‹ L'ANNÉE ARTISTIQUE (volume 2)Chapitre 28 sur 218 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Préliminaires. — Retard de Tourerture du Salon. — Élection du jury. — Exclusion du tableau de Rolla, par M. Gerrex. — Les diverses réformes réclamées par les artistes et les critiques contre le règlement. — L'innovation de M. Bardoux : le Salon annuel et le Salon triennal.

Ouvert en même temps que l'Exposition universelle, dont l'attrait passionnait la curiosité du monde entier, le Salon de cette année devait perdre un peu de l'intérêt qu'il excite habituellement dans le public. Quant aux artistes, il semblait naturel qu'ils se préoccupassent avec plus de soin de faire âgure dans un solennel concours international que dans l'exhibition périodique des Ghamps-Élysées. C'est dans cette prévision que la direction des Beaux-Arts, en publiant {Journal officiel du 13 novembre 1877) le règlement du Salon de 1878, fixa la date de l'ouverture le 15 mai au lieu du l*', date ordinaire, et celle de la fermeture le 6 juillet. On pensait, grâce à ce délai de quinze jours, donner aux artistes le temps nécessaire pour réparer celui qui serait consacré

à TExposîjlâoB du Champ! de^Mars. Mais, au dernier moment, peintres et sculpteurs se trouTèrent tellement en retard pour le dépôt de leurs œuvres que l'administration dut décider que Je Salon ouvrirait seulement le 24 mai et fermerait le \9 juillet.

Cette mesure souleva, comme toute mesure administrative, la vive approbation des uns et Je mécontentement des autres. Mais ce qui occupa particulièrement l'opinion publique, ce fut le travail préparatoire du Jury. Le Jury, en effet, crut devoir exclure, pour cause dlmmoralité, la toile d'un jeune peintre de talent, M. Gervex, qui aussitôt exposa son œuvre chez un marchand de tal)leaux, rue de la Chaussée-d'Antin, où tout Paris courut la- voir, lie suj.et était RoUa, et J'artisle, eu s'inspirant du poème d'Alf. de Musset, avait choisi le moment où Rolla, ruiné, s'est rendu chez Marion pour dissiper dans une dernière nuit de plaisir les quelques louis qui restent au fond de sa bourse.

La peinture était assez bonne, mais certains détails, il faut eu convenir, étaient scabreux. Quoi qu'il en soit, la décision qui interdit à RoUa les portes du Salon eut pour conséquence immédiate de fournir aux journaux une nouvelle occasion d'attaquer le Jury de l'Exposition annuelle et la manière dont il est recruté. On sait quelles grosses quefrelles ce sujet a fait nattre depuis trente ans et combien d'articles de revue ou môme de volumes il a fait écrire. Le Jury du Salon est actuellement composé de membres élus pour les trois quarts par les artistes qui ont obtenu des récompenses, et pour un quart par l'administration. Voici quelle était, pour le Salon de 1878, la composition de ce Jury, les membres choisis par les

artistes ayant été élus, comme d'habitade, au palais de rindustrie, le 18 mars.

Section de peinture. — MM. Lefebvre, Bonnat, Laurens, Baudry, Gabanel, E. Dubufe, Busson, Henner, Bouguereau, Hébert, Boulanger, VolloD,Bernier, Delaunay, Breton.

Jurés supplémentaires : MM. Leloir, Gerôme, Bobert- Fleury père.

Jurés désignés par Tadministration : MM. Edouard André, Cottier, Eud. Marcille, le comte d'Osmoy, député, le vicomte de Tauzia.

Juré supplémentaire : M. E. Turquet, député.

Section de sculpture. — MM. Paul Dubois, Ghapu, Guillaume, Schœnewerk, Falguière, Mathurin Moreau, Galbrunner, Dumont, Thomas.

Jurés supplémentaires : MM. Delaplanche, Mercié, Gavelier.

Jurés désignés par l'administration : MM. Barbet de Jouy, Michaux, le vicomte de Bainneville, sénateur.

Juré supplémentaire : M. Alfred Arago.

Section d'architecture. — MM. Ballu, Lesueur, Bonnet, Uchard, Noguet, Deperthes.

Jurés supplémentaires : MM. Duc, Questel, VioUet-le- Duc.

Jurés désignés par Tadministration : MM. le comte de Gardaillac, A. Lenoir.

Juré supplémentaire : M. Bœswillwald.

Section de gravure et de lithographie. — MM. Flameng, Henriquel-Dupont, François, Didier, Waltner, Bédouin, Veyrassat, Ghauvel, Pisan.

