République française, 21 juin
"2. Siècle, 29 juin.
sidcrable, qui marquera une date dans la vie du jeune artiste, dont on *n'a admiré jusqu'ici que des portraits, manifestation en tout cas qui a été saluée à la fois par les plus chauds éloges et par d'amères critiques, ce qui nous détermine à reproduire ici les principaux jugements qui ont été émis à son sujet :
Une initiation semble inidispensable pour goûter à leur va-~ leur tous les mérites de M. Bastien-Lepage, l'auteur d'un tableau les Foins, qui ne parait pas satisfaire certains idéalistes... Étrange et puissante peinture que la sienne ! On a fauché toute la matinée ; sur la pente du terrain montant vers l'horizon, une paysanne est assise dans la prairie ; son compagnon de travail est étendu derrière elle, il dort et elle songe vaguement. Çà et là, sur l'herbe verte, quelques accessoires, et au fond, sous un ciel limpide, la campagne et le village souriant dans la gaieté de la grande lumière de juin. 11 faut le dire tout de suite, cet horizon de paysage, inondé par les clartés égales d'un beau jour, est véritablement admirable. Dans la reppésentation des deux figures, M. Bastion- Lepage n'a malheureusement pas été tout à fait fidèle à son principe. Ce qu'il a pris à la nature est d'une écriture précise et robuste; ce qu'il a fait, sans consulter le modèle, est faible et presque inacceptable ; le faucheur endormi n'est pas un homme : c'est un paquet d'étoffes, un entassement de loques comme celles qu'on suspend dans les champs pour épouvanter les oiseaux. Aucun relief, aucune réalité. Ce détail manqué compromet le tableau, et la faute est ici bien regrettable, car la figure de la paysanne assise est, — si l'on veut bien admettre le parti pris et tolérer l'outrance — un monument de sincérité, un type dont on se souviendra toujours. Elle est très hâlée par le soleil, elle est laide: la tête est carrée et mal dégrossie ; c'est la reproduction implacablement fidèle d'une jeune paysanne qui ne s'est jamais regardée au miroir de l'idéal et qui n'a pu en fixer sur ses traits vulgaires le fuyant reflet; mais dans cette laideur, il y a une âme... je n'exagère pas. De tous les tableaux du Salon, y compris les tableaux religieux^ la composition de M. Bastien-Lepage est celle qui contient le plus
de pensée. Ne vous arrêtez pas aux surfaces. Les premières laideurs frauchies, on se trouve en tôte-à-tôte avec une âme. Et quel est donc le langage de cette humble créature pour laquelle la beauté a été si avare? Elle semble dire à ses grandes sœurs aristocratiques : Nous n'avons pas fait nos études et nous ne sommes pas, comme vous, charmantes ; mais les sentiers de l'Arcadie ne sont pas défendus aux déshérités, et, nous aussi, nous savons les chemins du rêve. — (Paul Mantz, le Temps, 30 juin.)
La femme assise au premier plan, le corps à demi ployé en avant, les bras posés sur les cuisses, regarde devant elle d'un air hébété. Ce n'est pas seulement la personnification de la laideur, mais de la stupidité, de l'idiotisme, de la hideur, aurait dit Théo-, phile Gautier. Il se peut sans doute qu'on trouve des échantillons de notre pauvre espèce aussi voisins de la brute que l'est cette malheureuse; mais quel intérêt peut-on avoir à les représenter? L'auteur n'a-t-il pas cédé à un mauvais sentiment en choisissant pour modèle cette horrible créature ? — (Çh. Clément, Journal des Débats, 28 juin.)
Tout le monde a vu maintenant cette admirable toile, d'un sentiment si profond, d'une création si savante... Depuis son début au Salon de 4874, le Portrait de mon grand-père, M. Bastien- Lepage tâtonn'ait, paraissait chercher quelque chose. Il a trouvé. La voie s'ouvre devant lui, large et féconde ; il n'a qu'à s'y avancer résolument. Avec son sentiment si particulier, d'une naïveté qui louche à celle de certains grands primitifs, avec la sûreté de son observation et l'habileté de sa main, rien ne lui sera impossible. Dès à présent il a réalisé un pur chef-d'œuvre. L'école française enregistre les Foins dans ses annales, à la bonne page. Quel tableau I Tout l'art de Jules Breton en pâlit, et depuis Courbet, personne n'avait donné une note aussi juste, aussi éclatante. » — (Castagnary, le Siècle, 1«' juin.)
