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HOLLANDE

Gomme pour la Belgique, c'est l'Exposition universelle de Paris qui a été, pour la Hollande, le gros événement de l'année. Bien qu'un certain nombre de ses artistes prennent part régulièrement au Salon parisien, la Hollande, en effet, a encore moins d'occasions que sa voisine d'établir une parallèle entre ses peintres et ceux des autres nations ; car les expositions, qui ont lieu périodiquement à Amsterdam, à la Haye et à Rotterdam, ne réunissent pas à beaucoup pfès un chiffre aussi considérable d'artistes étrangers que les salons belges.

Je n'ai point à juger ici la section hollandaise des beaux-arts à l'exposition de Paris. Je me bornerai à constater que la presse locale a été peu satisfaite de l'effet général produit par l'ensemble des œuvres choisies, et qu'elle a paru trouver insuffisant et mesquin l'agencement des deux salons occupés par la peinture des Pays- Bas.

Abandonnant la solennité parisienne pour faire retour dans la mère patrie, nous trouvons un bilan assez bien rempli pour 1878 : deux concours et trois expositions auront signalé l'année qui vient de s'écouler à l'attention des amateurs et des artistes.

Ce sont les deux concours qui ont inauguré l'année;

mais ils n'ont malheureusement pas porté tous les fruits qu'on en attendait. Le premier était relatif à la reconstruction de l'Académie de Leiden. Par un temps où l'opinion publique se préoccupe particulièrement de l'instruction, un pareil programme devait attirer sûrement un chiffre respectable de concurrents. Bon nombre d'architectes, en effet, ont répondu à l'appel de la commission sans qu'aucun d'eux, toutefois, ait pu satisfaire à toutes les exigences.

Il en a été de même pour le second concours qui avait pour but l'érection d'une statue à Spinosa. Sur les vingt maquettes envoyées, aucune n'a été jugée absolument satisfaisante.

La première des trois expositions a eu lieu à la Haye. Elle avait été précédée de quelques jours par une exhibition, qui avait eu lieu à Amsterdam, des œuvres destinées à l'Exposition universelle de Paris.

L'exposition de la Haye est triennale ; elle porte le nom de Tentoonstelling vanKunstwerken van levende meesters (Exposition des œuvre d'art des maîtres vivants) . Cette année, elle ne comptait pas moins de 490 numéros.

Les paysagistes hollandais, héritiers des beaux sites dont Ruysdael, Hobbema, Van Goyen et Van der Neer ont fait des chefs^'œuvre immortels^ ont semblé occuper le premier rang dans ce concours national. M. J. van de Sande fiakhuyzen, avec une Vue d! automne dansles bois de Scheveningue, et M. J.-W. Bilders avec une Allée de bouleaux en Gueldrey tous deux vétérans de l'école contemporaine, tiennent toujours haut et ferme le drapeau du

paysage hollandais.

A leur suite, M. Klinkenberg, avec uneremarquableVue

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de ville ; M. Gabriel, avec son Vryoege Morgen ; M. Edouard van der Meer (qui est de Delft, comme son illustre homonyme) avec la toile qu'il appelle /Tirer, M. Mauve avec son Dans les dunes, M. de Haas avec ses Études d'animaux si solides et si vraies, occiipent une place importante dans l'exposition néerlandaise.

Parmi les paysagistes étrangers dont les œuvres ont figuré à Texposition de la Haye, il en est deux au moins qu'il ne nous est pas permis d'oublier à cause de leur réputation acquise : ce sont MM. Achenbach et Xavier de Cock.

Les marinistes ont été moins nombreux cette année que les paysagistes ; cependant ils ont marqué leur place par quelques bonnes toiles. A leur tête il nous faut citer dans ce genre si bien fait pour inspirer les artistes hollandais, M. Mesdag, bien connu en France, et qui a exposé à la Tyeeken Académie une Vue de Scheveningen très remarquable. Après lui, vient M. Koster, qui a illuminé son Hallandsch Diep d'un coup de soleil rutilant. Puis nous citerons encore une excellente étude de ces gros bateaux, ^ que les Hollandais nomment des tjalks, lesquels ont fourni à M. H.-W. Jansen le motif de son tableau appelé Winter op de Rivier (l'Hiver sur la rivière) et la Vue du portdeRamsgate par M. Koekkoek, tableau qui est assurément un des meilleurs ouvrages que le peintre ait produits. Parmi les marinistes étrangers nous avons le plaisir de compter deux artistes belges de réputation. M. Musin qui a envoyé deux ouvrages de qualité moyenne, et surtout M. Clays, qui est représenté par deux excellentes toiles : une Matinée calme devant Broumrshaven et la Côt^ zèlandaise,œ}xyTes empreintes d'un grand accent de vérité.

