M. Eugène Véron, dans VArt
émulation. Voilà M. Chaplin, chez qui on a eu souvent à blâmer le maniérisme de ses figures, l'abus de l'expression mièvre, des transparences roses dans les chairs semblables, « aux flocons mousseux d'oeufs à la neige )>. Cette année, il semble s'être affranchi de ces défauts, au dire de M. Ph. Burty, qui le déclare, « maître enfin dans cette méthode qui fut l'honneur de notre xvra* siècle n. Le critique de la République française ajoute que son Étude de jeune fille et son portrait de la Comtesse de La Rochefoucaud, en façon de Diane mondaine « sont peints avec cette palette fine, avec ce pinceau ferme et vif qui 'donnèrent à l'œuvre de Nattier un charme et une force tout français » : jugement qui se trouve d'accord avec celui de M, de Saint-Victor, comme avec celui de M. Mantz, qui découvre, dans la dernière de ces toiles, « une main qui, pour les amoureux de la peinture, est un prodige de finesse». Nous ne parlerons pas de M. Carolus Duran, tout entier, cette année, à son grand plafond du Luxembourg, et qui n'a envoyé qu'une carte de visite comme portraitiste. Mais M"« Nélie Jacquemart, dans son Duc Decazes, mais M. Paul Dubois, dans sa Jeme Fille et dans Emile Breton, montrent également le souci de la vérité et un scrupule de sincérité tout à fait remarquable. M**« Jacquemart a encore l'exécution a dure et terne », mais M. P. Dubois, qui semble de plus en plus charmé par la grâce et la science de Léonard et qui transporte dans la peinture la correction nerveuse, la virilité délicate de sa scuplture, paraît chaque jour en progrès sur lui-même. Enfin M. Vollon, le merveilleux ciseleur d'armures, est gagné, lui au§si, à la cause de la figure humaine, et, si
son Espagnol n'a pas obtenu tout le succès de son inoubliable Polletaise de 1876, si ce noir personnage est d'une facture « trop lisse et fondante », on ne peut néanmoins ne pas admirer son attitude naturelle et quelques détails d'une remarquable exécution.
Ce serait trop dire assurément que de prétendre que tous nos portraitistes en renom assujettissent leur talent a si mâle surveillance et à ce noble examen de conscience qui est la source du progrès. Il en est qui, fortement doués de la confiance en eux-mêmes, irrévocablement persuadés qu'ils ont atteint le but, arrêtent leur eflfortet se recommencent sans cesse. C'est ainsi que M. Cabanel, le professeur de l'École des Beaux-Arts, dont l'influence est aujourd'hui si despotique sur l'école offlcîelle, a exposé deux portraits de femme, M^'^ X et M"* /. P., dont on a fort peu parlé, et qui n'indiquent aucune modification dans la manière du peintre. Pour montrer à quel point cette manière est diversement appréciée, il suffira Réciter, d'une part, M. Paul de Saint-Victor, gagné tout à fait par le « grand air » de ces « beaux portraits », dans lesquels, dit-il, « il y a de la fermeté dans la grâce, du style dans la distinction », et, d'autre part. M, Eugène Véron, qui, ennemi de cette peinture », aussi vide que prétentieuse, à la fois aigre et fade », de cette « baudruche académique « sans vérité, sans force, sans goût», traite avec un ironique dédain les toiles de « l'illustre professeur » et plaisante les attitudes des personnages, « ses victimes, » leurs bras « remplis de son » et leurs « os ramollis ^ ». Comme M. Cabanel, M. Bouguereau,
!• M. Eugène Véron, dans VArt, n° du 29 septembre, page 309.
qui a abandonné, pour cette année, les nymphes et les satyres, reste fidèle à son système de peinture édulcorée et sentimentale dans le portrait de M"^ J..., représentant une dame veuve, dont la lèvre grimace comme pour retenir un sanglot. « Il y a une nuance de pose dans l'attitude élégiaque du modèle mal assis sur un fauteuil ponceàu, dont le rouge vif détonne avec sa robe noire ^), dit M. de Saint-Victor.
