Dans le Temps
TenoD9-nous-en à ce jugement. C'est surtout pour dés peintres comme M. Henner, dont les œuvres ne sacrifient ni à la mode courante, ni aux habiletés surannées, que l'avenir seul peut décider en juge souverain.
Parmi les centaines de tableaux de religion qui sortent des pinceaux évidemment ennuyés de nos artistes, il serait injuste de ne pas distinguer tout d'abord cette année quelques tentatives intéressantes de renouvellement. La banalité des sujets est souvent un excitant pour les esprits curieux et pleins des sèves ardentes de la jeunesse. Pour ceux-là, qu'on le sache bien, le rêve caressé est de retremper dans les sources modernes du réalisme les vieilles légendes qui ne sauraient plaire à nos contemporains sans cet attrait puissant de sincérité et de vérité. C'est ainsi qu'un peintre, très jeune encore, M. He,nri Lerolle, est sorti tout à coup de l'ombre par un tableau représentant la Communion des Apôtres^ qui a paru d'une expression moins banale que ceux du même genre et le plus curieux, à coup sûr, que l'artiste aij encore montré. On y a trouvé « une recherche d'interprétation très personnelle, une poétique originale de la sainteté qui révèle une intelligence non ordinaire », rare et noble mérite dont il faut savoir tenir compte en ces temps-ci. L'auteur n'a point figuré des apôtreâ comme des gentilshommes élégants, avec de belles tuniques bien luisantes; il en a fait des paysans à l'aspect rude et un peu gauche, ce qui donne un accent de vie et de vérité (( qui fait défaut à la plupart des scènes évangéliques^ ». Le Christ seul a embarrassé M. Lerolle, qui a tâché de
1. M. Ernest Ghesneau, dans la Revue de France, n^ du 15 juin, page 895.
s'en tirer « en le prenant chez Rembrandt * ». Peut-être le dessin est-il encore mou, peut-être la coloration, avec ses brusqués oppositions des blancs et des noirs sur un fond neutre, est-elle un mauvais ressouvenir des - méthodes chères à Garavage ; mais on sent dans M. Lerolle un esprit résolu. « Il a la main ferme, dit M. Paul Mantz ; ses figures sont traitées avec maîtrise, et alors même qu'on ne voudrait le considérer que comme une réunion de portraits, son tableau retiendrait longtemps le regard par une sorte de séduction brutale. »
C'est qu'en effet, ce qui manque le plus, en ce moment, dans presque tous les tableaux de religion, c'est l'individualité, c'est le portrait. Il semble vraiment qu'en choisissant dans la nature les types sacrés, on craindrait manquer de respect aux divinités qu'on veut personnifier. Comme si la nature n'était pas cent fois préférable à ces images doucereuses, fades, sans pensée et sans caractère que l'on prétend nous imposer coname le modèle de la beauté céleste ! N'étaient-ce point des portraits que firent dani& leurs compositions chrétiennes les suaves maîtres du xv* siècle? Leurs madones n'étaient-elles point copiées dans la rue ? leurs petits Saints Jean n'avaient-ils point les traits des marmots assis au coin des carrefours? Reviendrons-nous jamais à cette sincérité, à cçtte religion de l'exactitude ? demande la critique aujourd'hui. Malgré l'étrange complication de nos sentiments et de nos idées, ce retour ne serait pas contraire aux aspirations d'une époque scientifique à laquelle l'absolu est un peu suspect.