AU SALON
En même temps que la tête de notre École, les talents éprouvés et consacrés par la faveur publique se trouvaient tous du môme coup) par le concours de la décoration de Sainte-Geneviève, pourvus de tra-
vaux dignes d'eux et rappelés aux généreux efforts de la grande peu^' ture, il fallait inviter et exciter les jeunes peintres à de pareils travaux et les détourner du courant de succès plus faciles. Notre génération tout entière d'artistes se trouvait ainsi, par en haut et par en h^^f conviée au même noble but : de là le prix du Salon.
Siiit un rapport expliquant le but et le mécanisme de Tinstitutlon. M. de Ghennevières continue ainsi :
Vous TOUS rappelez, monsieur le ministre, les débats passionnés que suscita, dans Porigine, cette institution pourtant si naturelle et aujourd'hui si fortement ancrée dans les esprits dès artistes après quatre années seulement d'application, que, Tan dernier, le Jury d'architecture avait émis le vœu qu'un prix semblable fût destiné spécialement aux jeunes architectes exposants. C'est que les résultats ne s'en étaient pas fait attendre et que, s'il fut vivement contesté à l'administration pour le premier titulaire en 1874, les concurrents, dès le Salon de 1875, s'y montrèrent nombreux par l'importance toute spéciale des vastes toiles exposées et le caractère plus fortement étudié de leurs compositions. Après avoir été décerné tour à tour à MM. Leroux, Gormon et Sylvestre, il est échu l'an dernier à un sculpteur, M. Peinte. Il n'avait en vue, primitivement, que la réhabilitation de la peinture d'histoire et une très profitable émulation pour notre académie de Rome; et mon avis est encore qu'il ne fallait peut-être pas le détourner de ce but, car si les jeunes peintres pouvaient croire que les efforts tentés par eux annuellement, à si grands risques et si grandes dépenses, demeureraient sans chances tout à fait certaines de le remporter, nous les verrions renoncer à ces tentatives courageuses qui ont donné un caractère particulièrement sérieux et plein de promesses pour l'avenir à nos derniers Salons.
Quand s'ouvrit l'année 1874, le règlement du Salon n'avait pas encore été publié, et j'avais à prévoir quelles conditions seraient proposées aux artistes et quel espace occuperait TExposition prochaine dans le palais des Champs-Elysées. L'espace fut étendu par le transport immédiat à l'École des Beaux-Arts du Musée des Copies, qui rentrait ainsi dans sa place véritable, dans la place que lui avait assignée dès l'origine M. Thiers, fondateur, en 1834, du Musée des Études à V École des Beaux- Arts, et d'où les meilleures de ces copies étaient sorties provisoirement pour aller former le premier fonds et le plus solide du Musé^ Européen. Sur 166 copies décorant alors la galerie ouest du palais des Champs-Elysées, 134 furent attribuées à l'École des Beaux-Arts; le reste fut distribué aux musées et aux églises de la pYOTince;
Quant au règlement du Salon de 1874, la direction des Beaux-Arts jugea de son devoir de proposer au ministre une révolution complète dans le fonctionnement des expositions. Durant la première moitié de
dM L'ANNÉE ARTISTIQUE.
notre siècle, 1m expositions se sont fisites par la grâce et aux frais du chef de TÉtat qui, les abritant dans son propre palais da Louyre, leur donnait les juges que bon lui semblaient et distribuait à sa guise les récompenses et les acquisitions. En 1848, Torganisation devient tont autre : les artistes élisent les jurés, qui admettront leurs œuvres et leur décerneront les récompenses, les médailles ordinaires, les médailles d'honneiir, et plus tard, le prix du Salon. Allant plus loin logiquement, ces jurés recommandent les ouvrages qui leur paraissent dignes d'une place favorable, puis contrôlent le placement dans son ensemble et dans ses détails. Quel rôle reste-t-il à Tadministration ? celui d'exécuteur passif des décisions des jurés, c'est-à-dire des mandataires des artistes. Pourquoi, cela étant et cela étant bien, les artistes ne seraient-ils pas chargés par Tadministration de faire eux-mêmes leurs affaires, celle-ci entre autres qui touche plus profondément que nulle autre à leurs plus chers intérêts, et de diriger eux-mêmes leurs Salons annuels, sous leur propre responsabilité et dans leur entière liberté, comme ils l'ont fait durant cent cinquante ans, alors que le corps des artistes firançais s'appelait V Académie royale de peinture et de sculpture, institution admirable qui avait été imitée par l'Europe entière? Le cadre de notre corporation nouvelle était tout tracé : elle se serait composée de tous les artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, architectes qui auraient été précédemment récompensés pour leurs ouvrages; membres de l'Institut ou décorés, ou médaillés, ou grands prix de Rome, et elle ss serait largement ouverte à tous ceux qui désormais en auraient été jugés dignes par les sociétaires. Ce projet, approuvé au commencement de 1870 par les quatre cents artistes les plus considérables de notre école, fut présenté par moi, à M. le ministre, qui le fit insérer au Journal officiel, le 11 janvier 1874.