La nature morte, a eu cette année, pour interprètes toute une légion de dames. Nous ne saurions nous en plaindre, car les Fruits savoureux de M*'« Haanen et de M*^* Roosenboom, aussi bien que les Fleurs de M"« Backhuysen et de M"'' SS. Jacob sont aussi délicatement traités, et aussi agréablement peints, que les hôtes de basse-cour immolés aux besoins domestiques par Thabile pinceau de M™" Ronner.

Fait remarquable, les meilleures études de grandeur naturelle, confinant le portrait et Thisloire, sont également Tœuvre d'une jeune fille. M"'' Thérèse Schwartze. Son i4/ra,viergechrétienne sur le bûcher, ainsi que la tête de garçon qu'elle intitule Studie, sont de très intéressants morceaux de peinture. Et, comme pour compléter la victoire du sexe gracieux, Tun des meilleurs tableaux de genre se trouve être VHome, sweet home, de M*"* Bischop.

L'exposition toutefois comprenait nombre d'autres tableaux de genre d'un mérite indiscutable : le Tranquillement à l'ouvrage (Stil aan het werk) d'Isarëls, les Braconniers enfantins de Marie Tenkate , le Mariage au xvn^ siècle, de Stroebel, la Salle d'attenté sou^ la république ^batave, de Ch. Rochussen, une Étude de paysans de Marken, intitulée un Enterrement dans l'île de Marken, de P. van der Velden, r Imprimeur Estienne, devanTrigt, etc.

Parmi les étrangers nous avons noté les noms de J. Anthony, d'Anvers, de P. Baumgartner, de Munich, de Th. von der Beck, de Dusseldorf, de Eug. Bellangé, de Paris, de Brœckeleer, d'Anvers, de Cormon, de Paris, de Dansaert, de Bruxelles, de Dupray et de Landelle, de Paris, de Joors, d'Anvers et de quelques autres encore»

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Enfin l'exposition de ISiTyeeken Académie nous a montré, chose rare en Hollande, deux tableaux qui peuvent prétendre au titre de tableaux d'histoire ; le premier est Tœuvre d'un de nos compatriotes, M. Tony-Robert Fleury, et représente la Mort de Michel-Ange, et l'autre d'un artiste belge, M. Willem Geets, de Malines, est intitulé la Vengeance de Jeanne de Castille,

Peut-être s'étonnera-t-on de voir les deux toiles un peu grandes de l'exposition, je dis grandes comme prétention, comme style, et comme genre, être l'œuvre d'artistes étrangers. Ce fait cependant n'a rien qui doive nous surprendre. Généralement les expositions hollandaises n'abondent guère en vigoureux efforts. Par contre, elles sont généralement bien pourvues de tableaux de moyenne grandeur et de qualité courante. Les talents nationaux, précis et positifs, répugnent aux vastes œuvres qui demandent de longues études, exigent une grande dépense de temps et sont d'un placement difficiles. Quant aux peintres français, ils n'abordent généralement ces expositions que de seconde main, par l'entremise de marchands qui ont soin de n'expédier que des ouvrages d'un débit rapide et facile.

Peut-être y aurait-il là, pour nos artistes, une belle place à prendre, une grande notoriété à conquérir et de bons exemples à donner. Il suffirait de se passer d'intermédiaires et d'aborder les expositions néerlandaises, avec les œuvres analogues à celles qu'ils exposent au Salon de Paris.

Les portes de l'Académie étaient à peine fermées après la clôture de l'exposition triennale de la Haye, qu'elles se sont rouvertes pour l'exposition annuelle

de la Société hollandaise de dessin (Hollandsche Teekenmaatschappy).

Cette société se compose de trente membres ordinaires, tous Hollandais de naissance et domiciliés à la Haye. Elle comprend, en outre, trente-trois membres honoraires hollandais ou étrangers, mais dont aucun n'habite la résidence royale des Pays-Bas. Sur ces trente-trois membres, il en est dix-sept qui sont domiciliés à Bruxelles ; sept autres habitent Rome ; trois sont établis à Londres ;- deux résident à Amsterdam, un à Hilversum, un à Rotterdam, un à Venise, un à Paris. Ce dernier est M. Kaemmerer, élève de M. Gérôme, et Hollandais de naissance. Ainsi la Société hollandaise de dessin, qui compte dans son sein des Belges, des Italiens et des Anglais, ne possède pas un seul nom français sur ses registres.

Son exposition de 1878 comprenait seulement cent douze numéros, chiffre assez important, étant donné le petit nombre de ses sociétaires. On y a remarqué, parmi les paysagistes, des Aquarelles vigoureuses de Roelofs, Van de Sande Backhuysen, Van Borselen, Du Chatel, W. Maris, Mauve, Josef Neuhuys et d'excellents Fusains de M. Bilders.

