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ALLEMAGNE

L'ADMINISTRATION : Le budget. — Réorganisation des mnsëea royaux. — Acquisitions nouvelles. — V Annuaire des colledions royales. — Les commandes de travaux officiels et les concours.

L'administration des beaux-arts ressort, en Prusse, du ministère des cultes et de l'instruction publique. Le budget aflfecté aux divers services de cette section, ainsi que nous l'avons dit en commençant ce volume (voy. notre Répertoire), est de 2.665.867 marcs* qui se répartissent comme suit :

Musées royaux 663,627 marcs

Galerie nationale 69,450 »

Galeries et musées de €assel, Wiesbade, Bonn,

Trêves, etc., environ 400,000 >

Encouragements et secours à des artistes et hommes

de lettres, souscriptions aux ouvrages d*art, etc. 4 20,000 »

Acquisitions d'objets d^art pour la Galerie nationale, décoration des monuments publics et des places publiques, travaux de gravure 300,000 »

Conservation des monuments publics ...... 40,870 >

Secours à des élèves de musique et subvention au

Conservatoire de Cologne 44,462 »

Académie des beaux-arts à Berlin (y compris l'École

A reporter* . • 4,278,409 marcs 1 La valeur du marc est, relativement à notre monnaie, de 1 fr. 23 c 1/2.

Report. , . , 4, «78,409 marcs des beaux-arts, le Conservsdoire de musique et

]e Salon) 481,470 »

lostitut musical de la cathédrale royale de Berlin

(Domchor) 33,288 »

Académie de Kœnigsberg 33,990 »

— de DuBseidorf 78,160 »

de Cassel 33,760 »

— de Haoau 26,2i0 »

Subvention au musée des arts décoratifs de fierlin. 443,470 » Manufacture royale de porcelaine 588,000 »

Environ. . . . 2,605,867 inatcs

La centralisation politique de l'empire allemand à Berlin a eu cette conséquence que les beaux-arts, — dont le culte ne florissait guère dans la capitale de la Prusse — sont devenus l'objet d'une plus grande attention de la part de TÉtat, grâce, il faut le dire, au profond intérêt que le prince impérial porte aux études artistiques. La réorganisation si nécessaire de l'administration des musées, que nous avions déjà indiquée dans notre précédent volume, a été accomplie par décret daté du 13 novembre 1878. Gomme on l'espérait, l'omnipotence du directeur général des musées a été réduite et la liberté d'action rendue aux directeurs des sections en même temps que toute la responsabilité des acquisitions pour lesquelles un crédit toujours ouvert de 1,000 marcs est laissé librement à leur disposition. En revanche on a imposé à ces derniers, autant comme contrôle que comme auxiliaires, des commissions d'experts sans l'approbation desquelles aucune transaction de quelque importance ne peut être efièctnée. Tous les trois mois les directeurs des sections font leurs rapports aux chefs de l'administration générale des musées {Chef der Generalver'

waltung der honiglichen Museen) qui les transmet au ministre.

Les points principaux du noureau règlement des musées sont en définitive les suivants: — 1** Réunion mensuelle des directeurs de section, sous la présidence du chef de l'administration générale afin de discuter les réformes proposées; les heures d'admission pour le public, l'emploi des fonds pour menus frais ou propositions d'achats sur les fonds de réserve à transmettre au ministre, etc. — 2* Création pour chaque section d'un fonds de réserve. C'est^i-dire que tous les ans, la partie du budget non employée est ajoutée l'année suivante au budget de la section qui a réalisé l'économie. — S"" Adjonction aux commissions de chaque section de deux ou quatre experts nommés par le roi pour la durée de trois ans. Les experts, convoqués, quand il y a lieu, par le directeur de section, donnent leurs avis sur les achats proposés. En cas pressant, le directeur de section peut se passer de leur avis, si la dépense n'excède pas 1,000 marcs, à condition toutefois qu'aussitôt l'achat fait il réunisse la commission et demande une approbation : si l'approbation est refusée, le ministre intervient. — k'' Les propositions d'achats qui dépassent les crédits ordinaires et obligent d'entamer le fonds de réserve, sont portées devant la commission de tous les directeurs de section réunis, laquelle décide, sous la réserve de l'approbation du ministre.

L'acquisition la plus importante de Tannée est assurément la frise représentant le Combat des dieux contre [les géants fib de la Terre^ dont s'est enrichie la galerie des antiques du musée royal qui ne possédait pas encore d'œuvre d'une telle importance. C'est une trouvaille de premier ordre faite en Asie Mineure, dans les ruines de la ville de Pergame. Déjà quelques monuments de pierre avaient été découverts en cet endroit, en 1872, par M. Charles Humann,

ingénieur prussien, et avaient été envoyés au musée de Berlin. On n'y avait pas fait grande attention. Ce fut M. Gonze, éminent archéologue, récenotment nommé directeur du Cabinet des Antiques, qui le premier se douta de l'intérêt de ces ruines et détermina le gouvernement à poursuivre activement les fouilles à Pergame. Les travaux commencèrent le 9 septembre 1878, et après une année on avait trouvé quatre-vingt-dix plaques et 1,500 fragments de la frise dont nous parlons. Chaque plaque a une hauteur de 2",30 et le tout une étendue de 150 mètres carrés. Les [plaques se trouvaient encastrées dans un mur de fortification, érigé pendant l'époque byzantine ; la plupart des figures sont assez bien conservées. Quelques-unes ont été détruites par le feu.

Autant qu'on peut le voir, elles faisaient partie de la décoration d'un temple ou d'un autel élevé en cet endroit. D'après l'inscription votive, trouvée parmi les débris, ce serait Attale qui aurait érigé ce monument précieux en l'honneur d'une grande victoire remportée sur les Gaulois en 238 avant J.-G. Sous le symbole de la lutte tentée par les dieux contre les fils terribles de la terre, il glorifia sa propre victoire, qui fut considérée par les Grecs comme le triomphe de l'Hellénisme sur les Barbares. La composition de cette frise est due & un artiste de grand mérite, artiste bien supérieur aux auteurs du groupe de Laocoon étranglé par les serpents, du Gaulois mourant au Capitole et du groupe représentant l'affreux châtiment de Dircé. Une verve dramatique, une fureur atroce, qui touche quelquefois à la cruauté bestiale, agite les différents groupes des combattants. Les jambes des géants, dont les épaules sont garnies d'ailes, finissent en serpents, lesquels de leur côté prennent part à la lutte en enfonçant leurs dents dans les cuisses des

adversaires ou en attaquant les animaux qui ont accompagné les dieux dans le combat. L'exécution de l'œuvre est tout à fait digne de l'invention. On distingue le travail de plusieurs sculpteurs d'une habileté extraordinaire. Toutes les difficultés, que la dureté et la lourdeur du marbre opposent au ciseau, ont été vaincues avec une adresse étonnante. Les frais, que l'acquisition et le transport de ces reliefs, qui ne le cèdent pas à la frise du Parthénon, ont causés, ne dépassent pas la somme de 130,000 fr. En même temps on a trouvé dans l'acropole de Pergame le torse d'an Hermaphrodite et une tête de Femme de marbre blanc, qui montre dans le style pur et dans la noblesse des lignes une grande ressemblance avec la Vénus de Milo.

La Galerie des Tableaux a été augmentée par Tachât de trois toiles : un paysage de printemps par Albert Cuyp, une peinture de genre par Nicolas Maeset un portrait de femme par Rembrandt, représentant la même personne qui appa* ralt dans un tableau du Louvre (n<> 411) déguisée en Vénus. On croit qu'elle est la troisième femme du maître, Catherine van Wijk.

Le Cabinet des Médailles a été enrichi par la collection du capitaine anglais Sanden, contenant six cents grandes médailles de bronze avec les portraits des premiers empereurs romains.

