Histoire des artistes vivanis
peu d^années pour être cassés. C'est pourquoi on la voit s'arrêter avec inquiétude devant ce qu'elle ne comprend pas et se demander si, en définitive, les bizarres tentatives de nos actuels impressionnistes ne seraient point une nouvelle forme encore incomprise du progrès.
Ainsi Courbet bénéficiait de ces doutes et se préoccupait par-dessus tout, comme Alcibiade, d'accaparer l'attention. Voyant la portée philosophique que quelques écrivains attribuaient à ses toiles, il se prit à faire de la peinture sociale que Proudhon se chargea d'explîqu^^» en exagérant toutes les pensées de l'artiste.
En 1861, Courbet ouvrit rue Notre-Dame-des-Champs un atelier, non pas pour professer, puisqu'il repoixssait toute tradition de son art, mais pour se créer des collaborateurs. Voici une description de cet atelier, d'ap^^ un journal du temps : « Debout sur du foin répai^dn» l'œil dilaté, allongeant à terre son mufle noir, et bal^*" çant sa queue impatiente, un bœuf roux, marqua ^® blanc, était lié par les cornes à un anneau de fer fortement scellé dans le mur. C'était le modèle. Le not*^® animal, inquiet d'être le centre de tous ces regards, ^ ^" gitait sur ses jambes solides et ne tenait guère en po^^' tion... Autant de chevalets, autant d'artistes. Chacun *^^" vaillait en silence. Le maître, à la barbe noire, allai* ^ venait, distribuant ses indications, et à chaque fois P^ nant la palette pour démontrer plus clairement. » C^ * à l'occasion de l'ouverture de cet atelier que GoiH^'^ ^ adressa au Courrier du Dimanche une longue lettre, v^^ table manifeste, dans laquelle il exposait ses idées si^^ peinture. M. Castagnary en a fait le texte d'une ét^^ esthétique, dans laquelle il reprend en sous-œuvre ^
théories du peintre, les corrige et les explique. « Le beau, disait Courbet, est dans la nature et se rencontre dans la réalité sous les formes les plus diverses. Dès qu'on Ty trouve, il appartient à Part, ou plutôt à l'artiste qui sait Vj voir. Dès que le beau est réel et visible, il a en luimême son expression artistique. Mais l'artiste n'a pas le droit d'amplifier cette expression. Il ne peut y toucher qu'en risquant de la dénaturer et par suite de l'aflfaiblir. Le beau donné par la nature est supérieur à toutes les conventions de l'artiste... Voilà le fond de mes idées en art. »
Ces idées, ainsi exprimées dans une forme plus ou moins tranchante, étaient précisément ce qui indisposait contre le peintre les critiques qui s'irritaient de tant d'orgueil. De son côté, Courbet se faisait un jeu d'exagérer ses défauts, et, quoique très sensible à l'éloge, il affectait une superbe indifférence à tout ce que disaient de lui les journaux. Le chroniqueur de la République française a raconté, à ce propos, une amusante anecdote ^ « Castagnary, dit-il, venait d'entrer au Siècle pour y faire le Salon. Il commença par une étude magistrale sur Courbet, qui fut enchanté, parce qu'il comprit bien que cela lui donnait ses grandes entrées dans le monde delà bourgeoisie.. Mais il n'eut garde de laisser paraître sa joie, et, à quelqu'un qui lui demandait : « Eh bien ! avez vous lu l'article de Castagnary dans le Siècle », il répondit simplement : « Oui, il lui fera du bien .» Mais ce qu'il lâcha jamais de plus fort, c'est à propos du livre de Proudhon sur le réalisme dans l'art : « C'est un bon livre, répon-
i. République française, n° du 29 janvier 1878.