La peinture de genre y était représentée par des aquarelles de M. Aima Tadema, qui, pour ces exhibitions de la Société hollandaise de dessin, veut bien oublier sa naturalisation anglaise et se souvenir qu'il est né dans les Pays-Bas. Elle comptait, en outre, de vigoureuses Études de MM. Israels, Sadée, Elchanon Verveer, Artz, Henkes et Van der Velde.

Parmi les marinistes, la seule œuvre qui ait laissé une

.impression un peu vive est le Gros temps, de M. Mesdag.

Quelques sociétaires étrangers ont pris part à cette exposition et y ont envoyé des œuvres de qualité diverse. Dans le nombre, il convient de ne pas oublier MM. Herkomer, Cipriani, Joris, Maccani, dont les envois ont paru particulièrement remarquables.

Enfin les derniers jours de Tannée 1878 ont été signalés par une troisième et dernière exposition; celle-là a eu lieu à Amsterdam, dans le local de la société Arti et Amicitiœ. Cette association bien connue, dont le but est plus complexe et dont les moyens sont beaucoup plus puissants que ceux de la Soàètè de dessin, fait chaque année une exposition des œuvres de ses membres. Elle comprenait 322 tableaux. Parmi les exposants se trouvaient les peintres les plus connus de la Hollande, MM. Van de Sande Backhuyzen, Bilders, Blees, Apol, Herman Ten Kate, Henkes van Hannen, Koekkoek, Maris Springer, etc.

C'est à ces diverses manifestations artistiques et à un gros différend encore pendant entre le gouvernement et la Commission des monuments historiques (Rijhs Adviseurs) que s*est borné cette année le mouvement des arts en Néerlande. Ceux qui ne connaissent pas le pays trouveront peut-être que la récolte est maigre ; ceux auxquels il est familier la trouveront aussi abondante qu'on est en droit de l'attendre d'un petit peuple de trois millions et demi d'habitants, chez lequel il est en quelque sorte de tradition que le gouvernement ne doit rien faire de ce qu'il faut pour encourager les arts et doit, au contraire, faire tout ce qu'il peut pour décourager les artistes.

ITALIE

Administration des Beaux-Arts. — Académies, instituts, budget. — Loi sur la conservation des monuments historiques et des œuvres d*art. — . Décret ordonnant des fouilles dans le Tibre.

L'Italie, en poursuivant rœuvre de son unification, en faisant d'un faisceau de petits peuples une grande nation, s'est bien gardée d'amoindrir l'initiative locale et de toucher aux anciennes institutions artistiques dont la diffusion est un de ses éléments les plus fortifiants. Elle a cherché l'unité, elle n'a pas cherché la centralisation. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur le budget des beauxarts pour s'en convaincre. Morcelée depuis le moyen âge en une infinité de petits États, de petites principautés, de petites républiques, l'Italie n'a pas, comme la France, un immense foyer qui absorbe toutes les forces artistiques du pays. On y trouve, au contraire, des centres un peu partout. Les municipalités, les autorités provinciales ont hérité, dans la plupart des villes, des droits et des charges des gouvernements disparus. En se substituant aux rois, aux ducs, aux doges, aux podestats, elles ont accepté la mission de soutenir, de protéger et de développer les institutions artistiques locales existantes. Dans ces conditions, les dépenses que l'Administration des Beaux-Arts fait supporter à l'État se trouvent relativement très restreintes, si l'on songe à la multiplicité des académies, des musées et des écoles de l'Italie.

Le gouvernement a la haute main sur les Académies des Beaux-Arts de Milan, Turin, Venise et Carrare et sur

les Instituts des Beaux-Arts de Rome, Florence, Naples, Bologne, Parme, Modène, Lucques, Massia et Reggio- Emilia.

Quant aux Académies et aux Instituts de Gènes, Bergame, Vérone, Urbino, Sienne, Pise, Pérouse et Ravenne, leur direction appartient aux délégués des sociétés ou des autorités municipales et provinciales qui font face aux dépenses de personnel et d'entretien de ces institutions.

Cela explique comment FÉtat ne supporte, de ce chef, que les charges suivantes :

Personnel des Académies, des Instituts et des

Pinacothèques 697,435 fr.

Matériel 454,898

Dépenses diverses 58,â89

Personnel des Musées. — Personnel employé aux fouilles. ^ Personnel employé pour la conservation des antiquités ........ 34 3,382

Matériel 449,475

Ce qui vient d'être dit au sujet des académies, des instituts et des musées s'applique également aux établissements où renseignement du dessin est donné soit spécialement, soit conjointement avec d'autres sciences. Le budget total du ministère de l'instruction publique d'Italie, y compris toutes les dépenses relatives à l'enseignement, aux gymnases, aux lycées, aux écoles spéciales, aux bibliothèques, aux conservatoires de musique, ne dépasse pas 22 millions de francs, tandis que les communes, rien que pour les écoles élémentaires, dépensent annuellement 25,464,359 francs.