Jurés supplémentaires : MM. Blanchard, graveur au

burio ; Gaucherel, graveur à l'eau-forte ; Boëtzel, graveur sur bois ; Vernier, lithographe.

Jurés désignés par Fadministration : MM. Ed. Gharton, sénateur ; le vicomte H. Delaborde, Paul Mantz.

Juré supplémentaire : M. Louis Viardot.

Ce système, qui offre, à la vérité, l'avantage d'être beaucoup plus libéral que celui adopté par le second Empire, a l'inconvénient des moyens mixtes, c'est-à-dire qu'il ne contente ni les partisans de la protection de Tart par l'État, ni les adversaires de cette protection. Au vnif siècle, l'organisation des Salons était exclusivement abandonnée à l'Académie des beaux-arts, qui désignait les membres chargés de choisir les œuvres et de les exposer. Ces derniers, comme on le pense bien, ne se montraient guère indulgents que pour eux-mêmes et leurs collègues. Ce n'est qu'en 1849 que fut publié le premier règlement qui créa un régime certain pour la formation des jurys d'admission. Depuis cette époque, plusieurs systènves différents ont été tour à tour adoptés, discutés et abandonnés. L'un, appliqué en 1849, 1850,1851, puis en 1870, laisse l'élection du Jury à tous les artistes, non pas exposants, mais simplement déposants. Quiconque envoyait une œuvre avait droit de vote pour le choix de ses juges. Un second système compose le Jury moitié de membres élus dans les mêmes conditions que les précédentes, moitié de niembres nommés par l'administration. Un troisième confie aux différentes sections de l'Académie des Beaux-Arts les pouvoirs des anciens jurys du siècle dernier. Un quatrième, ayant pour base une sorte de suffrage à

74 L'ANNÉB ARTISTIQUE.

deux degrés, fait élire les trois quarts du Jury par les artistes récompensés et l'autre quart par l'administration. C'est le mode actueL Adopté comme pis-aller par M. de Ghenneyiëres, qui, malgré les plus intelligents efforts, ne réussit pas à fonder « l'Académie nationale des artistes français* », il fonctionne depuis 1874, sans pouvoir faire cesser lé malentendu et les récriminations qui renaissent tous les ans entre l'administration et les artistes.

Ces systèmes, on le voit, diffèrent profondément et se rattachent tous aux grands problèmes si ardenmient, si passionnément remués par les écrivains qui demandent ou refusent pour l'État le droit de diriger les arts. Êtes-vous pour le principe d'autorité absolue, croyessvous qu'il soit juste et salutaire aux arts que le gouvernement confie à une sorte d'aréopage le soin de les maintenir dans les traditions dites classiques et pures ? voulez-VDuâ que l'État, gardien délégué par la société pour sauvegarder ses lois et sa morale , étende jusqu'aux beaux-arts sa vigilance dominatrice et endigue l'imagination des artistes dans les étroites i*ègles d'un code spécial ? Alors prenez un juiy parmi les membres de l'Académie ; demandez-lui, comme le fit le comte d'Angeviller en 1777, une sévérité inflexible,' une défiance rigoureuse pour toute tentative nouvelle, un impitoyable dédain pour toute audace imprévue et mm consignée dans le code des traditions. Pensez^vous, au contraire que l'État, être abstrait et impersonnel, doive intervenir dans les délicates et subtiles ' questions de

1. Voy. à V Appendice lé Rapport adressé au ministre des Beaux- Arts, par M. le marquis de Ghennevières, ^ages 504-597.

goût, non pour imposer des règles et des formules, mais pour offrir seulement l'appui de ^n budget à la libre éclosion de tous les talents qui contribuent à sa gloire ? estimee-vous que les arts plastiques, de même que la poésie et l'éloquence,^ n'ont besoin pour prospérer et parler le magnifique langage de la vérité que d'indépendance et de passion ? Alors laissez les artistes se juger entre eux et choisir à leur gré le jury qu'ils voudront ; ne cherchez pas à établir des catégories qui n'ont point de sanction, et qu'eux-mêmes déterminent les règles die leurs expositions.