Parmi les acquisitions du Cabinet des Estampes se distinguent deux gravures italiennes, dont l'une, représentant le buste d'une jeune femme noble, remonte aux premiers temps de la chalcographie. Le modelé des joues a été produit par une teinture légère, provenant sans doute du graveur, qui ne savait pas encore manier ^le burin avec une adresse complète. Cette gravure est évidemment l'ceuvre d'un orfèvre du milieu du xv* siècle. L'autre gravure.

montrant le buste d'un homme barbu et l'inscription El Gran Turco, est d'une exécution beaucoup plus parfaite. Elle ressemble aux peintures vénitiennes de Gentile BelUni, qui peignit le sultan et autres personnes distinguées à Gonstantinople, et appartient au temps de 1480-1400. Ces deux incunables et les trois tableaux nienlionnés plus haut ont été acquis à Paris pour des sommes assez modiques. La Galerie nationale, destinée & la conservation des œuvres de l'art moderne, a^ acquis, pendant l'année qui vient de s'écouler, douze tableaux et quatre sculptures. Parmi les premiers nous mentionnons un portrait excellent du maréchal comte de Moltke, par M. Lenbach de Munich, et deux tableaux de genre de MH. Bokelmann et Kirberg, tous deux membres de l'école de Dusseldorf. L'un est intitulé une Victime de la mer, l'autre la Publication dun teUa^ ment. Un groupe en marbre admirable est dû à M. Edouard Muller qui l'a exécuté à Rome et a mis dix ans à l'achever. Le bloc est d'une grandeur et d'une pureté rares, pesant plus de quinze mille kilos. Le groupe représente Prométhée enchaîné et livré aux attaques de l'aigle qui vient d'enfoncer ses griffes dans l'épaule et la hanche du héros. Deux Océanides cherchent en vain à défendre le malheureux contre la fureur de la béte. L'une d'elles est tombée évanouie, accablée par ses efforts devant les pieds de Prométhée, tandis que l'autre lève ses bras, pour éloigner l'aigle de Jupiter de la poitrine de sa victime. Prométhée lui-même s'efforce vainement de briser les fers, qui entourent ses jambes et ses bras. De quelque côté qu'on se tourne, on voit partout un contour plein d'harmonie, une noblesse parfaite des lignes et des détails d'une beauté et d'une vérité parfaites. Surtout les mains et les pieds sont des chefs-d'œuvre, et la chair a partout l'apparence de Ja vie. Depuis la mort de Rauch la

sculpture allemande n'a pas produit d'œuvre semblable à celle ci, qui réunit toutes les qualités du style de Thorwaldsen à la manière moderne, c'est-à-dire à un noble et simple naturalisme. Le traitement du marbre révèle une habileté exceptionnelle. H. Huiler lui-même a poli le groupe entier à la râpe et au carreau et a obtenu ainsi une extrême souplesse de la chair, qui a été augmentée encore par une légère oxydation. Les frais du groupe se sont élevés à 95,000 francs.

La direction des musées royaux a publié pour la première fois un annuaire, qui contient une statistique des acquisitions de collections publiques faites pendant l'année passée, et plusieurs études relatives en partie à des monuments du musée récemment acquis. M. Jules Friedlander, directeur du Cabinet des Médailles, commence la série des études par un traité instructif sur les médaillons italiens du xr siècle. M. Lippmann, directeur du Cabinet des Estampés, cherche à révéler l'origine de la gravure curieuse, que nous venons de décrire plus haut, et publie une feuille du journal d'Albert Durer, conservée dans le cabinet. Dans un essai sur les sarcophages de la sacristie de San Lorenzo, M. Hermann Grimm, l'auteur d'une biographie détaillée de Michel-Ange, établit une intéressante hypothèse sur la formation des bases, que le grand sculpteur avait projetée pour les quatre statues du Jour et de la Nuit, de l'Aube et du Crépuscule. M. Alwin Schultz décrit quelques peintures murales au cloître des Prémontrés à Brandebourg, et M. Edouard Dobbert traite de l'Histoire des origines du Crucifix.

Nous empruntons à cet annuaire les renseignements suivants sur les travaux qui seront exécutés dans les édifices publics aux frais de l'État dans le courant de l'année

L'ART A L*ÉTBANGER (ALLEMAGNE). SfiS

1880. La salle des fêtes de la Société des architectes de Berlin sera ornée de fresques d'après les plans du peintre Prell. Également, les salies des réunions des gymnases de KOnigsberg et de Minden et l'antichambre de la salle du collège de Guillaume, à Berlin, seront décorées de peintures murales. Celles du dernier seront exécutées par le paysagiste Albert Hertel, à Berlin, et représenteront des paysages dont les motifs sont tirés des tragédies de Sophocle. Pouf la façade du collège de Joachim, à Berlin, les sculpteurs Klein et Hundrieser exécuteront quelques figures. Une fontaine monumentale, faite d'après un modèle de Reinhold Begas, sera érigée sur une des plus grandes places de Berlin. Pour une Victoire colossale de marbre, destinée pour la décoration du Temple de la Gloire, à l'ancien arsenal, un concours a été ouvert. Le premier prix n'a pas été décerné. Le second a été remporté par M. Schaper, qui travaille actuellement à un grand monument de Goethe pour Berlin, et le troisième est échu à M. Charles Begas. M. Schaper, l'auteur du monument de Bismarck, à Cologne, a obtenu aussi le premier prix dans un concours ouvert par la ville de Cologne pour une statue de Moltke.

LES EXPOSITIONS : L*Ezpoaition internationale de Munich.

Le Salon de Berlin.

Les deux grands événements artistiques de l'année dernière en Allemagne ont été les Expositions de Munich et de Berlin. La première étant internationale, tous les pays qui prennent part au mouvement d'art en Europe, y étaient représentés par des œuvres plus ou moins remarquables. L'Exposition universelle de 1878 n'avait pas manqué d'exer-

cer une iDfluence désavantageuse sur celle de Manich. Les nations étrangères, surtout les Anglais et les Italiens, qui avaient tant brillé à Paris, ne parurent pas avec éclat à une exposition qui, malgré les plus grands efforts, ne pouyait prétendre à éclipser celle de l'année précédente. Ce fut, en effet, une erreur de la Commission bavaroise de faire suivre immédiatement l'Exposition de Paris par celle de Mnnicb. Pour l'Allemagne, qui était représentée en France par un très petit nombre de tableaux et de statues, il était facile de rassembler un grand nombre d'œuvres d'art. Mais, séduit par l'idée d'attirer le public par la quantité , le jury passa trop facilement sur la qualité. Les écoles de Berlin et de Dusseldorf n'envoyèrent presque que des toiles et des sculptures de date antérieure, réservant les œuvres récentes pour l'exposition annuelle de Berlin, organisée par l'Académie des beaux-^rts. L'Autriche était représentée par une collection exquise de tableaux, de statues, de gravures et de plans d'architecture, qui offrait des éléments suffisants pour une appréciation exacte de l'état actuel des beaux-arts en Autriche-Hongrie. Mais on cherchait en vain des tableaux remarquables qui n'eussent déjà été exposés en Allemagne. Seuls les Français avaient pris soin de réunir une belle collection de tableaux dont la plupart étaient inconnus au public allemand. Les œuvres principales du Salon de 1879 avaient été choisies par un homme dégoût ainsi que quelques toiles qui sont l'honneur de l'école française moderne, comme les paysages de Corot, de Daubigny, les paysans de Breton, etc. En outre, le Salon français, décoré élégamment, obtint un succès semblable à celui que l'Allemagne remporta à Paris en 1878.

