RUSSIE
Peinture. — Membres du jury : Bogoluboff, Jacoby. — Médaille d'honneur : Siemiradski. — Médailles de ^'^ classe : Harlamoff, Kovalevski. — Médaille de 3* classe : Kramskoi. — Mention honorable : A. von Becker. — Diplôme à la mémoire d'artiste décédé : Bruni.
Sculpture. — Médaille d'honneur : Antokolski. — Médaille de 3« classe : Tchijoff. — Mention honorable : Runeberg. Gravure. — Médaille d'honneur : Redlich.
Suivant l'opinion générale de la critique, Fart russe est encore en voie de formation. « Jusqu'ici, dit M. Charles Clément, les artistes russes paraissent plus habiles et plus infelligents que réellement originaux; ils sont plus préoccupés d'imiter la manière des maîtres qu'ils ont adoptée que de s'en créer une qui leur soit propre et d'obéir à des aspirations personnelles... Dans les salles de la section russe, on est à Paris, à Genève, à Dusseldorf, beaucoup plus qu'à Moscou. » M. Charles Blanc exprime une idée semblable dans les mots suivants : <( En ce qui touche la peinture russe, elle se fait à Paris, quand eUe est bonne, et à Rome, quand elle a du style. » Théophile Gautier, qui, mieux que personne en France, pouvait exprimer un avis sur l'art russe, avait dit qu'il existait en Russie les éléments d'une école, mais que cette école ne serait constituée et vraiment intéressante que lorsqu'elle aurait cessé de subir les influences étrangères. On a pu voir à l'Exposition universelle de 1878 que les artistes russes qui osaient parler un langage original étaient encore bien peu nombreux. C'est chez quelques peintres de paysage et de genre que se retrouve le génie particulier à la race, et ce cachet spécial, ils le doivent moins à leur manière de peindre qu'à la nature de l'étrange pays dont ils reproduisent les perspectives, aux types et aux costumes des acteurs qu'ils mettent en scène. Dans leurs tableaux,, l'intérêt ethnographique l'emporte de beaucoup sur la question d'art.
Ce n'est pas une de ces œuvres typiques qui attirait surtout l'attention à l'exposition russe, mais le grand tableau de M. Siemiradski, peint à Rome en 1876, et
intitulé : les Torches vivantes de Néron, Dès son apparition à Rome, cette toile avait eu beaucoup de succès, et le jury des beaux-arts a confirmé la sentence des premiers juges en décernant une médaille d'honneur à M. Siemiradski. Il n'est pas possible toutefois de voir un chefd'œuvre dans ks Torches vivantes. La composition, sans unité, sans foyer, est décousue par l'éparpillement de la lumière et encombrée d'accessoires. Mais il s'y trouve des qualités remarquables d'invention et de facture. Au point de vue de la conception littéraire, comme le dit M. Mantz, l'œuvre fait grand honneurà M. Siemiradski. En outre, l'intention morale est ingénieusement indiquée ; « Les invités de l'empereur, — courtisans, — sénateurs, — gens du bel air et parasites, — sont, pour la plupart, des personnages fort blasés. C'est à peine, si, dans cette réunion de conservateurs, il en est deux ou trois qui réfléchissent et qui se demandent si Néron emploie des procédés bien corrects pour protéger la religion offlcielle. » Le côté faible du tableau est précisément celui qui devait être le plus émouvant ; la rangée des victimes profilant leurs attitudes symétriques sur les poteaux auxquels on les a liées pour les brûler n'est pas suffisamment éloquente. Gallot avait usé déjà de ce procédé dans une petite eau-forte qui représente les missionnaires crucifiés ati Japon. « Mais, dans l'estampe du graveur lorrain, dit M» Charles Blanc, tout est clair, tout se précise. Ici, l'effet est manqué. Les Torches vivantes se dessinent mal, ne se comprennent pas. » C'est ce qui a fait dire à M. Gherbuliez : « Quant aux malheureux chrétiens, ridiculement emmaillottés et perchés sur de hauts poteaux, ils semblent beaucoup moins préoccupés
de raflfreux supplice qui les attend que du rôle piteux qu'on leur fait jouer. On cherche des héros et des martyrs, on n'aperçoit que des figurants condamnés à paraître dans une pièce qui n'est pas de leur goût. » M. Charles Clément ne comprend pas le plaisir qu'on peut trouver à représenter un pareil sujet, « dont le moindre défaut est de présenter des détails absolument antipittoresques, pntre autres les corps des victimes, qui ressemblent à des paquets bien plus qu'à des êtres humains. )) La tragédie n'est peut-être pas, suivant la remarque de M. Paul Mantz, le rêve essentiel de M. Siemiradski. « Peintre fastueux et clair, ajoute ce critique, il aime les grandes architectures lumineuses et la gaieté des costuijies de gala... On signalera dans son tableau, indépendamment d'une pensée ingénieuse, des morceaux d'une exécution très remarquable ; mais l'artiste s'intéressant également à toutes choses n'a point voulu faire de sacrifice : l'œil du spectateur est appelé à la fois sur tous les détails de l'œuvre, et, faute d'un contraste entre le clair qui est partout et l'ombre qui n'est nulle part, le drame est entrevu, il n'est pas écrit. »
Deux autres tableaux de M. Siemiradski, la Coupe ou la Femme et le Naufragé mendiant, qui ont le tort d'avoir des proportions exagérées pour des sujets purement anecdotiques, offrent d'ailleurs les mêmes qualités et les mêmes défauts que les Torches vivantes. Il y a dans ces trois œuvres la preuve d'un heureux don d'invention et de beaucoup de souplesse, de virtuosité, comme exécution. « Qu'est l'auteur? disait M. Edouard Drumont, Jeune ou vieux? Je le crois jeune, mais je n'en sais rien. Ira-t-il plus loin? en restera-t-il là? Qu'importe! C'est le