Telles sont, aussi brièvement résumées que possible, les discussions qui se reproduisent régulièrement à l'ouverture du Salon et qui ont éclaté cette année avec la véhémence accoutumée entre les adversaires des deux opinions en présence. Les uns se contentent du statu quo; les autres demandent qu'à tout prix on enlève à l'État et à l'Académie des Beaux-Arts les privilèges qui amènent ces irritants conflits. Pour ces derniers, les réformes à introduire dans le règlement du Salon devraient surtout avoir pour base l'élection du Jury. « Est-ce que le moment n'est pas venu, dit M. Castagnary dans le Siècle, d'introduire dans le domaine des beauxarts les principes de démocratie et de liberté que nous avons fait prévaloir en politique? » Les membres de l'Institut, les peintres décorés ou médaillés, les lauréats du Salon ou de l'École des Beaux-Arts oat, aujourd'hui comme sous l'Empire, le droit exclusif d'élire le Jury... Est-ce là de la république, reprend-il? est-ce là de la démocratie? est-ce là de la justice? Non. Si la république et la démocratie, c'est-à-dire si la justice

avait voix au chapitre, elle dirait : « Tout exposant <( est électeur, et nul autre qu'un exposant ne peut être « électeur. »

D'autre part, si « chaque exposant est électeur, qu'arrive-t-il ? dit M. Ch. Clément {Journal des Débats), Le résultat n'est pas douteux. Les artistes médiocres et ceux qui cultivent les branches inférieures de Part, étant de beaucoup les plus nombreux, pèsent d'un grand poids dans l'élection, et ils choisissent volontiers ceux de leurs confrères qui leur offrent le plus de garanties d'indulgence. » C'est ce qui fait que chaque année on retrouve toujours plus encombré « ce vaste hangar qui abrite indifféremment le bon, le médiocre et le mauvais ». Cet écrivain admet toutefois que la situation est si tendue entre les artistes et les membres du Jury, que le mal est arrivé à un tel point qu'il faut essayer de « l'atténuer et le limiter » par les deux mesures suivantes : « Je voudrais, dit-il, qu'on fît passer devant le Jury les œuvres des artistes exemptés. On sait assez que, sous le régime précédent, un grand nombre de récompenses ont été décernées avec beaucoup de légèreté et sans motifs suffisants. Il arrive d'ailleurs souvent qu'un jeune artiste qui a fait un ouvrage digne d'être médaillé ne tienne pas les promesses qu'il avait données. Pourquoi, dans ce cas, profiterait-il d'une prérogative qu'il ne mérite plus? Je demanderais ensuitequ'on n'admît plus qu'un tableau ou une statue de chaque artiste. Ces deux mesures pourraient être prises immédiatement et elles ne froisseraient sérieusement aucun intérêt respectable. »

Pour tâcher de mettre fin à ces éternels débats, et

LE SALON. — RÉFORMKS. 77

pour contenter les partisans des deux doctrines, le ministre des beaux-narts, après avoir longuement soumis la question au Conseil supérieur des Béaux-Arts, a fait signer au président de la République un arrêté (Journal offidel du 31 décembre) par lequel sont instituées désormais deux sortes de Salon : Pun annuel et l'autre triennal. L'accès du premier, dit le rapport de M. Bardoux * « pourrait être dès aujourd'hui rendu facile à tous les talents par un jury librement et entièrement élu ». Quant au second — Salon au deuxième degré, — il n'aura lieu que tous les trois ans et ne contiendra que les œuvres sévèrement triées par un jury spécial composé par moitié de membres élus par les artistes décorés ou récompensés, et par moitié de membres nommés par l'administration. Le premier Salon triennal sera organisé en 1881. La tentative de M. Bardoux est, comme on voit, assez originale, venant après tant d'autres et aura tout au moins le mérite de l'ingéniosité si elle ne donne pas les résultats pratiques qu'on en attend.

Une autre réforme que celle du Jury a été aussi vivement réclamée, cette année, par les adversaires des doctrines académiques : c'est celle du prix du Salon. Le point de départ de cette institution avait pour objet de contre-balancer le prix de Rome * . On s'était dit : Pourquoi l'art libre n'aurait-il pas, lui aussi, ses lauréats ? Si l'on trouvait, parmi ceux qui répugnent à l'influence académique, un jeune homme bien doué, ne seraitil pas intéressant de l'envoyer à l'étranger, pendant quelques années, voir comment les différents peuples

• 1. Voyez à TÂppendice, page 653.