Nous avons dit que Pécole de Munich surpassait les autreiB écoles allemandes à l'exposition internationale par

le nombre des tableaax. L'école de Piloty ayait fourni aussi pour sa part une grande quantité d'œuvres d'histoire. Piloty lui-même venait de finir deux peintures qui furent visibles pendant la durée de l'exposition internationale dans des salons particuliers. L'une symbolise par des figures historiques et allégoriques l'histoire de la ville de Munich ; elle est destinée à la grande salle de l'hôtel de ville. L'autre représente les Girondins marchant à la guillotine. Malgré un coloris remarquable, ces tableaux ne produisirent pas beaucoup d'impression, tandis qu'au contraire la fameuse toile de M. Makart, élève de Piloty, VEntrèe de Charles V à Anvers, exposée en même temps à Munich, ne manqua pas d'y obtenir le même éclatant succès qu'elle a eu à Paris et partout. Dans le Palais de verre, ce furent surtout les œuvres de MM. Adamo, Flûggen, Kuppelmayr, Weigand et Hellgvist, tous issus de l'école de Piloty, qui maintenaient l'ancienne réputation de cette école. Mais les sujets, malheureusement, manquent d'intérêt, et les qualités essentiellement artistiques ne sont pas assez fortes chez ces artistes pour exercer UD grand attrait sur le public. Dans ces dernières années, l'école de Guillaume Diez l'a emporté sur celle de Piloty. Diez est un peintre de genre militaire qui rappelle beaucoup Wouwerman et Meissonier ; c'est un habile dessinateur plein d'esprit, de vigueur, et un coloriste de bon goût et d'une extrême délicatesse dans la fonte des couleurs. Il avait ex{K>sé un petit tableau représentant une &èfie de PUlage au xvi* sihde et un Marché aux chevaux du xvn* sttcle, qui furent récompensés par une médaille d'honneur. Trois élèves de Diez : Piglheim, Zimmermann et Loefftz, obtinrent des succès non moins importants que celui de leur maître. Piglheim montrait de remarquables qualités poétiques et de haut style avec un Christ en croix.

consolé par un ange. Zimmermann exposait FEnfant Jésus au temple entouré des prêtres qu'il étonne par sa sagesse, et Loefftz représentait V Amour et V Avarice par trois figures : un vieillard qui compte de l'argent, et un couple amoureux qui abrite son bonheur derrière le dos de Tavare. Loefflz a pris pour modèle Quentin Matsys et Hans Holbein ; il sait joindre le ferme et net modelé de ces maîtres à la manière moderne qui préfère la grâce et la souplesse des formes à la vigueur et à la sobriété des anciens. M. FroeschI, d'origine autrichienne, est le quatrième des élèves de Diez qui cherchent à inaugurer une nouvelle Renaissance à Munich par l'étude des maîtres allemands du xvi* siècle. Un charmant portrait déjeune femme, peint par M. Frœschl, a révélé des qualités extraordinaires. M. Leibl, tant admiré à Paris pour sa Réunion de paysans, s'était ouvert le même chemin quelques années auparavant. Quoique sorti de l'école de Piloty, il a bientôt changé de procédé, et, au lieu de cultiver une manière de peindre éblouissante, mais superficielle et manquant d'esprit, il s'est voué à l'étude de la physionomie humaine. Un critique parisien a observé très finement que « les artistes d'outre-Rhin ont une patience incroyable à regarder le visage humain ». M. Leibl est un des plus patients et des plus infatigables et, en outre, il sait reproduire les résultats de ses observations avec une exactitude étonnante.

Tels sont les artistes qui sont destinés à donner un nouvel éclat à l'école de Munich. Piloty n'est plus aujourd'hui qu'une étoile filante qui a parcouru son orbite et qui commence à disparaître ; ses élèves n'ont pas été assez puissants pour soutenir la gloire du mattre. Makart seul, le plus habile coloriste parmi eux, qui a surpassé à cet égard son mattre, a su maintenir encore pour quelque

temps cette manière de peindre, qai se contentait de toucher la surface luisante des choses et d'en tirer des effets purement pittoresques, sans pénétrer dans Pâme des êtres. En joignant le procédé de Piloty à la gaieté de Paul Véronëse et à la noble dignité de Rubens, Makart a provoqué partout une grande émotion plus par la hardiesse de ses compositions et la virtuosité éblouissante de son pinceau que par la profondeur des idées.

François Defregger, le célèbre peintre de la vie tyrolienne, avait exposé la grande toile qui représente le Dernier Adieu d'André Hofer à ses compatriotes et qui a été appréciée dans le premier volume* de l'Année artistique, II seml)Ie que ce peintre ait maintenant reconnu que la grande peinture n'est pas de son domaine ; car avec un tableau récemment terminé, qui montre le héros tyrolien au palais impérial à Innsbruck recevant une chaîne d'or de l'empereur, Defregger est revenu à des dimensions plus modestes et a obtenu un succès qui égale ceux que lui ont valus le Retour des vainqueurs et la Dernière Levée des Tyroliens, deux épisodes de la guerre tyrolienne contre Napoléon !•'.

Une vaste toile de la main du directeur de l'Académie des beaux-arts de Berlin, Antoine de Werner, la Proclor matian de l'empereur d'Allemagne dans la galerie des Glaces à Versailles, renfermant plus de 150 personnages de grandeur naturelle, n'a pas trouvé chez les artistes de Munich l'accueil qu'en attendait l'auteur pour les soins minutieux avec lesquels il s'était appliqué à reproduire chaque figure. C'est un Français, M. Gabanel, qui, en sa qualité de membre du jury, a rendu justice à cette œuvre en votant pour M. de Werner une première médaille qu'il parvint à obtenir malgré l'opposition des peintres bavarois. Il est

vrai que le sujet de cette peinture, fixé et réglé d'avance par le cérémonial, n'avait pas permis à M. de Werner de s'abandonner à beaucoup de fantaisie, et comme la composition manquait d'enthousiasme et de grandeur, elle ne produisit pas une puissante impression. Néanmoins l'exécution et la virtuosité de pinceau méritaient bien une récompense.

Le nombre des portraits exposés par les peintres allemands à Munich était restreint; mais il y avait dans ce genre plusieurs morceaux qui ne le cédaient point au portrait de Victor Hugo que M. Bonnat avait envoyé à Munich. Le Prince de Bismarck et le Maréchal de Moltke par - M. Lenbach, deux portraits vraiment historiques, sont tout à fait remarquables. Les têtes, dessinées avec force, se détachent d'un admirable clair-obscur qui domine toute la toile. M. Gustave Richter, de Berlin, le plus célèbre portraitiste allemand et, comme Bonnat, élève de M. Gogniet, avait exposé deux portraits de l'empereur et de l'impératrice et un portrait de jeune femme d'un charme ineffable et d'une couleur extrêmement harmonieuse.

Un triomphe plus grand était réservé à cet artiste éminent à Texposition de l'Académie berlinoise, ouverte le 31 août. Dans la salle d'entrée du « Salon », la place d'honneur avait été réservée à un portrait de la reine Louise, mère de l'empereur, qui se dressait au milieu d'un berceaa de fleurs et de plantes. M. Richter a représenté la reine en grandeur naturelle, descendant les marches du vestibule d'un palais, pour se rendre, au parc. La reine est vêtue d'une robe de satin blanc et d'un manteau de velours noir, qui a glissé des épaules sur le dos. Un diadème d'or surmonté d'une étoile étincelante, qui contraste avec le nuage sombre du fond, entoure les cheveux cen-

drés. Le peintre a idéalisé les traits de la reine jasqu'à une beauté angélique^et ce qai prouve à quel point il s'est rencontré avec le goût du peuple, qui vénère la malheureuse mère de Fempereur comme un ange, c'est qu'on a venda en deux mois 10,000 reproductions photographiques de ce tableau. Le prix de chaque photographie était de 15 francs, dont un quart fut versé au peintre. Celui-ci a reçu ea Qutre 70,000 francs de Thabitant de Cologne, qui lui avait commandé l'exécution de l'œuvre. La peinture en est d'une extrême délicatesse, et surtout la carnation d'une transparence admirable. Le possesseur de ce chef-d'œuvre en a fait don au musée de Cologne. — Un autre portrait, d'un caractère tout différent, a beaucoup occupé le public ; c'est le portrait d'une belle Parisienne qui avait bien voulu laisser peindre tous les charmes de son corps à M. Gustave Graêf, artiste qui s'était distingué jusqu'ici dans la peinture des toilettes compliquées. Pour un début dans le nu, M. Graëf ne s'est pas laissé effrayer par les bagatelles de la porte. La dame est couchée sur un divan recouvert d'une étoffe de Turquie. Un rideau rouge foncé et rayé de lignes vertes couvre le fond laissant entrevoir en même temps une partie de la mer bleue. Avec sa main gauche la J[)elle cache ses hanches d'un voile transparent, tandis que la droite tenant une rose est élevée au-dessus de la tête légèrement penchée. La peinture est moins délicate que celle du tableau de M. Richter, mais d'autant plus ferme, et le modelé est plus énergique.

