‹ L'ANNÉE ARTISTIQUE (volume 2)Chapitre 38 sur 218 · M. Paul Mantz, le Temps, 11 juillet · texte numérisé non relu

M. Paul Mantz, le Temps, 11 juillet

il faut en un pareil travail les volontés sérieuses et le long courage ». Veut-on se convaincre tout à fait de cette vérité, et pénétrer la cause de cette grande estime en laquelle sont tenus les bons portraitistes ? Qu'on aille voir au Louvre les portraits célèbres et qu'on dise s'il n'éclate pas aux yeux qu'ils sont comme l'histoire vivante et merveilleusement fidèle de leur temps. Aucune erreur possible. Les visages ont l'attitude, la concentration, l'austérité ou la grâce, le signe caractéristique, en un mot, de l'époque où le pinceau les fixa sur la toile. Voyez ces Vénitiens superbes et graves immortalisés par le Titien; voyez VHomrm au gant, le Maître d'armes, Charles /*', Richelieu, et ces riches seigneurs, et ces frivoles princesses, et ces pâles Espagnols, et tout ce monde de courtisans représentés par les sublimes poètes de la peinture. De tels portraits n'auraient point de nom, qu'on pourrait, sans se tromper, reconnaître leur siècle et leur pays.

Ce n'est pas que chaque artiste n'ait imprégné ces chefs-d'œuvre d'un sentiment intime qui les différencie, ce n'est pas qu'il n'ait prêté au modèle quelque chose de sa propre nature. Rien n'est plus saisissant, au contraire, que l'unité d'expression conservée par les maîtres dans leurs portraits, malgré les contrastes inévitables des types. Tous les portraits de Rubens trahissent la richesse orgueilleuse de sa palette, l'exubérance de ses sensations, son amour un peu emphatique du luxe, de ce qui est crâne et noble, fier et grand. Tous ceux de Van Dyck témoignent de sa tendresse délicate et légèrement efféminée, d'une manière nerveuse et fine de voir les choses, d'une élégance lymphatique qui aime les dentelles et le raffinement des couleurs. Mais ces différences

ne constituent que la forme extérieure de la pensée, que le style et comme l'écriture. Telle fut profonde la pénétration de ces grands artistes, telle fut savante leur main, que, placés devant leurs modèles et voulant en reproduire les traits, ils surent si bien confondre la ressemblance matérielle avec la ressemblance morale, si bien s'introduire dans ces cerveaux d'autrui et dégager leur physionomie typique, idéale, si Ton veut, que leurs portraits se trouvent représenter non seulement telle ou telle personne, mais tout un côté de l'humanité, des castes et des classes à certaines périodes.

C'est que, en effet, l'homme représente toujours la pensée de son temps, et c'est à l'artiste qu'appartient d'exprimer, de rendre saisissante cette pensée par le portrait. Trop souvent, dans le public,' on considère ce genre de peinture comme secondaire, et, il faut bien le dire, l'innombrable quantité d'œuvres médiocres qu'il fait naître explique cette idée fausse. Une foule de gens, flattés dans leur amour-propre quand ils voient leur image bien luisante et bien lisse, avec de beaux tons d'émail, se trouvent suffisamment heureux de passer en ce glorieux aspect dans la génération de leurs petits-fils. Mais le peintre, lui, s'il se sent au cœur un peu d'ambi-' tion et de fierté, ne doit pas se contenter dû piètre rôle de copiste aimable et de photographe-courtisan. Il faut qu'il se persuade qu'en exécutant un portrait il fournit à l'avenir un document moral sur le temps présent et que l'image qu'il dessine, d'après un personnage quelconque, sera, s'il le veut, une page d'histoire plus instructive peut être que de gros livres sur nos mœurs et nos passions contemporaines.

