‹ L'ANNÉE ARTISTIQUE (volume 2)Chapitre 92 sur 218 · Gazette des Beaux- Arts j 1^' septembre · texte numérisé non relu

Gazette des Beaux- Arts j 1^' septembre

Nous n'avons pour ' nous soutenir que le goût du luxe chez le client, que la passion du gain chez le producteur; aucun artiste ne s'est encore pris d'amour pour cet art dû métal... Après que Auguste, Thomire, Odiot père et Biennais eurent ressuscité l'orfèvrerie, on vit les Cahier, les Fauconnier, les Wagner recourir à nos architectes et à nos sculpteurs. C'est sur l'avis de Chenavard que Fauconnier tenta les premiers essais de style Renaissance, et ce fut pour lui que Barye composa ses premières maquettes, les fondit et les cisela. Liénard, Ganneron, Plantard et Geoffroy de Chaumes travaillaient pour Wagner; Vechte fut alors un des maîtres de la ciselure; Justin et Nevilé dessinaient pour Duponchel; Rude et Simart modelaient pour le duc de Luynes le Louis XIII d'argent et la Minerve d'ivoire, d'or et d'argent imitée de Phidias; Morel employait Klagmann, et, comme le dit Théophile Gautier, <( Pradier, David, Feuchères, Cavelier, Préault, Schœnwerk, Pascal, Rouillaud, ont été été traduits en or, en argent et en fer oxydé par Froment-Meurice. )> Mais tous ces artistes comprenaient mal l'orfèvrerie, ce n'était pour eux qu'un gagne-pain... Ceux-là mêmes qui étaient nés en quelque sorte dans l'atelier du ciseleur, Carrier-Belleuse et Gilbert, croyaient se sentir palpiter des ailes; ils ont jeté la lime et le marteau, mais ils reviennent parfois encore au métier de leurs premiers jours. De tous ces enfants de l'orfèvrerie, il n'en est que deux qui lui soient restés fidèles, qui l'aient aimée de passion, qui lui aient consacré leur vie, les deux Fannière. »

Tout ce qui vient de MM. Fannière frères est marqué au coin de l'honnêteté, de la bonne foi; leurs

œuvres sont pures comme le métal qu'ils emploient. « Peut-être ont-ils gardé de leur jeunesse cette façon indéfinissable qui paraît vieillotte aux jeunes d'aujourd'hui; mais cela vaut mieux que d'avoir de certains lés faciles élégances, les mièvreries néo-grecques et les coquetteries toutes de chic, dont la mode elle-même commence à se lasser. » MM. Fannière travaillent depuis vingt ans à un bouclier en tôle d'acier, sur lequel figurent, au repoussé, les personnages héroïques du Roland furieux. Cet ouvrage, non encore terminé, ne se voyait pas dans leur vitrine, où l'on admirait une pendule de lapis et d'argent, l'épée offerte au générât Charette, des coupes, le groupe de Bellérophon combattant la Chimère, gagné en 1875 comme prix de course par le comte de Lagrange, et plusieurs autres pièces dignes de leur réputation.

A côté de MM. Fannière, il faut placer un autre orfèvre chez qui la passion de l'art l'emporte également sur la question de commerce, M. L. Falize fils, celui même dont nous venons de reproduire les paroles. La plus importante pièce de son exposition, comme valeur et comme travail, était l'horloge d'Uranie. Cette horloge repose sur un socle de lapis-lazuli orné de feuillages d'or. Six sphinx d'or, parsemés d'émaux translucides, soutiennent les signes des planètes dans des écussons. Au-dessus, Uranie avec deux enfants supporte une sphère de cristal de roche dans laquelle évoluent les figurines d'or des dieux, modelées par M. Garrier-Belleuse. On a reproché à cette savante composition quelque lourdeur résultant des ivoires associés aux grâces plus souples des sculptures métalliques. Les cri-

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tiques ont préféré de M. Falize sa série de quatre panneaux à bas-reliefs d'argent ciselé et d'or repoussé, représentant des portraits historiques, Gaston de Béam, Gaston de Foix, Marguerite de Foix, etc., par MM. Frémiet, Glaudius Popelin, Ghédeville.

La maison Ghristofle, qui est depuis longtemps déjà la première de l'orfèvrerie française comme importance commerciale, s'est distinguée au point de vue de l'art dans l'exposition de 1878, grâce surtout à un artiste éminent, M. Reiber, qui en dirige les principales créations. M. Ghristofle père, en introduisant à Paris les procédés de dorure et d'argenture électro-chimiques, voulut vulgariser les articles d'utilité courante. A ces articles furent ajoutés des surtouts massifs, qui semblaient convenir à un luxe de parvenus, et dont le plus brillant spécimen fut le service de table de Napoléon III, exécuté hâtivement pour l'Exposition de 1855. Un surtout destiné à la ville de Paris, et supérieur au précédent, parut à l'Exposition de 1867. Ges deux services étaient de bronze argenté. En 1878, M. Ghristofle et son associé, M. Bouilhet, ont exposé un surtout d'argent véritable, qui surpasse les deux autresspar sa valeur artistique comme par sa valeur vénale. La pièce du milieu, petit chef-d'œuvre sculpté par MM. Mercié et Mathurin Moreau, représente le Triomphe d'Amphitrite. Les deux bouts de table, — une Néréide qui soutient un vase, — sont de M. HioUe. Les Saisons, mode- ' lées par M. Gautherin, ornent les flambeaux. Les deux jardinières servent d'appui aux figures couchées de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, qui sont de M. Lafrance. Pour adoucir l'éclat de l'argent on

Ta estompé de frottis d'or. Ce surtout a été fabriqué pour le duc de Santonia.