2. Voir à V Appendice le Rapport de M. de Chennevières, page 592.

ont compris Fart et étudier les éléments dont se compose l'originalité chez les grands artistes ? « Le Jury, d'abord hostile à l'innovation, affirme M. Gastagnary, jugea peu après plus habile de la dénaturer, et il fit du prix du Salon un second prix de Rome réservé à ceux qui n'avaient pu obtenir le premier. De là ce débordement annuel de grandes toiles qui affligent l'esprit non moins que les yeux. On rivalise à qui sera non pas le plus classique, mais le plus scolastique. » M. Burty n'éinet pas un jugement moins net dans la République française. Pour lui, c*est avec un sentiment « non dissimulé de satisfaction » qu'il constate que les meilleurs morceaux du Salon de 1878. sont dus à des artistes comme les Fantin, les Bastien-Lepage, les Ribot, les VoUon, les Chaplin, « qui n'ont point été élevés à la brochette et ne sacrifient pas aux détestables doctrines de l'enseignement de l'école de Rome », tandis que les lauréats officiels sont tombés « au dernier degré du ridicule et. de l'impuissance ». « M. Lehoux, M. Sylvestre, surtout, avec ses Derniers moments de Vitellius, dit le critique de la République française, reçoivent un coup dont l'institution elle-même du prix du Salon ne pourra pas se relever. Le rouage est totalement faussé. Le mieux serait, de ne pas le remplacer. » Il ne serait bon tout au plus) qu'à créer des ambitions trompeuses, à déterminer de factices et troublantes vocations dans la jeunesse.

Terminons là ce rapide examen dés réclamations, élevées par les artistes ou les critiques à l'occasion dé l'ouverture du Salon et souhaitons que les modifications introduites par le ministre des Beaux-Arts puissent dissiper ces continuelles querelles^ Sans entretenir à

cet égard de grandes * illusions, et tout en ayant la conviction çu'il faudra encore pas mal d'années d'eflforts' avant d'arriver à rinjiépendan<îe que tas esprits les plus sages réclament pour l'art, nous n'adopterons pourtant pas la devise par trop pessimiste que M.. Gastagnary a inscrite en tête de ses Études sur le Salon : Lasciate ogni ^eranza, pot}eri pittori !

L'HISTOIRE. — MM. Vibert, J. Gapnier, Lucien Mélingue, Henri Motte^ V. Brozik, J. Le Blant, Edelfelt, Dupain, de CalUas, Couturier, J. Jacquet, Steinheil, Détaille, Ranvier, Carolus Duran, Escalier, Sylvestre, Feyen-Perrin, Landelle, Schutzenberger, Hermann^Léon, Vag&ez, J. Glaize, Ulmann. . .^ > >

11 ^t bien entendu, en abordant l'examen du Salon de l'année, que now chercbonB moins à attirer l'attention du lecteur sur telle ou telle œuY3*e, objet de nos préférences personnelles, qu'ià .mettre en lumière les diverses appréciations qui ont été émises par la critique et dans le public. Dq la divergence des opinion^ dopt on trouvera ici l'écho, ou de leur concordance, il sera facile de tirer un jugement clair et un enseignement cer-

Nous voici en présence de quatre mille neuf cent cinquante-neuf ouvrages, — le nombre s'accroît tous les ans ! — Ehbien, 4ans cette énorme quantité d'œuvres, quelle idée principale apparaît, quelle préoccupation, quelle souffrance, quel sentiment ? Voilà ce que cherche la critique. Au icmv siècle, l'art était inspiré par la volupté. L'école de la Révolution affecta un stoïcisme austère.

Sous TEmpire, la peinture se fit mythologique, mais chaque héros eut la pose et la raideur d'un soldat de la garde, car l'esprit militaire qui régnait alors débordait malgré tout de la palette des peintres. En Tan de grâce 1878, quel caractère a-t-on pu observer dans notre école de peinture ? nos artistes ont-ils montré quelque conviction dominante, quelque tendance spéciale ? Si Tavenir interroge notre littérature actuelle, il y trouvera trace des désastres de la patrie, de nos doutes philosophiques ; il y sentira Tamour des choses exactes, Tactivité dont notre temps est dévoré. Mais s'il consulte les œuvres de nos peintres, y verra-t-il l'expression de nos idées, de nos passions contemporaines ? ne se dira-t-il pas : « Quoi I ces gens-là ont vu la guerre étrangère et la guerre civile ; ils ont vécu une histoire ardente, et cependant ils n'ont raconté que les sempiternelles légendes de l'antiquité 1 N'ont-ils donc point pensé? n'ont-ils donc point souffert ? »

En effet, ce qui étonne, ce qui afflige la critique quand elle étudie de près l'Exposition des Champs- Elysées, c'est l'infériorité croissante; depuis plusieurs années, de la peinture d'histoire comparée à celle du paysage et du portrait. Les écrivains qui ont fait la revue du Salon de 1878 ont constaté presque tous pour la vingtième fois cette décadence, l'attribuant, suivant leur humeur ou leur point de vue, à des causes diverses. Est-ce le fruit de l'enseignement académique, qui, ainsi que le dit M. Eugène Véron S « dresse les artistes à ne pas même soupçonner que l'art a une relation quel-

Page 1