Pour en revenir au Salon et aux portraits qui y ont été remarqués, il faut reconnaître que si on y a vu figurer, comme d'habitude, un grand nombre d'œuvres attestant seulement la préoccupation de l'exactitude, beaucoup aussi ont témoigné de l'ambition plus haute et plus philosophique donnée en exemple par les maîtres. Il faut ajouter qu'à côté des artistes qui cultivent habituellement ce genre et dont le public est accoutumé chaque année à admirer les portraits, la critique s'est plu à signaler des recrues nouvelles dont le talent, plus familier jusque-là avec la fantaisie qu'avec la réalité sévère, semble avoir voulu se retremper et avoir trouvé dans cette entreprise une sorte de chemin de Damas. C'est ainsi que M. Hébert, le peintre des visions inconsistantes et des créatures maladives, a exposé, cette année, deux portraits, dont l'un, celui de #•"• H..., n'est plus dans cette manière effacée et sans relief que les amis du vrai se refusent obstinément à comprendre, mais annonce au contraire une fermeté de pinceau peu ordinaire. M"* H.., est debout, en toilette de bal. « Cette tête féminine est cependant vivante, dit M. Paul Mantz, et M. Hébert a triom- , phé de lui-même : dans les épaules, dans les bras, il y a des recherches de modelé d'un goût délicat et savant ; on sent les palpitations de la chair sous les dentelles du corsage... 11 semble que cette peinture, longuement caressée, fait honneur à M. Hébert. Il a voulu se mesurer avec l'impossible, et il a montré dans la lutte le loyal acharnement que nous réclamions du peintre de portraits. Tout galant homme se doit à lui même d'essayer ^11 jour de se résumer dans une page qui sera son chefd'œuvre : M. Hébert a fait sa Jocmde. »

L'éloge est complet, on le voit, et pourra servir de leçon à Tartiste, quoique l'écrivain que nous avons cité soit presque le seul à parler de son tableau*. Mais si Ton n'a pas assez remarqué la tentative courageuse de M. Hébert, du moins on a été unanime à saluer celle de M. Ribot, qui a remporté cette année un véritable triomphe avec ses deux toiles : la Mère Marieu et la Comptabilité. Peintre robuste et chercheur consciencieux, M. Ribot avait eu à subir dans ces dernières années les saillies de la critique, qui s'amusait des tons noirs dans lesquels il plongeait ses compositions. Cette fois, elle a trouvé tant d'accent et de caractère dans les deux têtes peintes par l'artiste, tant de profondeur et de précision^ que, malgré quelque exagération encore dans les tons de suie, elle a poussé un long cri d'admiration. La Mère Marieu est devenue tout à coup célèbre, non pas seulement le tableau, mais le modèle; car, ainsi que cela semblait évident, M. Ribot a eu un modèle, une femme vivante, à la physionomie étrange et puissamment marquée,'une vieille femme de marin des bords de la Manche, dont, à la demande d'un rédacteur du Temps, l'artiste a écrit la dramatique histoire*. « La Mère Marieu, dit M. Paul de Saint-Victor, ^soutiendrait le voisinage des plus fiers morceaux de certains grands maîtres. Quel étonnant mélange de force et de finesse ! Cette tête de vieille, fouillée dans la pâte, comme d'un pouce de sculpteur pétrissant

1. M. Véron, dans VArt, a fait la môme remarque que M. Mantz.

2. Voir le Temps du 26 juiUet 1878. — M. Ribot a raconté avec une énergique simplicité comment cette pauvre femme de pêcheur crut perdre son mari dans un orage, et comment elle le iietrouva. L*anccdote a un grand charme et une saveur étrange.

Targile, a Fintensité de vie des portraits de Holbein. L'œil gris darde un regard dont la fixité vous pénètre ; la bouche serrée et rentrée semble la serrure du visage ; on dirait que la mère Marieu y met son argent. Comme imitation strictement exacte, cela égale ces études de duègnes où Denner étudie et peint à la loupe les pores, les rides, les gauf rures, les excroissances, les fibrilles et autres menus détails de la chair sénile. Mais le caractère inconnu à l'artiste allemand marque ce masque flétri d'une profonde empreinte... Remarquez le jeu superbe du ruban sur le bonnet blanc, la transparence du fond baigné d'air. Les touches d'ébène de la palette sont partout frappées d'une main de virtuose, sûre de son jeu et de son effet. » La même admiration est traduite par les autres critiques. Cette peinture hautement approuvée, on le pense bien, parles amis du naturalisme (le mot est à la mode) , comme M. Castagnary ou M. Véron, n'a soulevé aucune objection de la part des amis du spiritualisme, comme M. Charles Clément, qui n'en parle pas. M. Eugène Véron ne voit à reprendre dans ce morceau que « certaine exagération de vigueur dans le ton qui fait ressembler le visage à une tèrrre cuite * )>. M. Mantz, lui, en louant sans réserve, constate joyeusement que cette exécution magistrale n'est pas chez M. Ribot un * accident, une inspiration d'un moment, mais que c'est sa manière actuelle, ainsi que le prouve « l'autre figure non' moins étonnante )> la Comptabilité. Celle-ci, en effet, ajoute à la réalité un semblant d'idéal; l'artiste n^a pas simplement copié une vieille femme ;

Page 1