Nous n'avons pas besoin de rappeler que l'instruction

élémentaire est obligatoire et gratuite en Italie. 21 universités, 104 gymnases royaux, 80 lycées, 323 écoles techniques, 17 écoles professionnelles des arts et métiers, 179 écoles spéciales industrielles et 47,411 écoles primaires constituent les forces vives de renseignement italien. Le dessin fait partie du programme de toutes les institutions autres que les écoles primaires. On voit que l'éducation artistique est puissamment soutenue par le gouvernement et par les autorités locales.

Si Pon peut critiquer les tendances actuelles des artistes, on ne peut pas reprocher à ce pays d'avoir abandonné sesanciennes et glorieuses traditions. De l'autre côté des Alpes, tout le monde aime les arts. Les hommes intelligents qui se succèdent à la tête des affaires peuvent différer d'opinions sur les principes politiques,- mais ils ont tous le même sentiment en ce qui concerne ce goût ' invétéré, cette passion nationale. Sur ce point, un changement de ministère n'entraîne jamais un changement de programme. Conserver ce qui reste de Fart ancien, encourager l'art nouveau, voilà le but que poursuivent et que poursuivront toujours les gouvernements dans la patrie de Michel-Ange et de Raphaël.

L'année 1878, entre autres projets soumis à l'examen des Chambres, a vu naître une loi relative à la préservation des monuments publics et des objets d'art, loi dont la direction des Beaux-Arts de France, s'est inspirée pour la rédaction du projet qui a été, au mois de mai de la même année présenté à la Chambre des députés.

Revenant sur le décret royal de 1866, qui avait institué dans chaque provihce une Commission consultative et conservalrice des Beaux-Arts, le décret de 1878 a fixé à

huit le nombre des membres de chaque commission. Un inspecteur leur est cependant adjoint. Quatre des commissaires sont nommés par le gouvernement et quatre par le conseil général et le conseil municipal. Le préfet est président de la commission sans voix délibérative. Toute restauration d'un monument, soit de l'État, soit municipal, soit de propriété privée, est du ressort de la commission, ainsi que tout déplacement, toute restauration d'objets d'art existant dans les églises et autres lieux publics.

Les commissions doivent encore rédiger des inventaires complets de toutes les œuvres d'art de leur province, soit qu'elles se trouvent dans les édifices publics, sacrés et profanes, soit qu'elles soit publiquement exposées dans les édifices privés.

Il convient de rapprocher de cette mesure, qui a une si grande importance en Italie, un décret du roi ordon- * nant que des fouilles seront faites dans le lit du Tibre, à Rome même, afin de recueillir toutes les antiquités que les révoltes du peuple et que les accidents de la navigation y ont accumulées. Que de statues glorieusement élevées en des jours de triomphe ont été jetées dans ce fleuve! que de Césars de marbre et de bronze ensevelis dans la vase du Tibre! Une commission spéciale a été chargée d'étudier les voies et moyens qui permettront de mener à bien ces fouilles. Notre compatriote, M. Dumont, en a été nommé membre. C'est dire qu'on a fait appel à toutes les lumières pour faciliter une tâche qui ne laisse pas que d'être aride. Avant d'entreprendre aucun travail, il a fallu en effet rechercher dans les, annales romaines les indices qui permettent de déterminer les

points OÙ les recherches ont le plus de chances de succès. Les études des archéologues ont précédé forcément Taction des ingénieurs.

Le résultat de ces fouilles ne peut manquer d'être extrêmement intéressant. Déjà, pour leurs débuts, les savants chargés de présider aux recherches, ont eu la bonne fortune de découvrir près du Ponte Sisto des fragments de statue en bronze doré. Le Ponte Sisto, on ne rignore pas, est l'ancien pont du Janicule.

Les morceaux de bronze retrouvés semblent appartenir à une statue d'empereur qui devait avoir, d'après le rapport des proportions, neuf pieds de haut. Ils appartiennent à la meilleure période de l'art gréco-romain, et ont été fondus dans le bponze corinthien aux épaisses incrustations d'or. Il y a un bras, une épaule, des pieds et des chevilles encore adhérentes à la plinthe de marbre du piédestal, des débris de draperies et une douzaine de petits fragments.

