Le Temps, 12 septembre
On cite principalement : le Torrent et la Fin de la récolte, dont on vante la vérité naïve, enfin le Chant d'ammr, agréable idylle représentant une jeune fllle rêveuse apprêtant sa guitare, que la gravure a popularisée. Une carrière si heureusement commencée a été brutalement arrêtée par une fin mystérieuse qui a vivement excité la curiosité et produit une émotion sympathique. A la suite d'une nuit brumeuse, on a trouvé le jeune artiste expirant au coin d'une rue d'Edimbourg, où il avait été frappé par un vulgaire assassin. Il était membre de la Société Royale des arts d'Edimbourg.
COURBET (Gustave), célèbre peintre français, né à Ornans (Doubs), le 10 juin 1819, mort d'une affection du foie à la Tour-de-Peilz, faubourg de Vevey (Suisse), le 31 décembre 1877. La grande personnalité de l'artiste et le souvenir de ses doctrines réalistes bruyanunent étalées, le rôle politique qu'il joua en 1871, ses fautes et son triste exil, tout cela devait être rappelé par la critique au lendemain de cette mort inattendue ; tout cela, se mêlant aux profonds regrets que l'on devait à un homme dont le talent a honoré son pays, devait nécessairement se traduire avec une certaine passion, avec quelques contradictions violentes, dans les nombreux articles nécrologiques consacrés à Courbet.
Quoique depuis un an les jugements aient commencé à prendre plus d'équilibre et que l'on se trouve déjà dans les conditions d'impartialité nécessaires, l'heure ne semble point encore venue de porter sur le peintre un jugement définitif. Les discussions que de son vivant il a excitées sont trop diverses, son individualité occupe dans l'histoire de l'art contemporain une place trop
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marquée, pour que Ton puisse en toute justice prétendre indiquer le rang dont il est digne dans notre école.
Élève au petit séminaire de Besançon, il montra moins de goût pour les études latines et françaises que pour les libres promenades en plein air et les courses à travers la campagne. Comme il venait d'avoir vingt ans, la diligence, un beau matin, le jeta sur le pavé de Paris. Il venait y faire son droit. C'était un grand garçon bâti en hercule, frais comme une fleur de montagne, vigoureux comme un chêne. Il avait eu à Besançon pour professeur de dessin un artiste peu connu, nommé Flageoulot, qui avait reconnu en lui quelques qualités de coloriste et le lui avait dit. Le jeune Courbet n'ouvrit donc pas le Code et résolut de se f^re peintre. On n'avait à Ornans que des idées bien vagues sur ce que c'était que la peinture. Aussi quand l'étudiant eut fait connaître à sa famille sa résolution, pleura-t-on sur cet enfant prodigue. Courbet cependant alla droit son chemin, déjà possédé de cette confiance naïve en lui-même qui devint une colossale vanité. La première fois que, visitant le musée du Luxembourg, il regarda le Massacre de Sdo, de Delacroix, il se prit à dire : « Ceci n'est pas mal, mais j'en ferai bien autant si je voulais I » En dépit de ses fanfaronnades étourdissantes, il étudia pourtant sérieusement les maîtres flamands et hollandais, les Espagnols et les Vénitiens dans leurs pratiques matérielles. Il se défendait de recevoir des leçoite de qui que ce fût et prétendait ne rien vouloir que de lui-même. Le livret des expositions qui le disait élève de Hesse le mettait fort en colère. Un de ses jeunes
amis, M. Gonzague Privât, qui lui a consacré dans h Bien public * , une longue étude, a écrit : « Je ne l'ai jamais vu s'enthousiasmer que pour deux hommes parmi les peintres des écoles anciennes, Domenico Feti, avec lequel il se trouvait, non sans justesse, plus d'un point de ressemblance, et Canaletti, qu'il considérait comme Tinventeur du paysage. »
Ce n'est qu'à partir du Salon de 1849 que le nom de Courbet commence à entrer dans les discussions publiques.
Cette année-là fonctionnait pour la première fois le jury nommé à l'élection des peintre exposants. Courbet, dont les débuts remontaient à 1844 et qui avait vu ses tableaux presque constamment refusés, fit du coup admettre les sept toiles suivantes : le Peintre; M. N, T. examinant un livre d'estampe; la Vendange a Omans sous la Roche du Mont; la Vallée de la Loue prise de la Roche du Mont; Vue du château de Saint-Denis; le Soir près du village de Sccy-en-Varay {Doubs) ; une apres-dinèe à Omans; les Communaux de Chassagne {soleil couchant). Dans aucune de ces œuvres ne se montrait nettement encore le désir de captiver violemment l'attention par des procédés nouveaux et extravagants. De tous ces tableaux, seul VApreS'dînèe a Omans se distinguait par une originalité très tranchée. Quoiqu'il semblât étrange que, pour représenter une scène intime des plus simples, l'auteur eût adopté les proportions de la nature, on y loua la force du sentiment, la peinture solide et expérimentée. Le critique d'art du National, Haussard, trouva même
i. Bien public, n»» 5-7 janvier.
de Taudace dans « ces portraits de famille déguisés en tableau de genre colossal », et plus encore « une honnêteté domestique qui touche profondément ». Uachat du tableau pour le Musée de Lille, et une deuxième médaille d'or (il méritait la première) furent le résultat de cette exposition.