Gomme toujours le Salon de Berlin abondait en bons portraits, parmi lesquels nous citerons : le Prince impérial par Dielitz, le Maire de Berlin, M. de Forchenbeck, parPaulsen, le Maire de Cologne, M. Becker, par Jules Schrader, le chef de la peinture d'histoire de Berlin. En outre, celui-ci avait

exposé à Munich et à Berlin deux scènes de Thistoire de Gromwell, qui lui a inspiré déjà plusieurs belles compositions. A Munich on voyait la flUe favorite du sévère dictateur, miss Glaypole, expliquant à son père les périls que doit lui faire courir la couronne royale qui brille au fond du tableau et vers laquelle il tend déjà la main. L'autre toile montre le dictateur, dont Schradera créé le type pour la peinture allemande, en face d'un portrait de Charles I**^ à Whitehall.

La grande peinture n'était représentée que par quelques morceaux plus ou moins discutables. M. Knille, professeur de 1 Académie des beaux-arts, qui est occupé à une série de quatre tableaux en forme de frise pour le vestibule de la bibliothèque de l'Université, venait de finir le deuxième, dans lequel la science du moyen âge est personnifiée par des professeurs de la Sorbonne disputant entre eux sous la présidence de saint Louis. Celui-ci est assis au milieu sur un trône, avec deux hérauts à ses côtés. L'émotion des moines qui discutent est rendue avec vigueur par les reflets chatoyants qui passent sur eux de la dorure du fond. Les groupes sont bien ordonnés et la composition entière est d'un rythme et d'une harmonie parfaits. A la gauche du roi on remarque, parmi les personnages, annonçant le commencement d'une nouvelle ère dans la science, le Dante, qui monte lentement les degrés d'une chaire occupée encore par un dominicain. Les deux autres tableaux qui font partie de cette série représenteront par des personnages éminents la culture et la science du siècle de la réformation allemande et celles de notre temps. Le quatrième» terminé il y a deux années, a pour motif la gymnastique et la philosophie des Grecs.

Une tâche semblable est échue récemment à M. Auguste

de Heyden, peintre d'histoire, qui professe avec M. Koille le style romantique. Les deux grandes peintures, commandées par le ministère de l'instruction publique pour la salle des Assises de la ville de Posen, ont chacune 7 mètres de longueur et 2 mètres de hauteur, et représenteront un acte solennel de l'histoire de Tadministration de cette ville. L'une de ces compositions est presque finie et révèle beaucoup de mérite, surtout un coloris briliant, harmonieux, et une rare connaissance des costumes du xn' siècle, dans lequel la scène se passe.

A l'exposition de l'Académie de Berlin, on remarqua encore une œuvre de son directeur, M. Antoine de Werner, un Christ à la monnaie ainsi qu'un Saint Pierre reniant le Seigneur par M. le comte de Harrach, peintre qui excelle surtout dans les effets de lumière. L'éclairage produit par le feu de la garde romaine couchée dans la cour du palais dePilate, se mêlant aux lumières grises et rougeâtres de l'aube, est d'un effet saisissant. Saint Pierre tout accablé par le repentir ne manque pas d'expr^sion et de grandeur.

Ce serait une erreur de croire pourtant que la belle toile du comte de Harrach fût un témoignage en faveur du niveau élevé de la peinture religieuse en Allemagne. Ce n'est qu'un tableau de genre, comme tant d'autres ; seulement, ici, c'est l'histoire sainte qui a fourni le sujet et qui a permis au peintre d'étaler quelques armures , quelques glaives, quelques boucliers, et de rivaliser avec Alma- Tadema dans l'imitation du marbre. Dans le même but, M. Baur, peintre d'histoire et professeur de l'Académie de Dusseldorf, a représenté dans un grand tableau, exposé à Munich, des soldats romains scellant le tombeau du Christ en présence des femmes saintes. Les doctrines de David

8transs et d'Ernest Renan se sont tellement répandues en Allemagne, que la peinture religieuse ne trouve plus de partisans sincères et fidèles ni parmi les peintres, ni dans le public. Dans l'Allemagne du Nord, où prévaut le protestantisme, les églises n'ont besoin tout au plus que d'un tableau d'autel ou de quelques vitraux peints. Au Sud les besoins des églises sont satisfaits par des artistes médiocres qui peignent des Christs et des Vierges par métier, sans en encombrer jamais les expositions publiques. Les vieux maîtres, qui soutenaient jadis la gloire de la peinture religieuse, sont morts presque tous, et le réalisme moderne s'est emparé aussi de ce domaine de la peinture, pour le cultiver sans conviction ni sentiment.

C'est la peinture de genre et de paysage qui l'emporte décidément partout sur les compositions lyriques d'histoire ou de religion. M. Menzel a essayé récemment, avec le plus grand succès, de fixer quelques scènes de la vie moderne. Mais, si éclatants et brillants qu'aient été ses débuts, il s'est encore surpassé par la vivacité et la vérité des figures dans la représentation admirable d'un Souper de hal au palais impérial de Berlin, Plus de cent personnages remplissent une salle voisine du buffet splendide qui se trouve dans une galerie dont on aperçoit la perspective. De grands lustres, dont les lumières se reflètent dans le marbre des murs, et dans la glace de la cheminée, répandent une clarté de jour. Les effets de la lumière du gaz sont reproduits par le pin<^u du peintre avec une virtuosité extraordinaire. Tout ce que la haute société de Berlin possède de types caractéristiques, se^ trouve réuni dans cette salle : de vieux généraux, des diplomates étrangers, des officiers de la garde prussienne, des employés de haut rang, des savants et des prêtres avec leurs femmes, bref, tous o6s

personnages que la cour invite ordinairement à ses fêtes. Chacun d'entre eux est si bien observé que Ton croirait à une pure copie d'après nature ; mais M. Menzel a créé cette foule de figures par la force -seule de sa mémoire. Il a longtemps étudié cette société, dont il est devenu le Rembrandt. C'est ce maître hollandais que rappelle M. Menzel et par la subtilité et la force de sa manière de caractériser les figures et par l'habileté dans les effets du clair-obscur. Peut-être exagère-t-il un peu les signes caractéristiques des visages aux dépens de la beauté, pour atteindre d'autant mieux à l'expression de la vie. M. Menzel est un satirique et un humoriste qui pénètre dans les profondeurs du cœur humain pour en dévoiler les passions. Chaque tête, dans ses tableaux, reflète un tempérament.

Son Souper est une scène pleine d'actualité et d'intérêt, saisie sur le vif et exprimée avec un pinceau nerveux qui sait spirituellement reproduire la vision pétillante et vibrante d'une foule agitée. Une seconde toile de cet artiste peut être considérée comme le pendant de celle que nous venons d'apprécier. Elle représente L'Empereur Guillaume au milieu d'une assemblée intime de dames et de cavaliers, faisant cercle, comme on dit dans la langue de la cour, et elle révèle les mêmes qualités que le Souper de bal.

Dans le petit nombre d'élèves qui ont adopté la manière de M. Menzel, M. Fritz Werner, bien connu en France, mérite seul d'être mentionné. Il a poursuivi ses études à Paris chez M. Meissonier et a ainsi appris les méthodes de ces deux maîtres excellents. Il cherche surtout les motifs de ses tableaux dans le viii« siècle, principalement à cette époque que les Allemands désignent sous le nom de «rococo», c'est-à-dire au temps de Louis XV et Louis XVI. L'exposition de Berlin a montré

deux toiles de ce genre, VAtelier d'un peintre, qui est occupé À portraire une jeune femme, et le Cabinet de curiosités d'un amateur. Vu troisième tableau, ine Chambre meublée au goût de l'époque de Louis XV, a excité l'admiration des connaisseurs par la finesse extr(*me dans le maniement du pinceau et par la yérité absolue dans Timitation des bronzes» des meubles et des différentes étoffes. M. Knaus, depuis quelques années professeur de l'Académie de Berlin, élait repivsenlé par l'excellente toile qu'on a yueà l'Ëxposilion univei^selle : un Marchand de vieux habits initie son petit-flls aux mystères du commerce.