On continue les fouilles pour retrouver la tête et le reste du corps. En attendant le résultat espéré, les commentaires vont leur train. L'examen attentif des pièces retrouvées, de leur fonte, de leur décor, font présumer que la statue à laquelle elles appartiennent est une de celles que le peuple a jetées dans le Tibre en exécration du personnage qu'elle représentait. Sur le bras, on remarque des traces de coups d'épée, tandis que la partie supérieure du poignet a dû être entamée par un instrument plus lourd, sans doute une hache. Ces traces de la colère populaire sont autant d'indices qui éclairent les archéologues. D'autre part, le fini du bronze, la beauté de l'incrustation et de la dorure

équivalent à une date, sinon absolument précise, da moins assez approximative. La statue brisée a dû, selon toutes les probabilités, être faite pendant le premier siècle.

De déduction en déduction, on est arrivé à croire que le premier César arraché au Tibre par la curiosité artistique de la Rome nouvelle pourrait bien être Domitien. Il ne nous appartient pas d'entrer dans une discussion approfondie au sujet de cette hypothèse. Nous nous bornerons donc à la mentionner en exprimant l'espérance que des découvertes prochaines, en permettant de reconstituer le bronze mutilé, donneront le mot de cette énigme archéologique.

Les grands travaux artistiques : Les tombeaux de Pie IX et de Victor-' Emmanuel. — Expositions de Turin et de Florence. — Constructions nouvelles. — Réparations et restaurations : Découvertes d'objets d'art. — La nécropole de Preneste; une nouvelle Pompéi. — Acquisitions faites par les musées. — Création de musées nouveaux.

Nous n'avons pas à étudier ici les tableaux et les sculptures exécutés dans le cours de l'année. Les meilleures productions ont été déjà décrites dans cet Annuaire à propos de l'Exposition universelle de 1878, devant laquelle toutes les expositions provinciales de l'Italie et notamment celles de Turin, de Parme, etc., ont forcément pâli. Il ne nous reste donc qu'à énumérer les principaux travaux des architectes.

L'architecture italienne traverse en ce moment une période assez défavorable. Elle est obligée d'approprier

et de restaurer beaucoup plus que de créer. Cette situatign est la conséquence naturelle de la prise de possession d'un grand nombre de couvents par les autorités civiles. Il faut adapter les vieux cloîtres aux besoins des services publics, transformer les monastères en hôtels de ville, en administrations, en casernes. Ce genre de travaux demande plus d'ingéniosité que de génie et fait assez peu valoir le talent de ceux qui les entreprennent. Heureusement, tes architectes italiens ont fait leurs preuves. Pour donner la plus haute idée de leur mérite, il nous suffira de rappeler les nombreux édifices qu'ils ont construits depuis dix ans : les nouvelles caisseç 4i'épargne de Rome, Milan, Bologne, le palais de la Banque nationale, le palais des jeux de Naples, de Florence, de Bologne, le siège du Parlement, la caserne de la Cernaia, la prison cellulaire de Turin, le palais des finances à Rome, la caserne des équipages royaux à la Spesia ; le cimetière et la station maritime de Venise, les grands théâtres de Palerme et de Salerne; le théâtre Manzoni, la galerie Victor-Emmanuel, la prison et le cimetière monumental de Milan, l'hôpital du duc de Galliera à Gênes, le marché neuf de Florence, les magasins généraux de Naples, le palais de la préfecture de Bergame et enfin les grandes et belles stations de chemins de fer dont le réseau italien s'est enrichi.

En même temps qu'ils adaptent les bâtiments anciens aux besoins nouveaux, les architectes accomplissent aussi d'importantes restaurations. Parmi les plus importantes, citons celles de Saint-Jean des Ermites, de l'église de la Martorana, de la façade de San Francesco à Palerme; du palais d'Urbino; de l'église de Santa

Maria Donata dans 111e de M orano, du cAté sud de San Marco et du palais ducal à Venise ; de l'antique basiUque de San Lorenzo hors des murs, de Santa Maria in Transteyere, de Santa Pudenzia, de Santa Agnese, de Santa Prassede à Rome ; de Santa Maria délia Spina à Pise ; du Baptistère de Ravenne. Notons encore la réparation des mosaïques de la cathédrale de Gefalù, qui sont peutêtre les plus belles de toutes celles que possède l'Italie, et enfin les travaux en cours d'exécution au dôme de Santa-Maria del Flore à Florence. En Toilà plus qu'il n'en faut pour attester le culte respectueux que l'Italie professe pour ses anciens monuments.

Et d'ailleurs comment pourrait-il en être autrement? 11 est impossible de mettre le pied sur cette terre qui fut le berceau de la ciyilisation de l'Occident sans se sentir aussitôt arraché aux préoccupations du présent par la préoccupation impérieuse du passé. Où que l'on aille dans la jeune Italie, on retrouve des traces admirables de l'Italie antique, mère et dominatrice des peuples autant par la force de ses armes que par la puissance de sa langue et de son art.

