‹ L'ANNÉE ARTISTIQUE (volume 2)Chapitre 47 sur 218 · M. Paul Mantz · texte numérisé non relu

M. Paul Mantz

l'expression, par la vibration de son ciel, d'une finesse exquise, par le dessin noyé de ses feuillages. Parleronsnous maintenant de M. Pelouse, qui a tenté, avec moins de bonheur pourtant, la même recherche que M. Herpin dans le Passage de Lanriec à Concarneau? Renouerons-nous connaissance avec la jolie paysanne de M. Jundt, à qui on peut appliquer le mot connu « quil peint dans les villages les filles qui n'y restent pas? » MM. Renié, Vernier, Defaux, Guillemer, Berchère, Mouchot demanderaient aussi à nous entraîner dans leurs poétiques paysages. M. Van Marke, le digne successeur de Troyon, MM. Vuilfroy, Segé, Veyrassat réclameraient également notre attention. Les belles cajnapagnes sont si nombreuses au Salon que c'est à peine si Ton a le temps d'admirer avec tout le respect qu'il faudrait, les marines de M. Mois, qui sait donner aux vagues de l'Océan tant d'âpreté et de force, celles de M™»-' Élodie de la Villette, qui marche de progrès en progrès chaque année et indique, cette fois, avec une admirable patience, la structure formidable des Falaises dTport. Les gracieuses vues de la Hollande de M. Clays, la Marée montante de M. de Flahault, les mornes plages de M. Guillemet, les pittoresques et vastes mers de M. Lepic ne doivent point non plus être oubliées. Pour les paysaggs exotiques, ils ne sont pas rares ; mais ici ce n'est plus l'embarras du choix qui peut gêner. La Soif de M. Benjamin Constant, qui nous transporte dans les immenses déserts du Maroc, et le Nil de M. Gh. Frère, qui nous montre, dans une lumière aiguë l'horizon égyptien, cerclé de feu et coupé par les silhouettes noires de hauts palmiers, sont à peu près ce que le Salon a montré de plus intéressant dans ce genre.

PEINTURE DE GENRE, ETC. — MM. Jean Béraud, Julian, Gœneutte, Los Rios, Parrot-Lecomte, Duez, Ulysse Butin, Hugo Salmson, ' Destrem, Haquette, Lhermitte, J. Palizzi, Benjamin Constant, L. Leloir, Worms, Renard, H. Leroux, etc.

Dans ce chef-d'œuvre de critique qui a pour titre ks Maîtres d* autrefois, Eugène Fromentin, comparant Fétat actuel de ce qu'on appelle la peinture de genre dans notre pays et ce que celle-ci a été en-HoUande, s'exprime ainsi : « En France, toute toile qui n'a pas son titre et qui, par conséquent ne contient pas un sujet, risque fort de ne pas être comptée pour une œuvre ni conçue, ni sérieuse. Et cela n'est pas d'aujourd'hui; il y a cent ans que cela dure. Depuis le jour où Greuze imagina la peinture sentimentale, et, aux grands applaudissements de Diderot, conçut un tableau comme on conçoit une scène de théâtre et mit en peinture les drames bourgeois de la famille, à partir de ce jour-là, que voyons-nous? La peinture de genre a-t-elle fait autre chose en France qu'inventer des scènes, compulser l'histoire, illustrer les littérateurs, peindre le passé, un peu le présent, fort peu la France contemporaine, beaucoup les curiosités des mœurs ou des climats étrangers ? «Apercevez-vous quelque chose de semblable en Hollande? demande Fromentin. Les plus belles œuvres se caxshent ici sous des titres de la plus extraordinaire insignifiance : le Cadeau du Chasseur, la Vache qui se mire. Repos près de la grange, la Ronde de nuit, etc. La conclusion? « D'abord, continue l'écrivain,^ est-il bien nécessaire de conclure? La Franc© a montré beaucoup de génie inventif, peu de facultés vraiment

picturales. La Hollande n'a rien imaginé, elle a miraculeusement bien peint. Voilà certes une grande différence. »

Ces lignes nous semblent bonnes à rappeler devant la quantité croissante d'anecdotes que content périodiquement en des pages de toutes dimensions nos peintres de genre. Alléchés par les commandes des amateurs, gagnés par les suffrages de la foule, qui veut qu'une peinture soit comme une comédie amusante, ceux-ci se préoccupent avant tout de l'effet pittoresque. Us se mettent en grande dépense de sensibilité, d'invention ou d'esprit. A la bonne heure ! mais outre que l'esprit court aujourd'hui les rues, ce qui fait qu'il est souvent crotté, pense-t-on qu'un calembour, qu'une jolie phrase, qu'un feu d'artifice de couleurs ingénieusement lancé, suffisent à constituer un tableau ? Chaque art a son langage ; celui de la peinture de genre n'est guère aujourd'hui que ce qu'est le journalisme des « faits divers » à la littérature.

Si nous nous imposions le devoir de parler ici de tous les tableaux de genre du Salon qui ont occupé nos critiques, il nous faudrait dresser une nomenclature aussi longue que dut être haute la tour de Babel, et peut-être aboutirions-nous également à la confusion des langues, tant sont diverses de formes, d'aspect, d'époques, de lieux ou de costumes les scènes représentées par les artistes. On nous pardonnera donc de choisir seulement parmi de multiples catégories quelques œuvres saillantes.

On peut diviser la peinture de genre de la manière suivante : il y a les scènes de la vie parisienne, les scènes

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des villes d'eau, les scènes de la vie rustique, les scènes militaires, les épisodes historiques et ceux qu'imagine la fantaisie triste ou gaie des artistes, sans préoccupation de réalité ou de vraisemblance. Dans la première série, nous parlerons de M. Jean Béraud, dont la Soirée a obtenu beaucoup de succès. Cette toile, assez petite, contient tout ce monde de danseuses et de causeurs que réunit dans les salons parisiens le morose hiver. On a admiré Thabileté avec laquelle l'artiste a su graduer, au milieu des clartés entremêlées des lampes, les plans et les omibres. u Les groupes se croisent, dit M. Ë. GhesneauS échangent des saints ; les mamans au corsage épais se profilent en des contre-jours discrets; les jeunes fenmies au corsage amoureux s'épanouissent dans leur grâce juvénile, avec les jolis- mouvements qui caractérisent une date dans le siècle; vieux diplomates, le monocle à l'œil, une plaque en brillants au flanc de l'habit, vieux savants à lunettes d'or, cravatés en commandeurs, financiers au crâne dégarni, mondains et mondaines se souriant, se parlant, traversant à l'aise les steppes du parquet ciré, animent, varient ce tableau, opposant au satin clair, aux dentelles, aux fleurs et aux bijoux dés toilettes féminines le drap noir des habits d'hommes piqués d'une étincelle rougé à la boutonnière, delà est vivant, observé, vrai, lumineux delà lumière des lampes et des bougies, sans être jaune. Quelle jolie note de peintre, et intelligente et vraie, et, à ce titre, précieuse pour ceux qui nous succèdent I » Faut-il à cet éloge opposer une légère critique? M. Béraud, selon

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