On remarquait en outre, dans l'exposition de la maison Christofle, trois surtouts de M. Carrier-Belleuse, un autre de M. Mathurin Moreau, un déjeuner par M. Rossigneux, et plus encore un service à café de M. Carrier- Belleuse, où s'agitent une foule de petits Amours, d'une variété et d'une vie étonnantes. Une autre pièce, d'un caractère tout différent, était la Bibliothèqiis du Vatican, destinée à contenir les traductions en toutes les langues de la bulle proclamant le dogme de l'immaculée oonception, traductions faites par les soins de l'abbé Sire, du diocèse de Paris. Cette bibliothèque est un imniense cabinet, long de six mètres, porté sur trente-six pieds, aux chapiteaux de bronze ciselé, et surmonté d'une statue en ivoire et argent de la vierge de Lourdes. Des vitrines de glaces inclinées protègent les manuscrits, une ceinture de riches émaux cloisonnés, par M. P. de Gourcy, enserre la table; la frise supérieure oflfre sur cuivre une composition dessinée et peinte par M. Charles Lameire, qui a représenté les Nations venant apporter au chef de l'Église les titres écrits de la gloire de Marie.

« Mais, dit un critique, ce qui nous a paru le plus nouveau de style et le plus élevé d'inspiration dans le* salon de MM. Christofle et Bouilhet, ce sont les émaux cloisonnés et les meubles du goût japonais exécutés sous la direction de M. Reiber. On trouve là des multitudes d'objets coquets de tout genre, et plusieurs vases en émail cloisonné ou avec ornements de bronze en reliefs qui mériteraient tous d'être décrits en détail. 11 faut signaler surtout une grande torchère modelée

par Guillemin, qui représente une jeune Japonaise, avec une richesse et une variété de tons que les bronzes d'Europe ne connaissaient point jusqu'ici. »

Deux anciennes maisons, celle de Froment-Meurice et celle d'Odiot, ont conservé leur réputation. M. Emile Froment-Meurice reste fidèle à la pureté, à la distinction, à la délicatesse, qui distinguaient son père. Outre de nombreux et charmants bijoux, il ayait exposé les pièces d'un service Louis XV, commandé par la princesse Mentschikoflf et composé par Joindy, d'après les types de Rœttiers; la pendule et les candélabres, exécutés en argent et en ivoire, pour le château de Chantilly, sous la direction de M. Daumet; un joli thé persan; une garniture de toilette Louis XVI ; un bassin d'argent modelé par M. Carrier-Belleuse, pour la baronne de Rothschild, etc. La maison Odiot avait exposé principalement des surtouts de table; on lui reprochait de trop reproduire les formes traditionnelles, sans rien de nouveau dans l'idée ou dans l'exécution. Le même reproche peut être adressé à la maison Aucoc.

M. Poussielgue-Rusand et M. Armand-Galliat représentaient presque seuls, au Champ de Mars, l'orfèvrerie d'église. Le premier, qui traite en bronzier son travail, 'exécute principalement les grandes ornementations de bronze doré, telles que l'autel exécuté pour la cathédrale d'Auch, dans le style du xv' siècle, et l'autel de la Vierge pour l'église d'Yvetot. Le second soigne son travail en bijoutier amoureux du détail. « Ce n'est plus l'orfèvrerie des grandes cathédrales, dit M. Falize: c'est l'ort nement des chapelles de Lourdes et de la Salette. L'ostensoir de Notre-Dame de Lourdes est une pure merveille. »

Il faut nommer encore, parmi les orfèvres français, MM: Cossoii-Corby, Pray, Mégemont, Mérite, Turquet, Vevrat, etc.

ATétanger, le plus redoutable rival de Torfèvrerie française est M. Tiffany, de New-York. Il imite merveilleusement les Japonais, leur mélange de lames d'or, d'argent et de cuivre, leur alliage de bronze et d'or aux reflets sombres, et leur autre alliage aux tons gris; il leur emprunte le décor, les plantes aux larges feuilles, les oiseaux, les poissons. L'habileté de ses ciselures est étonnante. On admirait dans son exposition : un service à thé, de forme indienne, tout couvert de fleurs repoussées sur argent, — un chef-d'œuvre ;^ un grand vase, dédié à Bryant, le poète journaliste; un surtout de table avec des figures nombreuses de Sioux et de Delawares; des services de table dont la gravure est parfaite, entre autres le service de style oriental et celui qui représente les dieux de l'Olympe.

En Angleterre, la maison Elkington a une importance commerciale égale à celle que possède en France la maison Ghristofle ; mais elle n'a ni la même originalité, ni le même goût artistique. Ses meilleurs produits sont d'un artiste français, M. Morel-Ladeuil, et c'est un autre Français, M. Willms, qui dirige la fabrication.

Les orfèvres d'Italie et d'Autriche sont encore loin de pouvoir lutter avec les nôtres. Il y a chez les Italiens des qualités d'imagination, mais trop de maniérisme et l'absence de sobriété dans le décor, sauf peut-être chez Castellani. Les orfèvres viennois ont gardé une raideur et une solennité allemandes, qui ne leur permettent pas d'assouplir le métal autant qu'il le faudrait'. En Russie,

les ornements byzantins imposent une sorte de style hiératique qui se prête mal à la mobilité d'inspiration .de l'art.

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