Le Temps
EXPOSITION UNIVESELLE. — ANGLETERRE. 173
Géricault fut si vivement frappé lors de son voyage à Londres, en 1819, "seraient certainement surpris des modifications que leurs neveux ont fait subir à leur manière de peindre ; Gonstable aurait bien des observations à adresser à M. Vicat Gole ; M. Millais étonnerait Thomas Lawrence ; mais révolution, très sensible à la surface, s'accomplit autour d'un axe immobile : le rêve intérieur est à peine modifié, et aucune concession débilitante ne vient diminuer la vertu d'un particularisme natal. Il faut que cette originalité soit bien étroitement liée à la conscience de l'école anglaise pour qu'elle résiste à des influences aussi doucement persuasives que celles qui se dégagent de l'idéal italien. Tous les peuples se sont laissé attendrir par la grâce lombarde ou florentine ; les peintres britanniques en sentent aussi bien .que nous le charme enivrant, et, comme ils ont dans l'esprit toutes les curiosités libérales, ils essayent de se pénétrer des élégances italiennes, mais ils parlent le toscan avec un accent anglais. »
M. Charles Blanc, qui insiste aussi sur le particularisme de l'école anglaise, indique dans les lignes suivantes quelques-uns des traits caractéristiques qui la distinguent : « A l'ensemble de l'école anglaise, — je dis à l'ensemble car je fais plusieurs exceptions, — il manque une qualité essentielle, la science du dessin. On essaye, il est vrai, de dissimuler cette faiblesse sous des couleurs séduisantes... Très rarement les Anglais font de l'art purement imitatif: leurs paysages sont presque toujours expressifs. Il y a un fond de sentimentalisme dans toute la peinture anglaise... Ces expressions naïvement sentimentales persistent surtout dans la pein-
ture de genre, de laquelle on peut avoir une idée juste quand on a lu les romans de Dickens. Même tendance à rechercher le détail, à exprimer le cœur par le menu, à caractériser le héros par la signification des petites choses, bien vues, d'ailleurs et bien rendues... Qu'il y ait de beaux portraits dans Técole anglaise, cela n'est pas surprenant, puisque l'Angleterre est le pays de l'individualisme et de l'originalité. Le portraity est en grand honneur, et tous les artistes célèbres y ont excellé. Aujourd'hui encore, les morceaux les plus saillants de l'exposition britannique sont des portraits... Il semble que sous le climat brumeux de la Grande-Bretagne les colorations les plus vives devraient s'estomper» se fondre " dans le gris ou du moins perdre quelque chose de leur inte;isité locale. Tout au contraire, la couleur dans l'école anglaise a toujours une certaine parenté avec l'enluminure; elle a une franchise acide. Chaque ton conserve sa qualité propre et résiste à l'influence des teintes voisines. Cela donne à leur paysage du montant et une certaine aigreur qui plaît aux spectateurs blasés. Du reste, les Anglais l'ont si bien senti eux-mêmes que, non contents de vernir leurs tableaux à l'huile, ils les mettent sous verre, comme pour glacer une seconde fois leur peinture et en tempérer ainsi les crudités. »
Sur cette question de la couleur dans l'école anglaise, M. Duranty ajoute : « En 1878, à travers toutes les différences d'écoles, de tendances, comme en 1867, à travers les indécisions, comme en 1855, comme en 1820 avec Constable et Turner, comme à la fin du xviii* siècle, l'œil anglais est resté le même. Une tonalité jaune et rousse, légèrement aigre, qu'avive du rouge, que du
gris atténue, et qu'irisent des nuances vineuses et violacées, tel est le thème principal des colorations anglaises... Ce thème est venu de la peinture hollandaise, il est aussi dans le goût national et dans le pays même. Les constructions en briques, les boiseries protestantes, les grandes nuées brumeuses et fumeuses transpercées de soleil, les prairies, les eaux limoneuses le donnent tout préparé. Nous pouvons le poursuivre de tableau en tableau, malgré les factures et Jes sentiments les plus divers. »