La capitale même n'a pas encore livré tous ses secrets. Son sol est un trésor inépuisable d'où chaque coup de pioche fait sortir quelque Jupiter de bronze, quelque Diane de marbre. En mars 1878, au milieu de la piazza di Pietro, près du Corso, des travailleurs ont trouvé presque à fleur de sol un piédestal de deux mètres carrés, portant sur une de ses faces l'image en haut relief d'un prince dace. Ce piédestal magnifique appartenait jadis au portique des Argonautes.

Le mois suivant, au coin des rues Montebello et Vol-

turno, ' sur remplacement Ju camp des prétoriens, on découvrit un vieux cellier romain contenant un millier d'amphores sur dix rangs superposés. Deux cents d'entre elles portaient des inscriptions, ou, pour mieux dire, des signes noirs, blancs, rouges ou verts. Peut-être, Horace, indiquiez-vous par ces traits le consulat béni sous lequel la vigne avait été plus vermeille et plus féconde I

Si la terre ménage des surprises à ceux qui la fouillent, les murs ont aussi leurs secrets, que le hasard fait tôt ou tard découvrir. A Fangle de la rue Mazarino et de la rue Naziônale, un badigeonneur a mis à nu, sans le vouloir, une peinture murale en mosaïque, haute de 2'",90, large de 1™,90, qui représente une galère aux voiles déployées entrant majestueusement dans un port. Le mur auquel attenait cette pièce extrêmement cur rieuse appartenait à M. Pallavicini; nous devons dire, à la louange du propriétaire, qu'il s'est empressé d'oflfrir son intéressante mosaïque à l'État.

Pendant que le Musée Capitolin s'enrichissait de la galère en mosaïque, le Musée de Florence faisait de son côté l'acquisition d'une terre cuite étrusque de la plus grande valeur. C'est un couvercle de sarcophage représentant la jeune Larthia, de la noble famille des Séjans. L'amour des siens, fidèle au delà de la tombe, a voulu qu'elle fût figurée avec ses bijoux familiers, son collier, sa ceinture et son miroir. L'œuvre est digne de l'attention des savants et des artistes. Elle les occupera sans doute longtemps. Ceux qui l'ont étudiée déjà estiment qu'elle a dû être faite trois siècles avant Jésus-Christ. L'or romain trouvé près du squelette, bientôt tombé en poudre, appartient en eflfet au système uncial introduit

en l'année 217 avant Jésus-Christ. Ajoutons que ce précieux sarcophage a été trouvé par M. Gasuccini dans une de ses terres à un kilomètre de Ghiusi.

Notre intention n'est pas de relever toutes les découvertes faites dans l'année sur tous les points du territoire. Nous ne tenons à signaler que les principales. A ce titre, il convient de dire un mot des fouilles entreprises à Palestrina, l'antique Preneste, sur l'emplacement de la nécropole étrusque, dans le terrain désigné sous le nom de Columbella. Un de nos compatriotes, M. Fernique, élève de l'école française de Rome, a adressé à l'Académie des inscriptions et belles-lettres une note qui donne fort savamment le J^ilan des découvertes faites en cet endroit. On a trouvé dans la nécropole trois genres de tombeaux fort différents : les sépultures archaïques, les sarcophages formés de grandes tuiles et les sarcophages de péperin. Les premiers se composent d'amas de pierres formant des chambres funéraires ; la plupart doivent remonter au \ur et au vi« siècle avant notre ère. On y a relevé plusieurs fois des objets de style oriental. Les autres sarcophages sont tantôt oblongs, tantôt carrés ; les uns contiennent le corps entier du défunt, les autres n'en contiennent que les cendres ; c'est là que se trouvent les miroirs, les cistes (coffrets), les strigilles (racloirs) et les objets de toilette.

Ces derniers sarcophages sont au nombre d'environ cent trente. L'emplacement funéraire était marqué par des ornements en formé de pomme de pin, supportés par des bases. C'est sur l'un ou l'autre de ces objets que l'on gravait le nom du défunt. On a trouvé dans le sol un nombre considérable de fragments de peinture, entre

autres un buste de femme assez bien conservé ; beaucoup de fragments d'amphores sans marques et de petits yases communs ; une tpiarantaine de monnaies impériales en bronze et un denier consulaire ; plusieurs basreliefs en terre cuite, en forme de demi-cercle, pareils à ceux de la collection du prince Barberini; ils représentent deux chevaux, Tun tourné à droite, Tautre tourné à gauche et appuyés sur des amphores ; entre eux est placé un masque de lion ; deux bas-reliefs en terre cuite, en forme de cône, représentant TEnlèvement de Ganymëde; un petit médaillon en os sculpté, représentant une tête de femme, plusieurs tètes en terre cuite, de fabrication commune, etc.