Un autre maître de Dusseldorf, M. Bokelmann» dont /(] Banque popuhvre en faillite a été fort remarquée au Champ de Mars, a remporté la grande médaille d'or, la plus haute éc ompense dont peut disposer l'Académie, ayec un tableau d*un coloris superbe. Dans une chambre témoignant de la richesse de son propriétaire, une quinzaine de personnes se sont réunies pour assister à la publication d'un testament. Le tableau est une page intéressante et bien observée de la vie moderne, et c'est à ce bon goût que H. Bokelmann doit en première ligne sa réputation.

Le troisième peintre de genre, qui a obtenu un grand succès, est M. Kirberg, un tout jeune homme, qui débuta l'année passée, sans attirer l'attention du public. Cette fois, sa toile représentant un épisode de la Tie des pécheurs de la Hollande, devint l'événement du Salon. Le peintre nous introduit dans la chambre d'une propre maisonnette, où l'on a transporté le corps d'un pêcheur noyé. Une jeune femme, accablée par la douleur, se penche sur le mort, et dans un fauteuil, est assis un vieillard sourd aux consolations des pécheurs qui ont arraché à la mer sa victime. Des voisins curieux ont pénétré par Ja porte qui laisse entrer un

L'ART A L'ËTRAMGER (ALLEMAGNE). !T1

rayoD de soleil éclairaot cette scène lugubre. Le coloris n'est pas aassi brillant que chez M. Bokelmann, car le sujet demandait aue coloration plus ssrabre, mais il est non moins vrai et éner^que. Le dessin est très correct et précis et toute l'eiécution révèle un talent mûr et sûr de toi.

Citons encore parmi les artistes intéressants M. Guil> Jaume Gentz.Ie portraitistele plus Adèle de la vie orientale, élève deGleyre etde Couture, dont /fiFoiVfa^jrïenne a montré une fois de plus au dernier Salon les qualités pittoresques et précises; Bleibtreu, peintre militaire, qui égaleM.deNeoville dans la vigueur du coloris et la finesse de l'observation ; H. Amberg, aimable humoriste, qui aime à raconter. les choses louchantes ou les histoires d'amour;M. Charles Becker, qui emprunte ses motirs au temps passé de Venise, M. Pillz de Weimar, qui a étudié assez coDSciencieusement les physionomies des enfants pour en créer toujours de nouvelles et intéressantes, et M. Hasemann, qui a représenté, sous prétexte d'une fête de village, une foule de types et de caractères saisis sur le vif.

A Berlin le naturalisme a fait récemment de grands progrès, grâce à l'exemple de M. Gussow.qui a été nommé il y a quatre ans professeur de l'Académie. Le talent ha'rdî et le procédé un peu extravagant de ce peintre n'ont pas manqué de faire beaucoup de prosélytes parmi les jeunes gensattîréspar la nouveauté de l'eiécution. Elle leur permet d'obtenir des succès bruyants sans grande peine et d'attirer de la part du public cette sorte d'attention qui Oatte beaucoup Ira novices, mais qui n'est jamais de longue durée, M. Gussow, né en 1843, élève du maître anversois Fen nand Pauvets, était encore jeune, lorsqu'il développa s programme non pas, comme le maître d'Ornans, par t fanfaronnades imprimées, mais dans des toilesd'une gran

énergie. Ses théories ne devinrent eomplètes qu'en 1876, lorsqu'il exposa à Berlin trois tableaux, qui produisirent d'un côté la plus rive admiration, de l'autre un effroi qui a laissé encore des souvenirs. Pour atteindre son but il adopta, comme le fit Courbet, les proportions de la nature, et, représentant des hommes et des femmes de grandeur oatarelie, il poussa à tel point l'imitation de la réalité qu'il copia toutes les irrégularités de la peau, les rides, les plis, les sillons, les pores et jusqu'aux poils, qui sortent çà et là des joues et du nez.

Depuis, M. Gussow s'est retiré des Expositions; peut-être parce que l'entrée trop bruyante de ses élèves dans le Salon annuel ne s'accorde pas avec ses intentions plus purement artistiques. Il n'aime pas le grand tapage; tout dévoué à son art, il cherche à faire disparaître la personne da peintre derrière son œuvre. A cet égard il diffère de Courbet. En 1878, il exposa à Paris dans le Salon allemand une vieille femme, occupée à laver une statuette de la Vénus de Milo dans l'atelier d'un peintre. Cette charmante toile n'a pas trouvé à Paris une appréciation digne de ses mérites; et c'est pourquoi nous avons tracé ici en quelques lignes le portrait d'un artiste qui est en train, selon nous, de provoquer une révolution dans la peinture allemande. Ses élèves ont produit aux expositions de Berlin une sensation, qai égale celle qu'ont faite à Paris les impressionnistes, mêlée d'admiration et d'indignation. Mais aucun d'entre eux ne s'est montré digne jusqu'à présent d'un jugement sérieux. La plupart de ces jeunes progressistes n'ont fait encore que des œuvres restées à l'état embryonnaire,, et qui ne sont que des tentatives incertaines.

Le paysage allemand a toujours occupé un rang élevé, et ce sont toujours encore les deux frères Achenbach qui mar-

chent à la tête des paysagistes. André est le plus dramatique des deux; il aime les vagues agitées, la mer révoltée et le jaillissement de Técume contre les falaises, les digues et les vaisseaux. La virtuosité de son pinceau sait vaincre toutes les difficultés que lui oppose la surface toujours changeante des eaux.

Dans les deux toiles qu'il avait exposées à Berlin, l'année passée, on voyait des marins et des pêcheurs qui, surpris par la marée, cherchent à mettre en lieu sûr leurs bateaux.

Son frère Oswald est plus lyrique, plus élégiaque : c'est ce qu'il a montré dans sa merveilleuse toile représentant le Vésuve et le golfe de Naples au clair de lune. Le peintre a choisi le quai de Santa-Lucia comme point de vue. Une foule d'étrangers et de campagnards se promènent sur la terrasse pour jouir du spectacle magnifique que leur offrent le volcan gigantesque, enveloppé dans un voile noir, et les flots argentés par la Itine qui perce les nuages. Les figures nombreuses, toutes bien observées, ne jouent pas un rôle subalterne comme simple accessoire ; elles constituent plutôt une partie essentielle de cette composition qui a en outre les mérites d'un tableau de genre. Il reste à dire que l'exécution de ces effets nocturnes est d'une perfection absolue, surtout dans les lumières qui étincellent sur les flots.

Nous citerons encore parmi les paysagistes de mérite Eschke de Berlin, M. Duetker de Dusseldorf et M. Gude de Garlsruhe, peintres de marine très appréciés; M. Flamm de Dusseldorf, rival de H. Oswald Achenbach; M. Kametke de Berlin et M. Ludwig de Stuttgart, deux peintres de montagnes, qui excellent dans l'exécution parfaite des rochers; M.. Bracht de Garlsruhe, qui sait puiser des

des motifs poétiques dans les tristes landes de Lûoebourg; M. Ernest Kœrnerde Berlin, qui cherche à fixer sur sa toile les rayons du soleil brûlant et les lumières du ciel torridede TÉgypte, et M. Scherres de Berlin, qui a de Pinclination pour la mélancolie souriante des paysages inondés ou pour les prés et les bois mouillés par la pluie. Tous ces peintres ont le sens du romantisme, parce qu'ils cherchent surtout le beau dans la nature. Au contraire, l'école de Weimar s'est décidée pour le vrai absolu et elle cherche sa gloire dans l'imitation exacte de la nature qu'elle reproduit avec la sécheresse du photographe.