Il faut maintenant nous borner à une nomenclature dans laquelle se rencontreront pêle-mêle toutes les illustrations contemporaines, grandes et petites, peintes par des artistes vieux ou jeunes, français ou étrangers, qui se signalent par quelque qualité. Le premier à citer est M. Bastien-Lepagé, dont la grande toile, intitulée les Foins, dont nous parlons au chapitre suivant, a fait beaucoup de bruit et qui nous a montré avec sa finesse et sa précision habituelles un portrait du poète André Theuriet, « de dimensions fort restreintes, mais modelé avec un art prodigieux », dit M. Castagnary, et dans lequel on sent « je ne sais quoi de subtil et de nerveux, en même temps que de vigoureux et de large, qui tire définitivement M. Bastien-Lepage hors, de pair », M. W. Leibl, qui jusqu'à présent avait poursuivi les effets d'opposition par masses et par grands plans, a affecté, cette année, dans ses deux têtes d'homme, une préoccupation loyale et savante, un peu archaïque, dont l'applaudit vivement M. Mantz, Le dessin est d'une précision merveilleuse, dit ce critique; « le contour extérieur se silhouette avec une rigueur mathématique ; mais l'eflfet général reste doux, et l'aspect de ces visages blancs est celui d'une rose dont tous les pétales auraient pâli à
la fois ». Un autre étranger, M. Harmaloff, malgré son procédé de martelage et à facettes, a rendu avec un relief puissant les physionomies de Jf "* M. V. et de M. Onèguim. M. Cot semble avoir gagné en fermeté, dit M. Clément. M. Hirsch, a toujours un peu de recherche et de minauderie dans M^ C. et M. Octave Feuillet, selon M. Véron. M"* Abbema, amie des teintes claires et des colorations neuves, a réussi cette fois dans sa persistante ambition et est parvenue au modelé. Son visage de jeune fille, intitulé Lilas blancs, a été pour cette artiste un succès. M. Capdevielle, ce peintre sympathique qui, il y a quelques années à peine, était tailleur de pierres, montre en abordant le portrait une franchise robuste et un sentiment de la couleur tout à fait remarquable. JSon portrait de femme, son portrait du Général K., sont pleins de vie et d'expression. « Si les temps de la justice étaient venus, dit M. Paul Mantz, M. Capdevielle aurait obtenu beaucoup mieux qu'une mention honorable. » M. RoU, qui, lui aussi, après son Inondation de Tannée^ dernière, a voulu s'essayer au portrait, aurait tout à fait réussi s'il n'avait dépassé la mesure en prêtant à la tête de M. Jules Simon l'exubérante vaillance de son jeune pinceau. Il faudrait encore citer M. Armand-Dumaresq, M. Gaillard, M. Ravaîsson, M. Mengin, M, E. Renard, M. Léon Glaize, excellent dans le portrait de son père, M. Lecomte-Dunouy, qui a fait de M. Crémieux une image matériellement ressemblante, mais trop réelle; M. Perret, M. Jalabert, M. Perignon, M. Dubufe, M. Georges Becker, ]«"• Paton, M"' Angèle Marmonnier, trente autres encore peut-être, dont les œuvres ont été commentées par la critique et
qui prouvent avec quel soiu, quelle passion nos artistes étudient aujourd'hui le visage humain. C'est d'un bon augure.
LE PAYSAGE. ' — MM. Bastien-Lepage, Daubigny, Français, Zuber, Harpignies, E. Breton, Eug. Lavieille, Herpin, Pointelin, Pelouse, Jundt, Mois, M"»« Élodie de la Villette, etc., etc.
