‹ L'Année artistiqueChapitre 195 sur 352 · LE SALON (GENRE · texte numérisé non relu

LE SALON (GENRE

Gervex. — Retour du bal. — Le public s'amuse du motif qui est une scène de jalousie dans un intérieur mondain ou demi-mondain. Le monsieur n'a pas Pair content, et la femme exécute sa crise de larmes en personne d'expérience. Ce qu'il y a de meilleur, de tout à fait charmant dans ce tableau, ce n'est pas cet aigre duo, c'est le coin d'appartement où il se joue, c'est la virtuosité avec laquelle est rendu le double effet de lumière, celui de la lampe et celui du jour matinal éclairant de leurs lueurs contrastantes toutes les souplesses du mobilier moderne. {Ernest Chcsneau.) — Cet homme inquiet et harassé, assis sur un canapé, cette femme en grande toilette, dont un mouchoir cache les yeux, le jour naissant qui pose des lames blanches à la soie des tentures, tout cela est traité avec beaucoup de goût et d'adresse. Mais l'émotion manque absolument, comme dans le Rolla de l'an passé. {A)ifnand Sylvestre. ) — Le Aiari qui rentre, nerveux et crispé après une soirée orageuse, où la figure de l'adultère lui est apparue entre celles des quadrilles et du cotillon, a l'air d'un auteur grimé en homme du high life. Madame gît à la renverse sur un divan, et sanglote, la tète cachée dans son mouchoir de dentelles. Monsieur époussette une robe en l'invectivant : il n'y a personne sous ce costume vide, mollement brossé. {Paul de Saint-Victor.)

Haqueite (Georges). ^ Intérieur du Pollet. — M. G. Raquette, qui s'efforce avec raison de nettoyer sa palette trop chargée de noir, manifeste à nouveau, avec plus d'expérience, dans son Intérieur du Pollet, des ambitions étendues. 11 croit qu'il est temps de donner plus d'intérêt aux représentations de la vie des ouvriers et des paysans, qu'on s'est trop contenté, jusqu'à présent, d'étudier dans leurs mani-

festatioDS les plus communes, à Fétat de figures isolées, à l'état d'études de repos. II veut introduire dans les scènes populaires, chez les paysans et les marins, un élément plusyiyant et pi us .passionné, du sentiment, s'il y en a, du drame, s'il s'en trouve. De là, chez ce jeune artiste, un effort plus marqué que chez ses confrères yers le groupement des figures, à composition mouvementée, la physionomie expressive. (G. Lafenestre.)

Herkomer. — Asile pour la vieillesse, — Les Anglais sont dignement représentés au Salon par un des triomphateurs de l'Exposition de 1878, M. Hubert Herkomer, l'auteur de la Dernière Assemblée, Son nouveau tableau, Asile pour la vieillesse, présente également un très grand intérêt: c*est une frappante image d'une scène de la vie anglaise : on n'y trouve cependant pas le sentiment sévère et doux qui avait fait le succès de l'œuvre précédente. Dans la Dernière Assen^blèCy les invalides de Ghelsea, revêtus de leur uniforme d'un rouge brun, étaient rangés sur leurs bancs comme des soldats qui savent encore la discipline : les vieilles femmes qui habitent VAsile pour la vieillesse sont un peu indisciplinées, ou du moins le tableau ne se compose pas avec une unité parfaite. M. Herkomer a presque fait tenir deux sujets dans le même cadre.... « Je dirai ici un mot qui sera un grand éloge : les vieilles femmes de M. Herkomer rappellent pour la justesse de la silhouette et du mouvement certaines figures de Daumier; mais il reste entendu que)e peintre anglais n'a pas voulu se moquer : dans les laideurs involontairement comiques qu'il a collectionnées avec tant de soin, il y a de la pitié. » {Paul Mantz.)

Perret (Aimé). — Le Saint Viatique en Bourgogne, de M. Aimé Perret, frappe à première vue par son franc as-

LE SALON (SCULPTORE). 117

pect de nature. Uq yieux prêtre tenant le ciboire, chemine dans la neige sous un dais porté par les marguilliers de son humble église. Deux enfants de chœur le précèdent, deux yieilles femmes suivent derrière, encapuchonnées dans leurs mantes. Plus loin, une autre yieille, courbée sur son bâton, s'efforce de les rejoindre cahin-caha et clopinclopant. Un froid noir glace jusqu'aux os le triste cortège, vivement exprimé par la contraction des allures et Pair souffreteux des physionomies. Le curé grelotte, ses acolytes gèlent sous leur blouse bleue et leur tricot de laine, les enfants de chœur battent la semelle en marchant. {Paul de Saint-Victor,)

SCULPTURE *. — MM. R. de Saint-Marceaux, Paul Dubois, Eug. Guillaume, 'Ânt. Mercié, Falguière, Caillé, Schœnewerk, Idrac, Allard, etc.

Les sculpteurs ont exposé un moins grand nombre d'ouvrages que les années précédentes. Leur exposition est cependant digne de la grande renommée que l'Exposition universelle leur a si hautement confirmée. En première ligne se place l'œuvre d'un jeune artiste, jusqu'à présent peu connu en dehors d'un petit cercle qui appréciait ses recherches intelligentes, la figure décorative en marbre du Génie gardant le secret de la tombe^ par M. de Saint-Marceaux. Cette statue, inspirée, pour la hardiesse de l'attitude et l'énergie du mouvement, par une étude profonde des compositions de Michel-Ange, est exécutée avec une liberté

1. Nous croyons devoir emprunter l'analyse de cette partie du Salon à l'étude de M. Georges Lafenestre, parue dans la Reoue de France* Aux personnes qui trouveraient ce résumé trop rapide, noua conseillerions la lecture du remarquable article de M. Eug. Guillaume dans la Revue des Deux Mondes du 15 Juin 1879.