Parmi les peintres d'animaux, M. Krœner occupe maintenant le premier rang. M. Brendel, assez connu en France comme peintre ordinaire des brebis, exerce encore son art avec une habilité qui ne diminue pas. M. Paul Meyerheim excelle surtout dans la représentation des bétes féroces, des lions et des tigres, dont il a étudié à fond la nature. Pour compléter la liste des peintres qui contribuent ordinairement au succès du Salon de Berlin, nous citerons encore les peintres d'architecture Charles Graeb, Wilberg et Seel, et les peintres de nature morte Heimerdinger et René Grœnland ; ce dernier est d'origine française. Il a fait àes études à Paris, chez Hugo et Turin.

La sculpture aux expositions de Berlin et de Munich ne réclame que peu de mots. Gomme dans la peinture, le naturalisme a fait de rapides progrès parmi les statuaires. C'est M. Reynold Begas, qui a imprimé le mouvement. Pendant plus de cinquante ans, l'école de Rauch a fleuri à Berlin et a peuplé la capitale prussienne de monuments et de statues. Déjà Rietschel, qui établit son domicile à Dresde, avait introduit un élément poétique dans la manière sobre de son maître. Mais il ne parvint pas à fonder une école capable

d^attéouer l'iDfluence puissante de Técole de Berlin. Au moment où celle-ci commençait de décliner, M. Reynold Begas obtint ses premiers succès. Son naturalisme d'abord violent et brusque s'est purifié et les œuvres qu'il a exposées au dernier Salon ont révélé des progrès remarquables et un goût réel. Sa figure personnifiant la Richesse obtint beaucoup d'éloges : une jeune femme presque nue met le pied gauche sur un globe , symbole de la Fortune, et soulève avec sa main droite des bijoux précieux qu'elle a tirés d'un coffret. Le mouvement gracieux du corps produit partout d'agréables lignes. Un buste du Maréchal de Moltke rappelait par la vie énergique et l'imitation scrupuleuse de la nature les grands sculpteurs florentins du xv" siècle. Une phalange assez nombreuse d'imitateurs a adopté le style de M. Begas. Nous citerons : M. Charles Begas comme le plus remarquable d'entre eux ; M. Hundrieser, M. Otto, M. Eberlein et M. Bergmeier.

A Munich, ce naturalisme avancé a également remporté la victoire sur les œuvres qui ont suivi le style idéal et classique. Une figure d'une grandeur colossale, d'une expression et d'un mouvement presque excessifs, représentant un homme, costumé au goût du xvi' siècle, qui a volé des oies battant des ailes contre ses bras et ses jambes, a été couronné du premier prix. L'auteur est M. Diez, sculpteur de Dresde.

Chronique. — Les livres d'art.

L'année qui vient de s'écouler n'a pas été riche en événements se rapportant aux arts. Le 1*' avril, on a inauguré à Cologne une statue colossale du prince de Bismarck,

œuvre excellente du sculpteur Fritz Schaper qu'on a louée à un tel point que le magistrat de Cologne a Immédiatement résolu dé commander à M. Schaper une statue du maréchal deMoltkedans les mêmes dimensions. A Dusseldorf, le monument érigé en l'honneur de Pierre de Cornélius a été inauguré le 2k juin, et le 20 octobre on a célébré dans la même ville l'ouverture de la nouvelle Académie des beaux-arts, bâtie par l'architecte Riffart sur l'emplacement de TancieD édifice détruit par un violent incendie en 1872. Le piédestal, sur lequel s'élève la statue de Tillustre peintre, est entouré des deux génies qui l'ont inspiré : la Poésie et la Religion. M. Donndorf, élève de Rietschel, est l'auteur du monument, qui a été fondu en bronze. M. Encke, sculpteur de Berlin, a terminé une statue de la reine Louise, mère de l'empereur d'Allemagne, qui aura aussi sa place au parc de Berlin, nommé le Thiergarten, et qui sera inaugurée au printemps de 1880.

La littérature artistique a vu, en revanche, se produire un certain nombre d'œuvres remarquables. Le docteur Dohme a terminé sa grande collection de biographies d'artistes du moyen âge, de la Renaissance et des temps modernes, avec le concours des plus savants écrivains d'art de l'Allemagne. Cet ouvrage excellent contient, en quatre volumes in-folio, soixante-dix biographies ornées d'une quantité considérable de gravures. Les biographies de Raphaël et de Michel-Ange, dues au professeur Antoine Springer, remplissent un volume entier. C'est un chefd'œuvre de sagacité et d'érudition, dans lequel se trouvent réunis les résultats de toutes les recherches scientifiques faites sur les deux grands hommes. Le professeur Lûbke a terminé son Histoire de la peinture italienne, et le professeur Woltmann, l'auteur de la savante biographie de Hans

HolbeÎD, a poursuivi son Histoire de la peinture jusqu'à l'École flamande. M. Lippmann, directeur du Cabinet des estampes à Berlin, a fait paraître une reproduction de la Danse macabre de Hans Holbein d'après un exemplaire de l'édition première extrêmement rare que possède le cabinet de Berlin, et une collection d'héliogravures d'après les dessins les plus import ants des maîtres anciens qui sont conservés dans le même cabinet. M. Frédéric Pecht, peintre lui-même et écrivain d'art, a publié une biographie de peintres contemporains appartenant pour la plupart à Técole de Munich, comme Bottmann, Defregger, Lenbach, Kaulbach, Makart. M. Pecht est un écrivain plein d'esprit, et les portraits qu'il a dessinés dans son livre, contiennent beaucoup de détails précieux; mais ses jugements critiques sont souvent contestables et exagérés; ce qu'on peut observer chez les peintres écrivant sur leur art. Adolphe Bosenberg (l'auteur de ces lignes) a composé une histoire de l'École de peinture de Berlin {die Berliner Malerschule), à partir de 1819 jusqu'à 1879, contenant à peu près trois cents biographies de peintres qui ont vécu à Berlin et ont contribué à la gloire de l'école de cette ville. Le même écrivain a publié une collection de lettres d'artistes italiens du xv*et et du XVI* siècle, traduites en allemand et pourvues de commentaires détaillés. Un second volume de cette collection contiendra les lettres des artistes italiens, belges, hollandais et français du xvii' siècle et le peu de lettres qui existent des artistes allemands du xvi^ siècle. M. Alfred de Wurzbach a décrit la vie et les œuvres du peintre Edouard Steinle, qui a cultivé surtout la peinture religieuse et qui était du nombre des peintres qui imitèrent le style sévère de Cornélius. M. Bodolphe Bergau a publié une collection de gravures du xvi* siècle, reproduites en héliotypie qu'il

284 L*ANNÉB ARTISTIQOE.

a reconnues comme dessins du grand orfèyçe de Nuremberg, Wenzel Jamîtzer. Ces gravures représentent des vases et des coupes dont Finvention révèle un esprit fécond et un goût exquis, M. Alphonse Dûrr est Fauteur d'une biographie du peintre Adam Frédéric Oeser, qui vivait au xvii" siècle à Leipzig et qui entretenait des relations intimes avec Gœthe et Winckelmann. M. Seubert a terminé la deuxième édition de son Dictionnaire des artistes de toutes les époques et pays, qui a paru en trois volumes et qui contient plus de 5,000 biographies. Le docteur W. Bode a fait paraître une quatrième édition du Cicérone de M. Burckhardt, œuvre de beaucoup de mérite qui sert de guide artistique k tous ceux qui se mettent à étudier des monuments d'art en ïtalie. C'est une histoire complète des arts de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes, démontrée par les œuvres qui sont conservées dans les églises et les musées de l'Italie. M. Gmelin, architecte, a publié sous le titre : Italienisches Skizzenbuch (Livre d'esquisses italiennes), quelques monuments précieux pour l'étude de l'architecture et pour les arts industriels, savoir : les portes sculptées du Vatican, l'escalier des Géants au Palais ducal, à Venise, et quelques plafonds romains.