L'artiste aujourd'hui le plus illustre de l'Angleterre est M. Millais. Il n'avait pas exposé au Champ de Mars moins de dix tableaux; et pourtant, d'après M. Ernest ChesneauS dont nous allons reproduire le jugement sur ce maître qu'il a soigneusement et sympathiquement étudié, les tableaux du Champ de Mars ne nous donnaient pas la mesure exacte du talent de M. Millais ; il y manquait « quelqu'une de ses pénétrantes inventions héroïques et fantastiques ». Déjà, en 1855, M. Millais avait conquis l'admiration générale par ses œuvres si . étrangement caractéristiques se dérobant à toute tradition antérieure. En 1867, on reconnut que le « préraphaélite d'autrefois si curieuseinent épris, jusqu'à la piété, jusqu'à l'adoration, de la minutieuse réalité des choses, avait libéré sa main de cet excessif enchaînement à la petite vérité des phénomènes naturels, sans pour cela en méconnaître le rôle expressif. » Depuis lors, dix nouvelles années ont conduit le maître « au plus viril accomplissement dès pratiques d'un art libre ». Son
i. Moniteur universel.
Garde royal de la Tour de Londres est un <( incomparable » portrait d'homme. A Texception de la coiffure, le costume tout entier est taillé dans un drap du rouge écarlate le plus vif. « M. Millais a rendu cette fanfare de rouge sans atténuation, avec une puissance d'éclat extraordinaire. » Le visage est plein de caractère et de vie, dans une facture qui peut sembler gauche à la vive dextérité de nos peintres, a Sous son apparente timidité elle trahit, au contraire, une telle science du procédé qu'elle supprime le procédé pour s'attacher à la reproduction naïve des tons multiples, les roses, les ocres, les bleus, qui se Juxtaposent sur le tissu de la peau aminci, soyeux et gravé des rides fines d'un visage vieilli. )) Le tableau intitulé Whist à trois est la réunion des portraits de trois sœurs autour d'une table à jeu. Son portrait du duc de Westminster et celui de M'" Bischoffsheim se distinguent également par des qualités remarquables. Oui ou non? jeune fille se demandant si elle acceptera, oui ou non, le fiancé dont elle vient de lire la lettre, est un charmant tableau de genre. La Femme du joueur est un autre tableau de genre, avec une intention de drame. Le Passage du Nord-Ouest, aimable et douce composition, représente un vieux marin auquel sa fille fait la lecture. Deux paysages, le Froid Octobre et Dans les mjontagnes d'Ecosse,
(( où la largeur de l'impression s'allie à l'étude la plus savante du détail, » montraient sous une alitre face le talent multiple de M. Millais, et sous une face qui a eu l'approbation générale de la critique. M. Charles Blanc, qui est loin d'admirer ce maître autant que le fait M. Chesneau, et qui lui reproche notamment de ne pas savoir
Je dessin, avoue cependant qu'il excelle dans le paysage, et donne les plus grands éloges au tableau intitulé : Dans les montagnes âÈcosse, a On y voit, dit-il, Farc-enciel vibrer sur les bruyères éloignées auxquelles Pœil est conduit par des bandes successives de terrains hérissés d'ajoncs et imbibés d'eau. Ce morceau est d'une vérité si imprévue et en même temps si criante qu'il ferait envie aux plus habiles paysagistes de l'Europe. )>