« dit-il, mais c'est trop long ; il en a trop mis ; je ne lui en (( avait pas tant dit ! » Il savait bien, en parlant ainsi, que personne ne le prendrait au sérieux, mais il voulait protester par cette énormité contre le reproche qu'on lui adressait si souvent de s'être laissé fabriquer après coup une doctrine et des théories par ses amis Ghampfleury, Castagnary et Proudhon. »
En cherchant dans les journaux du temps les appréciations des principaux critiques d'art sur Courbet, on s'aperçoit qu'un bien petit nombre a été absolument favorable au peintre. Si on lui reconnaît des qualités magistrales de facture dans le portrait et dans le paysage, si à la longue et surtout dans ces dernières années, on comprend qu'il égale les grands maîtres espagnols par la fermeté savante de la touche, la vérité synthétique de l'expression, on voit aussi que presque toutes ses œuvres sont dépourvues d'un charme bien puissant en art, indispensable même, celui de l'émotion. C'était pour Courbet un parti pris et comme un point d'honneur de copier strictement les choses qu'il voyait en s'eflforçant d'écarter toute interprétation personnelle et tout sentiment. Mais, heureusement pour nous, il s'en faut bien qu'il ait été toujours fidèles à ses doctrines. « L'idéal, disait Courbet, n'est qu'une balançoire. » Pourtant cet idéal qu'il raillait, invisible et puissant, s'installait parfois malgré lui à son chevet, s'interposait entre lui et sa toile, et malgré lui encore dirigeait sa main.
C'est ainsi que, dans plusieurs de ses Paysages, de ses Chasses, on trouve une interprétation de la nature et un effort d'imagination. Une de ses dernières œuvres qui compte parmi ses meilleures, la Mer orageuse, du Salon
de 1870, est une scène dramatique dans laquelle Tartiste a: prêté aux éléments courroucés une poésie ardente qui n'avait pas d'autre source que cet idéal qu'il méprisait. Ce tableau acheté par l'État, il y a quelques mois, pour le Musée du Luxembourg, a figuré à l'Exposition universelle sous le titre de la Vague, que le peintre n'avait pas choisi.
Nous ne considérons Courbet que comme artiste, car il ne doit pas entrer dans ce livre des discussions étrangères à l'art. Nous passerons donc rapidement sur l'attitude politique qu'il affecta de prendre et sur les théories sociales dont il prétendit se faire l'apôtre. Quant au rôle véritable qu'il a joué pendant la Commune en 1871 et la part qu'il prit au fameux déboulonnement de la colonne Vendôme, nous n'en parlerons pas et renverrons aux volumes publiées cette année, sur le peintre, par MM. le comte d'Ideville et Camille Lemonnier. Condamné le 3 septembre 1871 à six mois de prison, puis à porter la responsabilité financière de la destruction de la colonne S il se réfugia en Suisse, où il peignit quelques Vues du lac Léman, Les derniers jours de sa vîe, et les détails de la douloureuse maladie qui l'emporta ont été racontés par son médecin, M. le D' CoUin *. « Courbet a trop parlé, il a trop écrit, a dit M. Paul Mantz dans la belle étude qu'il a consacrée à l'artiste dans la Gazette
1. La direction du Domaine, en exécution du jugement de 1871, a. fait vendre en novembre 1877 (voir le chapitre : Hôtel Drcmot de ce Tolume, page 295] , les tableaux et les meubles restés dans Patelier du peintre.
2. La lettre du docteur Gollin a été publiée par M. Lemonnier à la suite de son livre.
des beaux-arts * ; il a eu des intempérances de plume et de langage qui lui ont été fatales... Des agitations de cette yie à laquelle ont manqué le silence et Tombre, de ce long combat rendu plus âpre par d'inutiles sarcasmes, il restera, dans les musées et dans les collections particulières, des témoins d'une éloquence bien inégale, respectables souvent, intéressants toujours. » . CRUIKSHANK (George), peintre et caricaturiste anglais, mort à Londres, le !•' février 1878, dans la maison qu'il habitait depuis de longues années, Hampstead Road. Il était né à Londres, le 27 septembre 1792, de parents écossais. Son père, Isaac Cruikshank, avait exercé le métier de graveur et d'illustrateur de livres ; il s'était fait aussi une réputation de caricaturiste, et Thomas Wright, dans son Histoire de la caricature et du grotesque, le cite comme le rival de Gillray et de Rowlandson. C'est beaucoup dire. Quoiqu'il prêtât indifféremment son crayon à ceux qui le payaient le plus, combattant ou soutenant indifféremment les partis, il ne s'enrichit guère. Son fils George voulut aussi suivre la carrière des arts ; dès son jeune âge, il montra un tempérament original, une singulière pénétration et un don tout à fait spécial pour exprimer en quelques traits les caractères. Jeune encore, tandis qu'il essayait de peindre des décors pour le théâtre de Drury Lane, il accusait la pente de son esprit naturellement porté au sarcasme et à la charge. Hazlitt prétendait qu'il mettait toujours dans un vieux chêne un nez de polichinelle et que jamais il n'avait créé un palais de roi saiis introduire dans les lignes des plus majes-