M. Licht, directeur des édifices publics à Leipzig, a passé en revue les bâtiments principaux qui ont été exécutés en Allemagne pendant les derniers dix ans, dans un grand volume contenant cent planches. Adolphe Rosenberg a accompagné cette collection intéressante d'un texte explicatif et d'une préface qui résume en peu de lignes l'état actuel de l'architecture dans les villes les plus importantes de l'Allemagne. M. Luthmer, directeur de l'École des arts industriels à Francfort-sur-le-Mein, est l'auteur d'une publication fort instructive. Il a dessiné, d'après des origi-

naux conservés dans les trésors des cours allemandes et d'après de vieux tableaux, un assez grand nombre de bijoux d'or et de pierreries ; c'est-à-dire des bracelets, des colliers, des boutons, des chaînes, des boucles de ceinture, etc. Tous ces objets, qui sont dus aux orfèvres du xvi* et du xvii* siècle, sont reproduits en lithographie coloriée. De cette façon ils peuvent servir de modèles aux orfèvres d'aujourd'hui qui ont négligé trop longtemps les couleurs vives dans la composition des bijoux.

AUTRICHE

L*ADMmisnATioii. — Le budget des beaux-aria. — Les écoles, les musées.

La liste civile.

En comparant l'état actuel des beaux-arts en Autriche et la part que le gouvernement prend à leur développement avec la triste situation dans laquelle ils se trouvaient il y a vingt ans, on peut éprouver une vive satisfaction ; néanmoins, il est de notre devoir de constater, que, dans ce pays, les classes dirigeantes, surtout les personnes qui ont une influence dans les affaires publiques, ne paraissent pas encore assez convaincues de l'utilité des beaux-arts au point de vue de la civilisation et de la richesse du pays. Il est des fonctionnaires, des députés influents, des hommes jouissant d'une haute position sociale qui croient que le gouvernement dépense déjà trop d'argent pour les beaux-arts, quoique les sommes attribuées par le budget à ces services paraissent, avec raison, minimes à quiconque connaît les budgets français et anglais .

On a beau déclamer en France contre la centralisation,

contre l'action prépondérante du gouvernement sur le domaine des beaux-arts et contre la fonction, inconnue ailleurs, de directeur des beaux-arts, en Autriche on ne Toit, on ne souhaite que le système français. Malgré les graves inconvénients qui en résultent, il est encore de beaucoup préférable à la bienveillante neutralité qu'un gouvernement observe vis-à-vis des beaux-arts et des artistes. L'art et les artistes en Autriche se ressentent des restrictions imposées au gouvernement par le budget, et maint artiste autrichien prospérant actuellement à l'étranger, à Paris ou à Munich, n'aurait pas quitté sa patrie, si l'État avait pu ici encourager les beaux-arts autant qu'il serait nécessaire.

En Autriche, l'administration des beaux-arts est du ressort du ministre des cultes et de l'instruction publique, mais ne forme pas une section à part et n'est pas même exprimée dans le titre officiel du ministre. Plusieurs conseillers du ministère s'occupent spécialement, mais pas exclusivement de l'administration des beaux-arts. 11 n'est donc pas possible de séparer leur traitement de la somme totale allouée aux fonctionnaires du ministère de l'instruction publique, et de préciser les sommes affectées à l'administration centrale.

Heureusement, les budgets des écoles des beauxarts et des autres instituts artistiques qui dépendent de l'État sont assez spécialisés et nous pouvons en donner une analyse.

Écoles des beaux-arts.

Académie des beaux-arts à Vienne, budget total ^ . . 278,750 fr.

École des beaux-arts à Craco vie. 40,000

École des beaux -arts appliqués à l'industrie à Vienne. . 4 27,500

1. Toutes les sommes indiquées dans notre article sont exprimées en francs, pour en faciliter au lecteur l'appréciation. Un florin antrichien vaut 2 fr. 50 centimes ; Tor français fait prime en Autriche, mais nous ne

Écoles de dessin.

Quatre Écoles de dessin à Vienne, budget total 22,500

École de dessin et de modelage à Inspruck (Tyrol). 43,500

École de dessin à Prague (Bohême) 47,800

École de dessin à Bninn (Moravie) 7,450

École de dessin et de modelage à Lemberg (Gallicie) . 8,250

[Musée de l'art et de Vindustrie à Vienne.

Budget total 485,000

A déduire les recettes du musée provenant de la

vente de photographies, plâtres et billets d'entrée. 40,000

Dépense nette de l'ÉUl 445,000

Commission centrale pour V exploration et la conservation des monuments historiques et artistiques à Vienne,

Travaux scientifiques 20,000

Frais de conservation des anciens monuments 40,000

Dépenses d'administration 2,500

Total 32,500

EncauragemefUs.

Dons de TÊtat à des artistes de mérite 4 2,500

Bourses ordinaires et extraordinaires 22,500

Commandes et acquisitions de l'État 37,500

Total 72,500

En dehors de ces dépenses pour les beaux-arts, que Ton peut éyaluer à 800,000 francs par an, le ministre dispose tous les ans d'une petite somme pour faire quelques acquisitions pour les collections de l'Académie des beaux-arts de

pouvons pas compter avec le cours changeant de la Bourse et nous avons pris pour base de nos comptes la valeur nominale du florin autrichien en relation avec celle 4u Iranc.

Vienne et du Musée dé Tart et de Findustrie. Malheureusement, la commission de la Chambre des députés ne partage pas toujours les bonnes dispositions du ministre actuel M. de Stremayr, et plus d'une acquisition ne peut se faire à cause de la résistance de la Chambre contre toute dépense de ce genre.

La liste civile et les beaux-^rts. Les Musées. — Le lecteur sera peut-être étonné de la juxtaposition des dépenses delà liste civile pour les beaux-arts et les musées ; pourtant elle s'explique par le fait que les grandes collections publiques n'appartiennent pas à l'État, mais à la maison impériale. Cette propriété, qui d'ailleurs n'aurait jamais pu être discutée, a été constatée, il y a quelques années, par un acte formel, et l'administration des collections de la maison impériale a été organisée sur une base très pratique. Toutes ces collections sont du ressort du grand chambellan de Sa Majesté Apostolique et sont divisées en trois groupes, dont chacun comprend plusieurs sections, savoir :

/" groupe (divisé en trois sections),

4** section : Antiquités égyptiennes (4,000 pièces environ).

V section : Bronzes et marbres de Tantiquitë à l'exception des œuvres préhistoriques et de celles du moyen âge et de la Renaissance (44,000 pièces environ).

3« section : Médailles et monnaies (428,000 pièces environ).

77^ groupe (divisé en deux sections).

4^« section : Objets d'art du moyen âge, de la Renaissance et modernes de tout genre, à l'exception des armes (4,000 pièces en* viron).

2* section : Armes et armures, à l'exception des armes antiques.

///• groupe (divisé en deux sections).

4'« section : Peintures (galerie du Belvédère), contenant 3,453 tableaux des écoles anciennes, 305 tableaux des écoles modernes. — An-

cienoe collection du château d'Ambras en Tyrol, contenant 4 ,537 tableaux. — Total 5,S95 tableaux.

Un atelier spécial pour la restauration des tableaux du musée impérial de peinture est affecté à cette section, t* section : Gravures, planches originales et bois, dont le nombre n'est pas encore constaté. Bibliothèque à Tusage des collections (40,000 volumes environ).

Il nous parait ioatile de fixer l'état provisoire dans lequel les collections d œuvres d'art de la maison impériale se trouvent actuellement ; nous réservons une ample description, et l'analyse de leur budget, qui n'est pas encore publié, pour l'époque à laquelle toutes ces collections se trouveront réunies dans le splendide édifice en construction qui leur est destiné et qui les recevra, assure-t-on, dans deux ans. Constatons, toutefois, que l'empereur dépense chaque année des sommes considérables en acquisitions d'œuvres d'art et que le grand chambellan actuel, M. le comte François Folliot de Grenneville, dirige le service des beaux-arts avec autant de zèle que de bienveillance. La gravure surtout, qui, parle temps qui court, réclame des encouragements pour ne pas tomber en désuétude, est redevable à M. le comte de Grenneville d'une munificence dont nous verrons bientôt les résultats.

