LE SALON. — SCULPTURE
le corps d'Abel; associant leurs forces comme leur douleur, ils enlèvent le cher cadavre à la rapacité des fauves. Tous deux sont debout, le torse légèrement infléchi par le poids du fardeau; ils marchent sur le même plan, le père portant le corps, la mère soutenant la tête pendante... Vu de face, le groupe n'est pas heureux; étudié par derrière, il est presque inacceptable, car les jambes d'Abel, nageant dans le vide, produisent un eflfet désa)5treux. » En somme, et malgré les qualités d'expression qu'il découvre -sur la physionomie des personnages, l'écrivain reproche au groupe de M. Barrias un complet défaut de construction. Cette critique a été reproduite sous différentes formes à peu près par tout le monde. M. Paul de Saint-Victor a été plus loin, et a même refusé le don de l'expression, que concède M. Paul Mantz. « La grande émotion manque tout à fait, a-t-il dit, à ce groupe qui s'avance d'un pas réglementaire comme s'il était précédé par un maître de cérémonies... Le mouvement d'Eve est juste et saisi, mais elle ne se tient par sur ses genoux vacillants ; ce qu'il y a de mieux dans ce groupe mal équilibré et de style médiocre, c'est le corps d'Abel flottant entre les bras de son père, avec la grâce funèbre de la jeunesse tranchée dans sa fleur. » De son côté, M. Castagnary trouve l'œuvre « compliquée • » ; mais M. Burty S tout en ne lui accordant que les qualités d'un bon élève », n'y découvre pourtant pas de « défauts criants » et ajoute que « le groupe forme dans son ensemble un bloc assez soutenu ».
L'œuvre de M. Barrias, récompensée de la médaille
!• République française, 10 juiUet.
d'honneur, a appelé d'une façon assez naturelle la comparaison avec celle de M. Gautherin, qui a représenté, lui aussi, nos premiers parents sous le titre de Paradis perdu. Appuyée sur les genoux de son mari. Ère mêle sa douleur à la sienne, et tous deux s'abandonnent à un muet désespoir. « Ce n'est pas seulement le paradis perdu, c'est le paradis regretté. Ici la loi sculpturale est qbéie. On peut tourner autour du groupe de M. Gautherin; les courbes sont savamment enroulées , les formes sont opulentes et décrivent des lignes heureuses i. » L'avantage, on le voit, ne serait pas pour M. Barrias. C'est ce qui explique la mauvaise humeur de M. Castagnary, qui s'écrie : « Plus je compare les deux envois, plus je m'enracine dans mon idée du premier jour*: k Paradis perdu, voilà l'œuvre supérieure et celle qui devait être récompensée. Elle ne l'a pas été parce que, quand un sculpteur libre, même à talent égal, se trouve en concurrence avec uû prix de Rome, c'est toujours le prix de Rome qui l'emporte *. »
Le groupe de M. Hector Lemaire, Sam^on et DalUa, qui a fait donner à son auteur le prix du Salon, a été vivement loué pour l'originalité de la tournure et de l'expression. M. Paul de Saint-Victor, qui a trouvé Samson « vide et soufflé », a admiré en revanche Dalila et « le mouvement félin d'une simple élégance » avec lequel elle se penche sur le héros. Même observation de M. Ch. Clément. Quant à M. Paul Mantz, il se demande ce que deviendra le talent de M. Hector Lemaire. « Là est le problème inquiétant, dit-il, car il est certain que les