Les fouilles de Preneste sont, on le voit, fort intéressantes ; mais leur intérêt pâlit à côté de celui qu'excitent les fouilles de Sipontum. Ici la découverte archéologique prend des proportions fabuleuses. Il s'agit d'une ville souterraine, d'une autre Pompéi, qui a été trouvée tout à fait inopinément non loin du mont Gargano (dans la Fouille), pendant qu'on curait un puits. D'abord on rencontra un temple antique de Diane, puis un portique magnifique, long d'environ vingt mètres, avec des colonnes sans chapiteaux, et enfin une nécropole souterraine d'une superficie d'environ quinze mille mètres carrés. Un grand nombre d'inscriptions importantes ont déjà été mises au jour, et quelques-unes sont déjà exposées dans le Musée national de Naples.

La ville découverte est l'antique Sipontum (près d'Afpinum) dont parlent, à plusieurs reprises, Strabon, Polybe, Tite Live, etc. Elle n'a pas été ensevelie sous la cendre, mais elle s'est engloutie à la suite d'un grand

tremblement de terre. Les maisons sont à peu près à vingt pieds au-dessous du sol cultivé. Le gouvernement italien a déjà fait entreprendre les fouilles sur une grande échelle. Il est secondé par la population de Manfredonia et Tarchevéque de cette ville, bâtie en partie au-dessus de Fantique Sipontum. Chaque jour, on fait de nouvelles découvertes ; c'est ainsi qu'on a trouvé un monument érigé par les citoyens de Sipontum en Phonneur de Pompée après la guerre contre les pirates. Des monnaies sipontiennes ont également été trouvées. Mais ce qui promet le plus de surprises, c'est l'antique nécropole avec son immense quantité de tombeaux. Là sera le grand trésor archéologique.

Si la terre est une mine féconde de richesses artistiques, les couvents sont une autre mine que l'on fouille, sinon avec le même succès, dumoins avec la mémeactiyité. Dans bien des endroits, les religieux, avant de céder à la loi nouvelle qui les a expropriés, ont caché les plus beaux tableaux, les plus riches tentures de leurs chapelles. Les employés de la junte liquidatrice, encouragés par quelques trouvailles heureuses, sondent les murs, interrogent le sol, visitent les caves et les greniers, dans Tespérance de mettre à jour ce qu'on a voulu faire disparaître. Au mois de septembre dernier, on a retrouvé ainsi des tapisseries et des peintures que la congrégation de Santa- Maria in Vallicelli avait cachées avant la prise de possession du couvent par la junte liquidatrice. Parmi les tableaux arrachés au secret de la cachette, il se trouve, paraît-il, une Sainte Famille d'Andréa del Sarto.

La suppression des couvents a nécessairement donné de la besogne aux commissions consultatives et conser-

vatrices des Beaux-Arts, surtout en ce qui concerne leurs catalogues par provinces ; mais il ne faut pas s'exagérer l'Importance de cet événement au point de vue du développement des musées. L'article 24 de la loi de suppression dispose que « les livres et manuscrits, les documents scientifiques, les archives, les objets d'art, etc., qui se trouveront dans les édifices appartenant aux corporations religieuses seront dévolus aux bibliothèques publiques et aux musées des provinces respectives, moyennant décret du ministre des cultes et accord préalable avec le ministre de l'instruction. Les tableaux, les statues, les meubles et ornements afférents au culte seront conservés à l'usage des églises où ils se trouvent. »

Or les églises des couvents ont été, presque sans exception, maintenues à l'usage du culte ; ce n'est donc que l'intérieur des couvents et des sacristies qui a pu donner un appoint aux musées, appoint q«i ne se compose pas des œuvres les plus remarquables. Celles-ci étaient, pour la plupart, et resteront dans les éghses.

Le sentiment de l'art est si vif en Italie que les commis^ires chargés de recueillir les œuvres d'art laissées libres par la suppression des couvents et de les centraliser au musée du chef-lieu rencontrent une très vive opposition de la part des représentants, maires ou conseillers municipaux des plus petites villes. Lorsque ceuxci sont mis en demeure de livrer les tableaux ou les statues trouvés dans leur localité, ils n'osent se heurter à la susceptibilité de leurs administrés. Plus d'un a fait à la commission cette réponse : « Permettez que nous nous abstenions de toute participation à l'enlèvement d'objets d'art auxquels notre population est grandement atta-

chée. Venez les chercher de par la loi, et n'oubliez pas d'avoir à portée le concours éventuel du gendarme. »

Il y en a qui ont proposé de créer un petit musée au palais municipal si l'on consentait à leur tout laisser. San Gemignano aux belles tours, cette intéressante relique du moyen âge, que peu d'artistes et de touristes oublient de visiter, où les Bennozzo Gozzoli, les Ghirlandajo et d'autres maîtres ont laissé sur le mur des églises des fresques admirables, San Gemignano a fait plus, et son musée est depuis quelque temps organisé. Aussi a-t-il fallu tout concéder à San Gemignano et transiger un peu avec d'autres petites villes presque aussi importantes au point de vue de l'art, telles que Montalcino et Montepulciano, non sans accorder l'hommage d'une certaine admiration au sentiment qui leur fait attacher une si grande importance à la propriété toute municipale de leurs objets d'art.