Suit le rapport, accompagné du projet de statuts de l'Académie nationale des artistes français que voici :
«L'Académie nationale des artistes français est instituée sous la présidence honoraire de M. le ministre des beaux-arts.
« Elle se compose provisoirement de tous les peintres, sculpteurs, dessinateurs, architectes, graveurs et lithographes français qui ont été récompensés pour leurs ouvrages, soit par l'admission dans la 4* classe do l'Institut, soit par la décoration de la Légion d'honneur, soit par l'une des médailles décernées à la suite des expositions d'art de Paris» soit par le grand prix de Rome.
« La comaijission que rAcadémie élira chaque année pour organiser et gérer les expositions sera chargée de désigner parmi les exposantsy et sans limite de nombre, ceux qui lui paraîtront dignes de faire paar>* tie de l'Académie : TAcadémie tout entière statuera sur l'admission définitive.
« La même commission aura le droit de proposer à l'Académie natio^ nale l'admission des artistes qui^ ne prenant point part aux exposir tiens, n'en feraient pas moins, par leurs travaux, honneur à la compagnie.
a Les artistes étrangers feront partie de l'Académie en vertu des titres qu'ils ont obtenus à ces expositions; mais ilâ ne devront point participer aux délibérations qui auraient pour but son organisation, et ses règlements intérieurs;
a En dehors des membres artistes, l'Académie pourra s'adjoindre, par l'élection, des membres honoraires.
« Les attributions de l'Académie nationale sont lea suivantes : * « Elle sera chargée du règlement et de l'organisation des expositions, l'État ne lui imposant, en retour du prêt du palais, d'autre obligation que celle d'ouvrir, comme par le passé, chaque exposition annuelle aux artistes français étrangers.
« Tous les artistes ayant pris part aux expositions d'art de Paris (l'exposition de 1848 exceptée) seront appelés à élire le jury des expositions annuelles. Les membres du jury élus antérieurement et désormais par les exposants seront de droit membres de l'Académie.
a L'Académie nationale se divisera en quatre sections :
« 1<^ La section des peintres et dessinateurs;
« 2° La section des sculpteurs, graveurs en médailles et pierres fines ^
« 3° La section des architectes;
« 4° La section des graveurs et lithographes.
a L'Académie nationale élira tous les trois ans, en séance générale, un président, deux vice-présidents, un comité d'administration de*.... membres et deux secrétaires, lesquels pourront toujours être réélus à l'expiration de leurs fonctions.
« Un mois après l'élection de son bureau, la Société procédera, à l'élection d'un administrateur et d'un trésorier, dont les fonctions, également renouvelables, seront de même, au bout de trois ans,, soumises à l'élection en assemblée générale de la Société.
« L'Académie nationale des artistes français demandera la. iacuUe d'accepter, en se conformant aux lois et règlements, des legs ot éùoàr
tiODS.
« Ses ressources consisteront dans les bénéfices qui résulteront des recettes de l'exposition faites au palais des Champs-Elysées, que l'État sera prié de mettre à cet effet à sa disposition.