M, Herkomer, qui a obtenu une médaille d'honneur, comme M. Millais, est en même temps aquarelliste exercé, dessinateur pour les grands journaux à images, graveur ^à l'eau-forte, peintre de paysages et de figures ; il met de l'habileté en toutes choses, et aussi du sentiment. « Nous ne pouvons parler, dit M. Paul Mantz, que du tableau qui obtint tant de succès à l'Académie royale en 1875 et qui se retrouve à l'Exposition, la Dernière Assemblée. C'est la réunion des invalides assistant au service du dimanche dans la chapelle de l'hôpital de Chelsea. Ils sont assis à leur banc, serrés les uns contre les autres, vêtus de leur uniforme d'un rouge brun, et quelques-uns sont bien près de s'endormir pour toujours. Toutes les têtes sont des portraits, intimes et personnels. L'ensemble a un caractère qui, sauf la liberté de la traduction, rappelle, comme principe, certains tableaux de l'école hollandaise. Il faut ajouter que ^'exécution est d'une générosité relative, et que la peinture est traitée avec largeur. »
Un des tableaux les plus curieux de l'exposition anglaise était la Venus renascens, de M. Walter Grane, qui appartient au groupe dont les efforts tendent à faire revivre à Londres l'art toscan du xv siècle ; sa Vénus
n'est pourtant point un pastiche ; elle a une grâce étrange. Le MerUn et Viviane de M. Burnès Jones est empreint d'un sentiment d'archaïsme, heureusement modernisé; sa Viviane semble une figure de Mantegna, retouchée par Prud'hon. Pallas, Junon et Vénus de M. Watts, ainsi que r Amour et la Mort du même, ont à la fois quelques recherches d'archaïsme et une recherche d'originalité, plus étrange qu'agréable. VIsraël en Egypte de M, Poyntera de la grandeur, et sa Catapulte est une restitution intéressante. On a remarqué, de M. Grant, le Duc de Cambridge à la bataille de l'Aima; de M. Elmore, Marie Stuart etDamley à Jedburgh, et Lucrèce Borgia.
M. Leighton, dont la Leçon de mu^igus forme un groupe de jeunes filles assez bien composé et gracieux, avait donné une œuvre beaucoup plus remarquable dans le portrait du Capitaine Burton, plein d'expression et de vie, d'une exécution large et vigoureuse. Parmi les bons portraits, outre ceux de M. MiUais dont nous avons parlé, il faut citer encore le Duc de Cleveland et Robert Broivning, par M. Watts ; M. Kemedy, par M. John Pettie ; M. Sale, de l'Académie royale, par M. Ouless.
Les peintres de genre qui ont été le plus remarqués sont les suivants: M. Marcus Stone, MUady est veuve et sans enfants; M. Orchardson, la Reine desépées et rEf(iprunt sur garantie; M"* Staples, VHèsitation; M. Sant, VAdversUi et la Première Poste; M. WalliSj la Fenêtre de la prison; M. Calderon, la Dernière Touche; M. Leslie, la Visite à la pension; M. Crowe-Eyre, la Prière; M. Holl, le Départ; M. Gope, le Jury choisissant les tableaux pour l'Exposition universelle; M. Frith, la Gare du chemin de fer et te Derby Day.
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M. Boughfon, qui eiceUe à placer d'intéressantes figures dans le paysage, avait envoyé la Neige au printemps et ks Porteurs du fardeau. M. Morris avait exposé des Faucheurs; M. Morgan, des Moissonneurs; M. Aumônier, le Retour du travail; M. W. Maebeth, r Appel desiravailteurs. Le paysage proprement dit, sans figure, était représenté par M. Yicat Cole, à propos de qui on a rappelé le mot de Daubigny sur les paysagistes anglais : a Ils peignent avec un xheveu. » Et pourtant M^ Vicat Cole parvient à rendre là grande unité des effets d'ensemble, comme on Pa vu par ses tableaux l^ Automne dor, la Fin du jour, la Pluie dèté.
On sait que les peintres anglais excellent dans Paquarelie ; ils obtiennent, avec les couleurs à Peau, des effets et des tons d'une intensité, d'une puissance vraiment extraordinaires. Nous citerons MM. Walter Grane, Linton, Collier/ Pinwell (mort en 1875), E. Buckman, E.-K. Johnson, miss Clara Montalba, MM. C. Green, Duneau, Gilbert, Burton, Skill, Angel, Taylor, North, Topham, Lewis. Il faut signaler aussi des eaux-fortes d'un grand mérite par MM. Saymour-Haden, Bradley et Heseltine.
