'architecture naturelle des arbres. Tout cela se tient par les lignes sobres et par la couleur solide, et communique une impression singulièrement vive. On a la sensation de choses observées avec conviction et rendues avec sincérité.

On se laisse aller au charme étrange et vaguement dramatique qui empreint ces tableaux brossés avec uneénergie emportée. Cependant les duretés de jadis disparaissent de l'interprétation, l'harmonie de la palette est en partie conquise, les tons se fondent bien que le dessin reste nerveux et arrêté.

Tout le tempérament enthousiaste et véhément de Louis-G. Cambier est en ses toiles ; on y découvre le reflet

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de sa propre nature, et n’est-ce point là la preuve essentielle et péremptoire d’une originalité indubitable? C’est une des qualités de l’artiste épris de son art d’être toujours lui-même, de ne point fausser son caractère et de laisser son cœur pénétrer la matière. Cela ne veut pas dire que Cambier ait atteint à la maîtrise. Non, il a encore beaucoup à apprendre; mais avec les dons qui le distinguent et la conviction qui l’anime, il est sûr de l’asservir un jour, de donner à tout ce qui sort de sa brosse la marque d’une personnalité éloquente et haute. La transparence de la couleur doit être son principal objectif ; il iui arrive de la posséder, alors que dans le temps il était opaque, pesant, voire fuligineux. Pourtant, il y a encore des échelons à gravir.

Autre remarque :la facture est souvent sommaire, donne l'illusion d’une annotation rapide et làchée; ici encore plus de sévérité pour lui-même, moins de concession à la facilité d’un métier qu'il faut serrer de plus près pour serrer davantage aussi la forme. Ce que nous préférons dans l'ensemble des ouvrages récents de Louis-G. Cambier, c’est sa belle série de mosquées de Brousse; leurs murs vétustes sont pleins de mystère et le silence qui les drape monte vers les cimes des cyprès effarants, lesquels leur prêtent comme un cadre biblique. C’est grave et tragique à la fois, et l'âme du pays mahométan respire en ces pages recueillies. Le Tombeau du sultan Mehemed I*' est d’une couleur puissante et en même temps délicate, qui fait songer à des gemmes broyées; et le Turbé vert a le charme savoureux d’une aquarelle largement blaireautée, avec ses gris et ses bleus pâles et ses jaunes d’or.

A côté de ces toiles sévères et impressionnantes, si visiblement vécues, il y a des œuvres moins typiques, mais exécutées avec la même ardeur; signalons surtout quelques sites lumineux et resplendissants du désert et des vues du Bosphore d’une variété superbe. Elles sont prises à des heures et à des points différents et donnent toute la gamme prestigieuse et changeante des eaux bleues pendant le voyage d’un jour, au cours de la lente tranformation qui s’opère du matin au soir.

AU CERCLE 0:00 LE PAYSAGISTE o JOSEPH FRANÇOIS

Vendredi 9 février.

Parmi les amants de la forêt de Soigne, il n’en est pas de plus fervent que Joseph François; son adoration pour l'antique domaine ducal est devenu classique parmi les peintres qui le fréquentent. Cette adoration, il en témoigne par des pages qui portent le reflet de toute la joie que l'artiste ressent, quand il parcourt, le cœur ému, les fourrés etles vals de la sylve brabançonne. Il a réuni à la cimaise du Cercle artistique et littéraire une série imposante de ses dernières toiles ; elles sont de valeur diverse, mais toutes disent l'enthousiasme qui les a inspirées. Joseph François a un métier facile, trop facile, sans doute, ce qui le conduit parfois à n’exprimer la matière qu'avec mollesse, avec peu de consistance. Aïlleurs, quand le peintre s’efforce de rendre le détail, il verse dans une autre erreur : il est alors d’un méticuleux irritant et « chipoté », pour employer la terminologie d'atelier, qui confond les choses dans leurs lignes et dans leurs tonalités, et bouleverse la forme.

Cependant, lorsque le chantre de nos bois, tout à sa vision large et décorative, se laisse emporter par son émotion, il atteint à une expression aussi simple que belle; il exécutera alors son Allée de hêtres, morceau savoureux et puissant où les sombres troncs d'arbres verdis montent vers le ciel comme des colonnes d’émeraude soutenant la voûte en berceau des frondaisons d'octobre où joue un rutilant soleil. I1 y a là quelque chose de la force de Boulanger. La Fagotière nous montre un autre aspect de l’automne, un sous-bois d’une chaleur de tons captivante.

Après avoir donné ces notes joyeuses, Joseph François se plonge dans la mélancolie des atmosphères pâles de la

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