« Des règlements, rédigés ultérieurement, détermineront son régime intérieur, la tenue de ses assemblées, l'ordre et la direction de ses traTaux, la gestion de ses bénéfices, et, en général, tout ce qui n'aurait pas été préTu et réglé par les présents statuts, m
Malgré mon insistance obstinée, les artistes, frappés d'une injustifiable défiance enrers eux-mêmes, ont renoncé à la liberté et à Tinitiatire qui leur étaient offertes et les mettaient dans les mêmes conditions indépendantes que les artistes de toutes les autr^ nations de l'Europe, et ils ont préféré depuis lors, tout en maugréant chaque année et contre les règlements et contre les jurés élus par eux-mêmes, demeurer soumis à la coutume administrative qui depuis trente ans * régit leurs expositions. Cependant les yices de cette coutume vont chaque année s'aggravant davantage, et ils viennent d'atteindre, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878, une acuité désolante et inutile, que l'État ne peut vouloir laisser se perpétuer éternellement entre les artistes et l'administration des Beaux-Arts.
A qui doit incomber aux yeux des artistes et du public la responsabilité des Salons? Si les jurys admettent les œuvres, les placent, les récompensent, c'est aux jurys qu'appartient cette responsabilité, et l'État doit leur abandonner raisonnablement et la réglementation et les profits des expositions annuelles. Il n'est pas plus difficile aux artistes de désigner chaque année par le vote une Commission administrative qu'un jury; et l'État rentre dans son rôle d'acquéreur d'ouvrages utiles à la décoration de ses monuments, et se soustrait à des accusations passionnées et dont il n'a nul besoin d'encourir Pinjustice. Encore une fois, je crois, monsieur le ministre, je crois profondément qu'il n'est pour l'administration des Beaux-Arts qu'un moyen de faire cesser à tout jamais le malentendu et les récriminations qui renaîtraient éternellement entre les artistes et elle : ce serait de déclarer à ceux-ci que les expositions ne se feront désormais que par eux, dans un local que l'État mettrait chaque année à leur disposition. Ce jour-là, rien qu'en s'organisant en société et en dénombrant leurs forces, ils reconnaîtraient quelle puissance énorme ils possèdent euxmêmes et ce qu'il se perd pour eux d'influence légitime à vivre ainsi isolés. Une corporation de 1,200 membres ne saurait, quoi qu'ils en pensent, redouter aucune coterie ; ces 1,200 artistes d'élite, s'appuyant
sur la fayeur publique qui, dans notre, temps surtout, est toute acquise au monde des arts, seraient, je n'en doute pas, en quelques mois, possesseurs de ressources immenses, ne relevant que d'eux-mêmes et maîtres de leur chez-soi; j'ajouterai- qu'ils pourraient, dans l'intérêt de l'administration, qui n'est autre que leur intérêt propre, soulever des montagnes et obtenir des représentants du pays un budget d'acquisitions et de commandes véritablement en proportion des services que l'art rend depuis longtemps et tous lés jours à la France.
Dès 1863, j'avais soumis ce projet à M. le surintendant des Beaux- Arts, et c'est en vue de sa réalisation que je lui demandais de décerner aux artistes exposants une médaille d'espèce unique, qui, répétée deux fois, eût été, à mon sens, un titre suffisant d'admission dans V Académie nationale des artistes français. Ce mode de récompenses dura jusqu'en 1870; le jury, depuis lors, demanda que l'ancienne classification de médailles en trois degrés fût rétablie, et ce mode a, depuis lors, prévalu. De là un grand désordre dans l'estimation à faire de la valeur des médailles pour la mise hors concours des artistes récompensés, question que les règlements se sont efforcés depuis lors d'éclaircir et d'adoucir, mais qu'il conviendrait peut-être quelque jour de trancher d'une façon plus libérale.