Mais ce n'était là qu'un jalon d'essai posé par le rusé Franc-Comtois. Au Salon suivant, il dévoila résolument ses intentions provocatrices en produisant neuf toiles qui firent une impression extraordinaire, mélange dé surprise, d'admiration, de ridicule. Dans le nombre se trouvaient les trois œuvres qui comptent encore parmi les plus caractéristiques de sa manière : VEnterrement à Omans, les Casseurs de pierres et les Paysans de Flagey. Les plus violentes diatribes accueillirent cette tentative. Les critiques amis du (( grand art » ne trouvèrent pas d'expression assez dédaigneuse pour venger les grâces académiques, la noblesse du style, l'élégance des forme si grossièrement outragé^. « C'est grande pitié, disait M. Louis Geoffroy, dans la Revue des Deux Mondes, qu'en 1851, on soit réduit à faire la démonstration des principes les plus élémentaires, à répéter que l'art n'est pas la reproduction indifférente de l'objet le premier passant, mais le choix délicat d'une intelligence raffinée par l'étude, et que sa mission est, au contraire, de hausser sans cesse, au-dessus d'elle-même, notre nature infirme et disgraciée. Ils se sont donc trompés, tous les nobles esprits qui, de siècle en siècle..., etc., etc. » Même les critiques qui avaient accueilli avec indulgence les efforts de Courbet se tournèrent contre lui. Haussard lui reprocha de s'être exagéré hors de toute mesure.
d'avoir fait de ses qualités des défauts énormes, de son sentiment original une charge excentrique, de son indépendance une bravade. M. Paul Mantz ne s'aventura point sur le terrain esthétique, mais s'arrêta aux qualités de la facture ; il accorda que l'exécution était remarquable, que « sans un manque presque complet de lumière, sans quelques autres défauts, tout serait réussi, si dans r Enterrement le groupe des femmes en deuil était empreint d'une émotion véritable ; mais il protesta contre les figures groupées autour de la fosse, « figures d'une laideur non pas triste et émue, mais grotesque et intolérable », ajoutant que c'était toucher « au3t frontières extrêmes de l'art réaliste. »
« L'art réaliste I » le grand mot était lâché. On en aflTubla Courbet, à qui peu importaient les titres, pourvu que son nom excitât de bruyantes clameurs. Aux articles succédèrent des articles. M. Ghampfleury, qui cherchait lui aussi, dans la littérature, un rôje indépendant, se fit le champion du peintre révolijtionnaire et se mit à tourner en doctrines les fantaisies de celui qu'on appelait déjà le « maître d'Ornans, élève de la nature ». Il écrivit un premier plaidoyer dans le Messager de l' Assemblée (25 et 26 février 1851). « J'ai écouté, dit-il, les propos delà foule devant le tableau d'un Enterrement à Omans, j'ai eu le courage de lire les inepties qu'on a imprimées à propos de cette peinture, j'ai écrit ce feuilleton...» Il était partout question de Courbet, dans les rues, dans les estaminets, dans les lïiansardes, dans les salons, dans l'Académie, et son nom se fixa dans la mémoire du public moutonnier. L'artiste, insatiable de popularité, se faisant un malin plaisir de « taquiner les bourgeois, » se moquant
des dégoûts et des ridicules, promena ses tableaux en province et à l'étranger, où ils ne causèrent pas moins de scandale qu'à Paris. « Il n'a cessé, depuis lors, dit Théophile Silvestre dans la remarquable étude, mélange d'ironie et de syinpathie, qu'il a consacrée à Courbet, il n'a pas cessé de chanter lui-même sur tous les tons, ses propres louanges, ce qui fait craindre à ses vrais amis de voir son talent périr par extravagance. Le public, trop excité par les réclames personnelles, se fatigue à la longue * . »
Mais Courbet, heureusement, n^avait pas en lui qu'une nature de Barnum. Sa pyramidale vanité, ses prétentions réformatrices pouvaient faire sourire les gens de goût et gâter son incontestable talent, non pas le détruire. Quant au public qui criait au scandale en se précipitant au spectacle de ses œuvres, était-il bien certain de l'impeccabilité de son jugement, de la sûreté de son appréciation ? n'avait-il point dédaigné aussi, ce bon public, des œuvres d'abord conspuées par les critiques patentés et qui pourtant commençaient à passer pour des chefs-d'œuvre ? Delacroix, Decamps, Théodore Rousseau, Troyon, Diaz, Millet, tous ces merveilleux artistes qui sont aujourd'hui la gloire de l'école française, avaient également excité les quolibets à leurs débuts. Peu à peu leur talent .finissait par s'imposer. Qui pouvait affirmer jque Courbet n'aurait point son tour: car il faut bien tenir compte de l'indécision de la foule en matière d'art? Instruite par l'expérience, elle sent vaguement que les arrêts sur ces questions attendent