Arrivons aux paysages : la tâche devient douce pour la critique. Il n'est plus question maintenant de suivre dans ses efforts la pensée de nos artistes, se pliant aux synthèses de la religion ou de l'histoire. Ici, nous n'avons qu'à nous abandonner aux émotions champêtres, à laisser courir notre imagination sur la page triste ou gaie, mélancolique ou ardente que chaque peintre, suivant sa fantaisie, extrait du livre de la nature. Voici de vertes prairies, voici d'humides collines, voici des champs où flamboient les rouges coquelicots au milieu des épis d'or, où ruminent les grands bœufs pensifs. Voici encore les sombres bocages normands, les dunes rocailleuses de la Bretagne, les brûlantes immensités de l'Afrique, les belles vagues savonneuses d'une mer sans fin. Choisissez le site qui vous émeut, bercez votre caprice dans les branches tremblantes d'un mystérieux buisson, ou promenez-le à votre gré dans les herbes frissonnantes, et, après avoir ainsi rafraîchi votre esprit, faites un retour sur vous-mêmes et demandez-vous ce qu'ont voulu dire les auteurs de tant de tableaux; comment ils l'ont dit, quelle est leur méthode, leur formule générale, et si, parmi les lieux communs des sentiments exprimés, il se
trouve par hasard quelque motif inédit, noureau, qui ?ous initie à une manière particulière de voir et de sentir la nature.
Le paysage fait chaque année, en France, un plus grand nombre de prosélytes. Chose singulière ! c'est notre époque sceptique, irréligieuse, qui a créé la religion du soleil et de la verdure I Avant ce siècle, les poétiques beautés de TOcéan et des horizons infinis, l'éloquence des bois touflfus, l'orgueil de la lumière, la mélancolie silencieuse de la lune se dérobant sous les nuages, les vives chansons du ruisseau qui gazouille dans la plaine, tout cela était lettre morte pour l'art; sauf de rares exceptions, ces spectacles, qui maintenant nous saisissent par toutes nos fibres, ne parlaient point, semble-t-il, à la sensibilité de nos pères. Cherchez dans les chefs-d'œuvre passés de la littérature comme dans ceux de la peinture, vous n'y trouverez que d'exceptionnels exemples de cette émotion qui aujourd'hui nous subjugue.
A l'heure qu'il est, et tel que nous le montre le Salon de cette année, le paysage, sous les aspects si multiples que la fantaisie des artistes adopte, semble entaché d'un vice général, vice qui est l'excès malheureux d'une excellente qualité : c'est l'amour exagéré du vrai absolu, du textuel, c'est la recherche de l'exactitude photographique, quant aux apparences des corps, quapt aux effets de lumière; c'est la substitution de la ligne formelle, rigoureuse, à l'expression personnelle, intime de la sensibilité. Sans pousser trop loin en ce sens la critique, on peut dire que la reproduction mécanique de la nature, qui semble actuellement le but d'un grand nombre de nos peintres, proscrit un des éléments les plus puissants
auquel soit dû le succès de nos maîtres paysagistes, des Rousseau, des Millet, des Corot, des Dàubigny, je veux dire Timagination.
Cette remarque, formulée dans VArt avec une grande hauteur de vues par un esthéticien d'une finesse extrême, M. Eugène Véron, et qu'il est facile de justifier, n'a pas été faite par tout le monde. Ni M. Ph. Burty, sans doute, qui se réjouit de voir la nouvelle génération de nos paysagistes « si sûre d'elle et de ses procédés, si intelligente et si habile 1 », ni M. Castagnary, qui, parlant de ceux-ci, dit que « pour être acceptés tout à fait comme maîtres », il ne leur manque peut-être « que d'arriver plus en vue* », ne la contre-signeraient. Pour nous, convaincu de sa justesse, nous avons déjà exprimé pareille opinion dans un aperçu sur le Salon publié dans un journal parisien qui veut bien accueillir nos chroniques artistiques. Pour appuyer la démonstration par des exemples détaillés, il nous faudrait allonger démesurément ce chapitre, car les paysagistes de talent s'appellent légion aujourd'hui, et d'ailleurs nous sortirions du plan de ce livre, qui est de suivre pas à pas, dans leurs appréciations, les salonniers les plus autorisés.
L'œuvre qui s'impose tout d'abord à l'attention, c'est lesFoim,de M. Bastien-Lepage. Non pas que ce soit, dans le sens ordinaire du mot, un « paysage », mais parce qu'il semble difficile de classer dans une autre catégorie cette toile étrange, vaste champ plein d'air et de lumière, que remplit, que domine une figure de paysanne. Les Foins de M. Bastien-Lepage, voilà une manifestation con-