Cette conviction absolue à laquelle je n'ai jamais pu renoncer de l'intérêt commun qu'auraient les artistes et l'administration, l'une à abandonner, les autres à diriger eux-mêmes le service des expositions, et que les derniers tiraillements n'ont fait que confirmer, m'avait toujours empêché de rompre, dans la désignation des électeurs du jury, ce que je regardais, dans mon illusion, comme le corps déjà fonctionnant de l'association des artistes; et c'est pourquoi jusqu'à ce jour j'avais réservé le privilège électoral aux artistes décorés, membres de l'Institut, médaillés ou ayant obtenu soit le prix de Rome, soit le prix du Salon, c'est-à-dire, en un mot, à ceux qui, dans ma pensée, devaient composer tout d'abord cette association nationale. Biais je vois bien, monsieur le ministre, que si la nécessité de cette organisation n'est point cette fois patemment reconnue, il serait puéril d'en perpétuer le rêve, rêve^ je le maintiens, de bonne et grande prévoyance dans l'intérêt des artistes. Si donc les artistes, et vous-même, repoussez définitivement la réalisation d'une telle société, d'origine si nationale et si libérale à la fois, je serai le premier à vous proposer pour le Salon prochain une modification complète dans le système .électoral des expositions, et je vous demanderai d'étendre très largement le droit de suffrage, ou d'user du procédé qui fut tenté par
nous-mêmes en 1875, alors que le sort' fut chargé de désigner les Jurés sur une liste triple en nombre TOtée par les artistes. Désirant pousser à sa dernière limite la preuve de sa condescendance aux Toeux des arUstes et leur bien marquer que, dans sa pensée, rien ne deyait échapper à leurs délégués de ce qui constitue l'organisation des expositions, la direction des Beaux-Arts, en 1S75, înrita les diyerses sections du Jury à formuler les modifications qu'elles croiraient utiles d'apporter dans la rédaction du règlement de l'année suivante, et les modifications fondues par nous dans le règlement de 1876 furent présentées, conformément aux prérogatives du Conseil supérieur des Beaux-Arts, à Texamen de ce Conseil. Je ne crois pas, en bonne conscience, monsieur le ministre, qu'administration soit jamais allée plus loin dans sa déférence envers les artistes..... "
Le règlement du Salon de 1874 avait été d^ailleurs examiné et vivement débattu, comme l'ont été tous les autres règlements des Salons suivants, par une Commission supériBure des Beatix-Arts, Cette Commission, J'avais appris que l'Assemblée nationale l'avait désirée et, dés le 27 décembre 1873, quatre Jours après mon entrée à la direction. J'en proposais la création à M. le ministre ; elle se composait alors de députés et d'amateurs et des divers chefs de services se rattachant aux Beaux-Arts en dehors de notre administration. C'étaient MM. Aclocque, Beulé, J. Buisson, Clapier, Lambert de Sainte-Croix, de Vinols, membres de l'Assemblée nationale, et MM. de Cardaillac, H. Delaborde, Guillaume, Michaux, Reiset, le comte d'Armaillé et Maur. Cottier. Ia Commission supérieure exerça, dès l'origine, les mêmes fonctions qu*a exercées depuis le Conseil supérieur des Beaux-Arts, institué par décret du 22 mai 1875 et qui oe fut, pour bien dire, que l'élargissement et l'affermissement de cette commission, c'est-à-dire que les règlements, commandes et acquisitions, souscriptions, etc., étaient soumis à la discussion comme ils l'ont été depuis au Conseil supérieur. Il est permis d'affirmer que nulle administration n'a Jamais été plus entourée que la nôtre d'uç formidable système de commissions et de sous-commissions consirltatives, de comités délibérants, de conseils de protection ou de perfectionnement, en un mot du plus complet appareil parlementaire qui puisse contrôler avec défiance et brider au besoin les velléités imprudentes d'une initiative personnelle. Mon humble avis, monsieur le ministre, est qu'une telle défiance de l'initiative n'est point trop favorable aux meilleurs résultats possibles d'une direction des Beaux-Arts, et qu'il vaut toujours mieux changer
directeur, s'il iigit d'une façon illibérale ou inintelligente, ou par*
tiale, ou contraire «vx Trais intérêts de TËtat, que de le lier outre mesure dans la conduite d'affaires qui exigent une certaine aisance et un certain crédit sur les esprits. Est-ll bon de placer un chef de service dans une telle situation que, par crainte de voir dénaturer le sens de ses plus graves propositions, il soit tenté d*en chercher la réussite dans la confiance directe de ses ministres?
Quoi qu*il en soit, disons hautement que Thonneur et la responsabilité des acquisitions faites au Salon appartiennent entièrement au Conseil supérieur. Disons en outre que ce conseil a rendu les plus grands services à la direction des Beaux-Arts par l'étude approfondie de la grande question du dessin, qu'il a amenée au point où j'ai pu, monsieur le ministre, la remettre entre vos mains; qu'il a, dans ces derniers Jours, étudié cette autre question non moins importante* le projet de loi sur la préservation des monuments publics et des œuvres d'art qui les décorent, et maintes autres questions qui, gr&ce à lui, ont été résolues, telles que le transport du Louvre à l'École des Beaux- Arts des moulages destinés à compléter le Musée des études de notre grande école nationale