Nous n'avonsrien dit de M. Aima Tadema qui, né dans les Pays-Bas, avait exposé en 1867 avec ses compatriotes, et qui en 1878 a exposé dans la section anglaise. Le talent de ce peintre, amoureux de l'antiquité égyptienne, grecque et romaine, est bien connu en France ; la plu* part de ses œuvres avaient paru au salon des Champs- Elysées ; quelques-unes cependant, comme la Danseuse et le Jardin rormin, nous étaient inconnues ; elles sont dignes du talent et de la réputation méritée de l'auteur.
Avant de quitter l'exposition anglaise de peinture, nous devons un souvenir à sir Ëdwin Landseer, mort en 1873, et surtout à Frederick Walker, mort en 1875. Le Singe malade, de Landseer, que nous offrait cette exposition, peut être regardé comme le chef-d'œuvre de Partiste, qui a parfaitement compris les mœurs, les gaietés, les misères des animaux, mais chez qui l'ouvrier ne valait pas l'observateur. (( Landseer, comme le dit M. P. Mantz, a toujours été un peintre fort contestable ; il a plu aux Philistins par des qualités agréablement fades. » Frederick Walker, que la mort a enlevé à trente-cinq ans, était un peintre de la plus rare distinction. On peut le juger sur son tableau de la Vieille Grille, peinture émouvante et qui a le charme : « Au premier plan, un enclos abandonné ; au milieu, un escalier en ruine sur les marches duquel jouent des enfants ; à droite, un ouvrier revenant du travail passe avec son chien ; au fond, entre les pilastres de l'ancienne porte, près de la barrière qui sert de clôture, deux femmes apparaissent, une paysanne portant un paquet et une dame âgée, vêtue de noir, solennelle, immobile sur le seuil, comme une statue de la douleur. Pas d'explication... Les figures ont du caractère... Le paysage est superbe. » Walker était essentiellement aquarelliste. L'Exposition nous a montré de sa main dix pages qui sont autant de petites merveilles. <( Pour la limpidité de l'air ambiant et les transparences de l'atmosphère, Walker a été un clair-obscuriste de premier ordre. »
Peu de chose à dire sur la sculpture anglaise, que nous voyons ainsi jugée par M. Charles Blanc : a La sculpture, étant par excellence un art qui veut le style, ne saurait prospérer en Angleterre. Nulle part les divins
^^vrages de Phidias ne seraient plus déplacés, plus înu- Wes qu'ils ne le sont au British Muséum, sous un climat ^'^'imeux, où ils gèlent depuis soixante ans, sans inspi- ^^^ personne. Ce qui attire les sculpteurs anglais, alors '^^ les marbres d'Elgin devraient leur crever les yeux, ^oiit les œuvres de nos statuaires. V Abandonné de feu /Mler est une sculpture recommandable, étudiée, châ- . ^» Tifiais qui dérive du Soldat de Marathon, Le superbe . ^^^ de M. Bœhm est aussi une réminiscence évidente ^hevoMx deMarly, par Guillaume Goustou, et la statue QjVv^ le même artiste a coulée en bronze, de Thomas €arlyle, est un souvenir du Voltaire de Houdon... Le Lutteur AeM. Stephens est une bonne étude de boxeur... » M'oublions pas le buste de Clytie, par M. Watts, et terminons par le morceau capital, dû au peintre Leighton, l'Athlète combattant un Python, statue en bronze, « dont le mouvement rappelle un des flis de Laoœon dans le groupe antique, mais avec plus d'énergie dans la poursuite du modelé, dans l'expression des muscles contractés, des membres tendus. »