charme précisément de ces expositions universelles de pouvoir admirer des impersonnalités, de lier des amitiés d'une heure avec des gens qui habitent à cinq cents lieues, de ne pas être empêchés de louer comme on Pentend par des classements acceptés d'avance, de ne pas être forcés de vanter, par un respect qui s'explique, des créateurs qu'on a applaudis à l'heure des efforts et des hardiesses, et qu'on suit d'année en année s'affaissant de plus en plus dans une lamentable décadence. »
Parmi les peintres russes chez qui le caractère local est bien marqué, chez qui n'apparaît aucune influence étrangère, ou du moins aucune tendance à l'imitation, il faut citer, en première ligne, M. Kouindji, dont le Clair de lune en Ukraine est étonnant jusqu'à l'invraisemblance, avec un effet des plus singuliers de lumière vertpomme sur les arbres et sur les maisons éclairées par la lune. Son Paysage. en Finlande et son Convoi de sel font une impression de tristesse navrante ; on y remarque une exécution simple et loyale, qui ne manque pas de force. Nous citerons ensuite les Chasseurs et l'Oiseleur, de M. Basile Peroff, peintre sec et nullement coloriste, mais fortement expressif, gardant tout entière la saveur du sol et n'altérant en rien l'authenticité de ses types ; Us Haleurs de barques, de M. Répine ; les Travaux de terrasrenient, par M. Savitzki; Devant le confessionnal, par M.Korzoukhine; le Repas après Venterrement,^^T M.Jouravliefr;,/es Faucheurs,.de M. Orlovski; um Nuit d'été à Saint- Pétersbourg, par M. Bogoluboff.
Le plus connu des peintres russes est peut-être M. Aivazovski. Il fait de la peinture depuis plus de qua-
rante ans. C'est en 1843 quil exposa à Paris les Vues de Venise qui commencèrent à rendre son nom célèbre. Il suivait de très près le mouvement de Técole française à répoque où M. Gudin, comme le dit M. Paul Mantz, était grand amiral. M. Aivazovski a été et est encore un artiste plein de talent. Aujourd'hui son pinceau laisse paraître un peu de mollesse ; sa ressemblance avec M. Gudin se précise déplus en plus. M. de Bochmann a quitté la Russie pour Dusseldorf, en sorte qu'il semble avoir deux patries ; il a exposé dans la section allemande et dans la section russe ; ses tableaux, le Viliage esthonien, la Vue prise en Esthonie et Devant Vèglise, révèlent une véritable habileté technique. LaBieuse, de M.Alexis Harlamoflf, est d'un pinceau souple, large et sûr, avec une bravoure de touche qui manque à la plupart de ses compatriotes. Sa Noce dans le palais de glace est aussi un tableau remarquable, bien composé, d'une allure originale; M. Charles Clément le regarde comme le meilleur tableau de l'exposition russe.
On remarquait encore plusieurs beaux portraits de M. Kramskoi et deux études de tête par M. Lehman. Puis, dans la peinture d'histoire : Ivan le Terrible visitant r ermite Nicolas Salos à Iscova, par M. Pélévine ; Ivan le Terrible montrant ses trésors à V amhasssadeur d'Angleterre, par M. Litovtchenko; Une Matinée costumée à Pétersbourg, par M. Jacoby; Blanche de Namur, reine de Suède et le prince Haquin, par M. Edelfeldt; le Dernier repas des martyrs et les Disciples de Pythagore, par M. Théodore Bronnikof, ^ dont les peintures propres, brillantes, lustrées, rappellent vaguement Henri Schopin; Copernic démontrant le Système du monde, par M. Woycieh Gerson, ouvrage bien
conçu, sagement exécuté, mais sans flamme, et dont on a dit qu'il était « sage comme une image ».
Citons aussi les remarquables aquarelles de MM. Premazzi, Szyndler, deVilié,Verestchaguine, G. Makovsky, et les eaux-fortes de M. Massaloff.
La sculpture en Russie est représentée surtout par MM. Runet)erg, Tchijoff et Antokolski. Ni Tun ni Poutre de ces trois sculpteurs n'a un caractère local ; le premier, qui s'est formé à Copenhague, dans l'atelier de Bissen, travaille en France, et les deux autres en Italie. M. Runeberg aime les petites têtes à la Canova, les afféteries à l'ancienne mode; il a exposé trois groupes consacrés à l'histoire de Psyché. La manière de M. Tchijoflf est beaucoup plus moderne; dans son marbre le Colin- Maillard, il y a une chemise d'enfant qui est élaborée à l'italienne. Sa Petite folâtre est un joli bronze, comme sculpture de genre. M. Antokolski a aussi appris à Rome le travail du marbre; mais il manque de goût. Ce défaut, déjà sensible dans son Christ devant le peuple, dont les mains sont grossières et laides, est surtout accusé dans son Socrate eocpirant; dont la figure, suivant la remarque de M. Charles Blanc, « au lieu d'être idéalisée par le style est enlaidie par la mort ».
Les paroles suivantes d'un autre critique nous serviront de conclusion : « Deux choses frappent dans l'exposition russe : le caractère très convenable de l'ensemble et le manque général d'originalité... Je dirais volontiers aux artistes russes : Vous avez souvent du
mérite, beaucoup de mérite ; restez donc chez vous et
tâchez d'être avant tout vous-mêmes. Faites du russe, en Russes ; hors de là point de salut ».