M. Baslien-Lepage a erré du tout au tout. 11 n'y a point de grandeur dans son œuvre, il n'y a point de vérité; sa peinture même est insuffisante, le dormeur n'a pas plus de relief qu'une feuille de papier découpé; la faneuse montre des chairs, une poi-
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trine, des bras et des mains du môme ton; la semelle de ses souliers est du môme noir mat que Tempeigne et le dessus. Rien de cela n'est vu, ni vrai. — (Ernest Ghesneau, Rêvue de France, 45 juin.;
Ce qu'il faut louer dans ce tableau, que dépare la figure couchée du faucheur, c'est l'intensité de la lumière sur les fonds, Tobservation très juste de la pose de la femme et la netteté de dessin de son corps, de son visage et particulièrement de ses bras. Ces qualités sufiQsent pour placer M. Bastien-Lepage de très loin en avant de tous les forts en thèmes qui n'étudient le modèle que sous le jour glacial de l'atelier. » — (Ph. Burty, République française j 21 juin.)
Il faut crier gare à M. Bastien-Lepage: il est dans la voie où l'on s'embourbe, en attendant qu'on s'y perde. Son talent enlaidit et se déforme à vue d'oeil; il pousse la trivialité, non point seulement' à la charge, mais à la manière. Sa FaJieuse mannequinée et bourrée de son, bôtement assise, les mains à plat, sur ses foins coupés, n'est point seulement stupide, elle est rebutante. Et que de prétention dans sa pose! quelle affectation de gravité symbolique sur ce visage obtus, qui n'exprime qu'un morne idiotisme ! — (Paul de Saint- Victor, Liberté, 18 juin.)
Jamais M. Bastien-Lepage n'avait atteint un ton aussi fin, aussi juste. Il y a là une harmonie des valeurs et des couleurs, à laquel'e il paraît difficile de rien ajouter. C'est un vrai charme pour les yeux et, à ce point de vue, le paysage n'est pas moins réussi que les personnages. Le modelé en pleine lumière est d'une sévérité et d'une puissance surprenantes. La tôte, les bras surtout de la jeune fille sont merveilleux d'exécution. La construction de son corps est admirablement observée et se sent partout à travers le vêtement. — (Eug. Véron, l'Art, 28 juillet, p. 73.)
Nous pourrions continuer encore nos citations, mais nous pensons que celles-ci suffisent pour montrer combien rœuvre du jeune peintre a passionné la critique et combien elle était digne de la curiosité du public. Quoi-
qu'elle représentât surtout une scène champêtre, la beauté du paysage, du ciel, de Thorizon, la. légèreté radieuse de l'atmosphère, ont prouvé qu'il y avait en M. Bastien-Lepage un poète capable peut-être d'exprimer un jour comme les maîtres qui s'en vont, comme Millet, comme Daubigny, les âpres tendresses de la terre, les rudes labeurs des champs, l'austère mélancolie des bois, et qu'il ne peindrait pas des « paysans pour rire ».
Qui pourra nous donner ce peintre nécessaire, jeune et ami du rêve, dont l'émotion vibrante en face des beautés de la nature soit capable de réchauffer notre habile mais trop froide école contemporaine ? Daubigny, qui, après la mort de Th. Rousseau, de Fr. Millet, de Corot, de Diaz, restait seul de la grande famille des paysagistes poétiques, a emporté avec lui le secret des « grands effets d'ensemble, du paysage synthétique, des abréviations éloquentes ^ ». Ses généralisations puissantes n'étaient pas comprises par tout le monde, et on lui reprocha plus d'une fois de « donner trop à l'impression, pas assez à l'exécution », de prendre souvent « le lâché pour la largeur* ». Pourtant les deux toiles du maître que vient de perdre l'école française et qui ont été exposées au Salon attestent que son talent, de jour en jour élargi, devenait plus magistral. Dans le Pré des Graves, plein d'herbes touffues que broutent les vaches, chargé d'arbres, au sombre feuillage, on le voit mélancolique et robuste. Dans le Verger, où la claire verdure du printemps fait un berceau lumineux à la neige rosée des pommiers en