118 L'ANNÉE ARTISTIQDK.

forte et souple qai rappelle la majestueuse aisance des grands sculpteurs français du xvii'' siècle. La vivacité avec laquelle ce grand corps nu, surmonté d'une tête étrangement expressive, se retourne sur le socle où il est assis, pour serrer dans ses bras l'urne qui contient les débris de l'enveloppe humaine, est rendue avec une virilité sévère et calme qu'on a rarement l'occasion d'admirer même chez nos plus grands sculpteurs. A cette puissante ampleur du geste, à cette agitation passionnée des draperies, le sculpteur n'a cependant rien sacrifié des délicatesses de rendu nécessaires à la perfection d'un beau marbre. Ce rendu est poussé jusqu'au bout, sans lassitude comme sans affectation, par une main qui ne sait ni s'impatienter ni faiblir. La figure possède toutes ces qualités pittoresques que recherchent aujourd'hui si avidement les jeunes sculpteurs, mais elle les possède sans rieu perdre de ses qualités statuaires. Être à la fois précis et vivant, harmonieux dans ses contours et dramatique dans ses colorations, hardi dans la conception, sûr dans l'exécution, c'est toucher au but Je plus élevé que cherchent les maîtres. M. de Saint- Marceaux, par cette figure admirable, s'est tout à fait mis hors de pair, et le Salon de sculpture ne contint-il que ce seul ouvrage serait un Salon remarquable.

M. Paul Dubois, avec qui M. de Saint-Marceaux a plus d'un rapport par la direction des études, la qualité d'intelligence, la nature des tendances, et que son Tombeau de Lamoricière a définitivement placé à la tête de la jeune école, ne parait aux Champs-Elysées qu'avec un tout petit buste de fillette, dans lequel on retrouve son sentiment toujours exquis et ému de la vérité et de la vie. C'est là^ en effet, le grand résultat obtenu, depuis quelques années, dans la sculpture, par le mouvement général qui se relie au mouve-

LE SALON (SCULPTURK). 119

ment naturaliste de la peinture : l'introduction résolue et constante de la yie et de Tejipression dans lesformes sculpturales, trop immobilisées par la convention académique. Seulement les sculpteurs, plus intelligents que les peintres, ou retenus plus sûrement qu'eux dans la vérité par les exigences architecturales auxquelles ils sont toujours soumis, n'ont point commis la dangereuse légèreté d'abandonner leurs studieuses traditions parce qu'ils regardaient, d'un œil plus attentif et plus aimant, les formes fugitives de la vie environnante. Cette double fidélité aux expériences de pratique léguées par l'antiquité et l'Italie et aux conseils constants de la nature curieusement interrogée vaut à TÉcole française sa supériorité et lui maintient son rang exceptionnel entre les écoles du Nord, engourdies dans l'imitation glacée des types antiques, et l'École italienne en proie à une folie croissante du pittoresque et du drame, qui ne tient plus aucun compte des nécessités premières de la statuaire.

Ce ferme attachement à l'ensemble des lois constatées par l'expérience, dont l'application se retrouve dans toute œuvre excellente de sculpture, ne saurait être nulle part plus visible que dans la représentation des personnages contemporains. Un grand nombre de monuments destinés à glorifier nos hommes' illustres nous permettent de voir avec quel sens juste de la grandeur simple, quel amour respectueux de la vérité la plupart de nos sculpteurs comprennent la tâche la plus honorable et la plus glorieuse qui puisse leur être confiée. M. Eug. Guillaume nous montre le modèle de la statue de Philippe de Girard, pour la ville d'Avignon. Il a représenté le célèbre et malheureuxingénieur, l'an des inventeurs les plus opiniâtres et les pi us^ utiles qui aient illustré la France, simplement assis, dans un vêtement de chambre, méditant sur quelque problème. Rien de par-

ticulier dans le mouyemeot ; rleo d'accentaé dans le geste, ToutePexpression est dansla tenae simple et haute de la figure, dans son attitude profondément pensive, dans sa physionomie noblement ravagée et tranquillement attristée ; et de cet ensemble mesuré et calme se dégage on ne sait quelle impression de respect mélancolique. La puissance d'analyse psychologique qui donne aux œuvres de M. Guillaume un attrait si durable et une originalité si rare, apparaît avec plus d'éclat, ou du moins de plus près, dans le buste si énergicpie et si vivant de François Buloz, le fondateur de la Revue des Deux Mondes. Le xvi' siècle ne nous a rien laissé de plus précis et de plus vivant, le xvu* siècle, rien de plus mâle et de plus ferme.

M. Antonin Mercié, l'auteur justement populaire du Gloria victis, a eu l'honneur d'être chargé d'immortaliser deux mémoires populaires, celles de François Arago et de Micbelet, deux des génies les plus vivants et les plus humains qui aient éclairé de leur lumière généreuse et chaude la première moitié du siècle. Jusqu'à présent, M. Mercié ne s'était guère attaqué qu'à des conceptions idéales ou de statuaire pure ; l'on sait avec quelle verve et quelle grandeur il les a réalisées. Est-il dans la nature de son intelligence prlmesautière et passionnée d'interpréter avec la même puissance des figures réelles dont la grandeur ne se révèle qu'à l'analyse patiente du penseur, et dont la représentation implique une exactitude particulière et une précision rigoureuse? La double expérience faite par M. Mercié indiquerait peut-être le contraire. Sans doute le François Arago et le Tombeaa de Michelel sont, par la beauté et la richesse de l'exécution, dignes de la main qui les a modelés. La statue d' Arago, en particulier, a une majesté d'attitude et une éloquence de geste, malgré l'encombre-

Page 1