De ce qui précède il est aisé de conclure que la suppression des couvents ne saurait enrichir considérablement les musées.

Cependant la galerie de l'Académie de Florence s'est enrichie d'une cinquantaine de pièces, dont quelquesunes sont venues fort heureusement compléter la série des primitifs de l'école siennoise. La galerie des Offices a reçu de son côté un Cosimo Rosselli, un Mainardi, un PeseUo, un Baccio Ubertini, une Annonciation attribuée à Léonard, cinq tableaux de Lorenzo Monaco et les deux beaux reliquaires de la sacristie de Sainte-Marie Nouvelle, peints par Beato Angelico.

Ce qui se passe en Toscane se reproduit dans toutes les parties de l'Italie. La récolte d'objets d'art n'est pas

aussi considérable qu'on l'avait cru d'abord. Les grands musées en bénéficient cependant dans une certaine mesure.

Les Ventes Strozzi, Fenaroli, Castellani. — La collection d'éventails de la princesse Hélène. — Journaux et livres d'art.

Il est heureux pour l'Italie que son sol recouvre des Pompéi, que ses fleuves roulent des statues de triomphateurs, que ses couvents recèlent des œuvres d'art sans nombre ; car, d'autre part, il ne se passe pas d'année sans que les musées étrangers et sans que les grands amateurs enlèvent quelques beaux joyaux de son trésor artistique. En mars 1878, M*"* la baronne Adolphe de Rothschild a dépouillé Venise de deux groupes en bronze d'un rare travail. Chacun d'eux représente une panthère sur laquelle s'appuie un faune ou un satyre. La vigueur du modèle, l'originalité des poses, la beauté de ces œuvres les ont fait attribuer à Michel-Ange. En les payant 350,000 francs, M"» la baronne de Rothschid a donné raison aux experts.

Le Musée de Berlin, beaucoup moins riche que l'amateur dont nous venons de citer le nom, a cependant fait en Italie une précieuse acquisition au détriment des richesses d'art de Florence. Tout le monde connaît dans cette ville le palais des princes Strozzi dans la via Tornabuoni. L'aïeul de Philippe Strozzi fit commencer ce splendide édifice, modèle des palais florentins, par Benedetto da Majano en l/(89. La corniche, une des plus belles qui existent, est de Simone PoUajolo, dit le Gronaca,

qui acheva Fœuvre de Benedetto. Tout dans cette demeure est princier, jusqu'aux lanternes, jusqu'aux anneaux de fer, qui sont de Niccolo Grosso, surnommé Caparra. Le palais Strozzi renferme une galerie où brillent des Andréa del Sarto, des Caravage, des Bronzino, des Guide, des Corrège et des Albane. Parmi les œuvres sculptées, on admirait surtout le buste de Maddalena Strozzi, signé par Desiderio da Lettignano et le buste d'un prince Strozzi, mâle et énergique figure d'aïeul. Ces deux bustes sont allés au Musée de Berlin, qui les a payés 100,000 francs K

L' Angleterre, entre autres achats, s'est assuré, pour la National Gallery de Londres, la propriété d'un tableau du peintre brescian Gian Girolamo Savoldo «, dont les œuvres sont extrêmement rares aujourd'hui. Cette peinture, qui ornait la Casa Fenaroli à Brescia, représente une jeune femme vue à mi-corps. Elle porte avec la fierté et l'élégance d'une patricienne un long voile blanc. Ce doit être le portrait de quelque grande dame de Venise, car on reconnaît dans le fond du tableau les silhouettes caractéristiques des palais de la cité des doges.

Cette revue rapide serait incomplète si nous ne signalions encore la vente des 350 pièces céramiques des xr et XVI* siècles que M. Alesandro Castellani est venu faire à Paris. Les plus intéressants produits de Caffagiolo, de Gubbio, de Pesaro, de Castel-Durante, de Faënza, d'Urbino, de Castelli ont paré un instant les murs de l'hôtel Drouot. Les amateurs cosmopolites attirés par l'Exposi-

1. Voyez à propos de cette acquisition le chapitre de l'Allemagne, page 426.

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