Le Temps, 18 juillet
plaisirs, et le Barbier distrait, de M. Jules Worms, auxquels on a reproché trop de raffinement, un peu de prét^ition, et un certain défaut d'unité; Gitanes de Grenade, de M. Adrien Moreau; enfin Manon Lescaut, de M. Dagnan- Bouveret, triste et suprême épisode de la vie agitée de la pauvre fille, dans lequel on voit Des Grieux creuser à son amie une fosse dans le sable.
Cette scène nous amène à l'élégie^ à faquelle nous n'avons point fait de part dans les divisions un peu artificielles auxquelles nous avons soumis ce qu'on appelle la peinture de genre. C'est que la sensiblerie, l'étalage des larmes, sont aujourd'hui des spectacles qui n'ont pas beaucoup de prise sur le public. Le tableau de M. Renard, Mauvaises Nouvelles, qui représente un vieillard et sa fille, de grandeur naturelle, assis devant une table et pleurant abondamment la perte de quelque chère parente, est le seul peut-être qui ait occupé la critique. Encore si M. Ch. Clément a relevé dans Cette toile « des qualités d'expression, un sentiment pathétique », si' malgré la singularité de la lumière répandue sur les personnages, cet écrivain s'est senti « frappé, saisi, ému », M. Gastagnary, d'autre part, a parfaitement exprimé ce qu'il y avait de forcé et de factice dans cette douleur. « Comment, a-t-il dit, regarderais-je longtemps ce visage attristé si vous-même prenez soin de détourner mon attention par quelque effet de lumière insolite. Dans la vie, les pleurs cessent; dans la peinture, elles coulent éternellement ;^ pour moi, je ne consentirais jamais à garder sous mes yeux deux sources de larmes qui ne doivent pas tarir. » Les Orphelines, de M. Hector Leroux offrent également le spectacle de la douleur;
mais av6c quel art ici Tauteur a évité la difficulté du sujet! Ses jeunes filles sont des Romaines qui viennent visiter le caveau funèbre où reposent leur père et leur mère. « Tout est douleur et douceur, mélancolie sévère, recueillement religieux dans cette noble élégie. L'exécution est moins vaporeuse que celle des dernières toiles de l'artiste, des traits de fermeté se mêlent à sa pâleur délicate. Nous sommes d'ailleurs ici au pays des Mânes; la forme a le droit de s'y effacer légèrement ^ »
Gomment franchir la distance qui sépare moralement une telle œuvre des tableaux de nature morte ? Il est vrai que l'ordre alphabétique n'a point de délicatesse, et quiB les organisateurs du Salon n'y regardent pas de si près. Nous ne nous attarderons pas, au surplus, devant toutes les friandises et les belles choses que le pinceau des artistes caresse avec tant de soins; nqus citerons simplement les maîtres ordinaires du genre, MM. VoUon, Bérgeret, Kreyder, Leclaire, Desgoffes, Philippe Rousseau, Jeannin, qui défendent vaillamment leur renom justement acquis. Mais, en terminant, nous devons constater le succès obtenu par un jeune homnie, M. Victor Gilbert, avec deux petits tableaux. L'un représente une marchande de volailles, l'autre une marchande de vaisselle et d'ustensiles de ménage. « Voilà des motifs, dit M. Ernest Chesneau *, qui ne sont guère choisis en vue d'une haute émotion intellectuelle. On s'y arrête pourtant, et non seulement le badapd, mais l'amateur, le critique, le peintre lui-même, et l'on admire la fidélité de l'imitation ; et la fidélité est, dans ce genre, l'objet absolu du peintre;