L*Ii«iTiATivB pRivÂB. — Les Sociètés des beaaz-«rt9. — Société des artistes de Vienne. — Les Kunstvereine ou Sociétés des amis des beaux* arts, à Vienne, à Prague, à Gratz, à Inspruck, à Gracovie, à Lemberg, etc. — La Société de gravure, à Vienne. — Le Musée oriental*

L'initiative privée a une large part dans le mouvement artistique de l'Autriche, mais malheureusement celle-ci aime à se cacher devant la publicité, et pour cette raison

'uous ne sommes pas en mesure de donner, cette fois, à nos lecteurs toutes les indications qui seraient utiles. Même Pexcellent rapport officiels publié en 1878, sur ordre du ministre de Tinstruction publiques par M. le cheyalier Eitelberger, directeur du musée autrichien de l'art et de l'industrie, qui donne une ample analyse du mouvement artistique en Autriche depuis l'exposition universelle à Paris de 1867 jusqu'à celle de 1878, renferme une vaste lacune à l'égard de l'initiative privée et de l'art en province, et, cette année-ci, nous ne sommes pas plus heureux que l'illustre rapporteur officiel. Nous ne pouvons que passer en revue les plus importantes institutions de cet ordre.

Die Genossenschafl der bildenden Kuenstier inWien (Société des artistes à Vienne). — La Société des artistes à Vienne, constituée en 1861, est une société libre qui ne dépend aucunement de l'État. Son but est d'ofl'rir un centre social aux artistes de Vienne, d'organiser des expositions de leurs œuvres et de faciliter la vente de celles-ci.

Grâce à la libéralité de l'empereur qui lui a accordé un terrain vaste et bien situé, elle put, en 1868, construire un magnifique hôtel qui abrite le Cercle des artistes et renferme des salles bien agencées pour les expositions de la société. Nous parlerons plus tard de ces expositions, qui sont d'une grande importance à Vienne, et nous nous bornerons ici à constater les résultats du dernier exercice (novembre 1878-1879)« La société compte actuell^neot 24 membres honoraires, 367 membres ordinaires, 133 mem-

1 . Die Kunstbewegung in Oesterreich seit derPariser Weltawsiellung 1867. [m Auftraoe des kk. UMerrichts-Ministeriums dargestelUvon R, v.EUel' berger. Wien, 1878. (Le mouvement artistique en Autriche depuis TExpoeition universelle à Paris en 1867. Compte rendu publié sur ordre du ministre de rinBtraction publique par R. de Eitelberger. Vienne, 1878.)

bres extraordinaires. Les expositions ont produit une recette de k^M^ francs (droits d'entrée et catalogues vendus) ; la société a Tendu par son entremise 1/^5 œuvres d'art moyennant 63,500 fr. ; la sommé totale des recettes s'est élevée à 95,720 fr., la somme totale des dépenses à 93,900 fr. La société dispose d'un fonds de 120,000 fr. environ poursubvenir aux besoins des artistes nécex^^siteux et de leurs familles et d'un fonds de 30,000 fr. environ pour donner des avances à des artistes embarrassés momentanément.

Le bulletin-chronique de la société pour 1879 comporte plusieurs importants événements. La société a eu une large part dans l'arrangement du grand cortège historique de la ville de Vienne, à l'occasion des noces d'argent de Leurs Majestés, et ses délégués, MM. Makart et Schilcher (peintres), Streit et Wagner (architectes) et Kundmann (sculpteur) , ont pris une part influente dans la commission du conseil municipal de la ville pour l'organisation du cortège historique. La société a enlevé les suffrages de la population de la' capitale par l'activité qu'elle a déployée à cette occasion^ et la ville de Vienne a honoré la société en lui présentant deux exemplaires de la médaille frappée sur commande de la ville, en commémoration des noces d'argent. La société, de commun accord avec l'Académie des beauxarts, a adressé une pétition fort intéressante et bien conçue à la chambre des députés pour demander l'organisation d'expositions officielles analogues au Salon de Paris, en Autriche. En vertu d'une invitation du ministre de l'instruction publique, la société a pris part à l'exposition de Munich et y était représentée par le peintre Friedlaender; ie peintre d'Angeli et le sculpteur Pilgner faisaient partie du jury.

Let Kunstvereine (Sociétés des amis des arts). — En

Autriche comme ea France et en Allemagne, les Ktmstvereine (sociétés des amis des arts) représentent le mouyement artistique en province» et si ces sociétés n'existaient pas, les habitants de la province n'auraient presque jamais l'occasion de prendre part aux plaisirs artistiques dont jouit la capitale avec plus ou moins d'éclat. Nous ne savons au juste si les provinciaux se trouveraient fort malheureux le jour où un accident quelconque mettrait fin à leur Ktànstverein; nous pouvons seulement dire que, pour la plupart, des efforts incessants, l'exemple des gros bonnets de la province, des cotisations presque dérisoires, la distribution des primes et l'organisation des loteries dont les gros lots, certes, ne nous feraient pas rêver, suffisent à peine pour faire végéter ces sociétés. 11 est pourtant des exceptions et plusieurs d'entre elles exercent une excellente influence sur le développement des beaux*arts dans la province.

La plus importante société des amis des arts en Autriche est le Oesterreichische Kunstverein (société autrichienne des amis des arts à Vienne), fondée en 1850. Avant l'existence de l'hôtel de la Société des artistes et des expositions qui y ont lieu, ce Kunstverein était d'une importance capitale pour l'art autrichien ; ses salles étaient presque l'unique local où les artistes viennois et étrangers pouvaient, & Vienne, exposer et vendre leurs œuvres. La loterie organisée par le Kunstverein attirait le public, car, dans ce temps- là, les prix des tableaux étaient très bas et la société pouvait encore faire de belles acquisitions pour ses loteries; les primes mêmes que les membi'es reçoivent annuellement, gravures et lithographies, avaient une certaine valeur. Tout cela est changé depuis la construction de l'hôtel de la Société des artistes. Cet hôtel abrite l'art autrichien et les expositions qui y ont lieu nous font voir

la production récente de nos artistes, tandis qae le Kunstver" ein, dirigé avec un zèle louable et une habileté marquée dans les aflaires, s'efforce de mettre sous les yeux de ses yisiteurs la production étrangère et de Tendre autant que possible. Dans le but d'augmenter ses recettes le Kuntsverein a entrepris une culture spéciale du tableau à sensation, tels que la fameuse tôte de Jésus-Christ par Gabriel Max qui apparaît tour à tour les yeux ouverts ou fermés selon la distance à laquelle on la regarde, ou encore les tableaux de Gabriel Zichy, de Paris, que le Kunstverein nous a fait voir sous le feu ardent d'une forte batterie de becs de gaz, pour augmenter l'effet de leur coloris, semblable à certaines beautés de nuit qui n'aiment pas à s'exposer aux implacables rayons du soleil. Inutile de dire que les expositions du Kunstverein, par leur mise en scène et par le choix des tableaux, attirent même cette partie du public qui d'ordinaire se soucie peu des plaisirs délicats du beau. Ou reste, le Kunstverein de Vienne compte un grand nombre de membres, non seulement à Vienne, mais aussi dans les provinces de l'Autriche, en Hongrie et en Allemagne, quoique ses loteries et ses primes ne soient pas des plus alléchantes ou des mieux dotées. Il est vrai qu'une cotisation de vingt-cinq francs, moyennant laquelle tous les membres ont le droit de libre entrée dans toutes les expositions de la société, ainsi que celui de participer à la loterie annuelle et de recevoir chaque année une prime, ne permet pas à l'administration de la société d'être trop rigoureuse pour le choix.

La société publie tous les trois ans un compte jrendu un peu trop sommaire auquel nous empruntons les chiffres suivants pour l'exercice triennal décembre 1874-novembre 1877 :

Boceltes : Cotisation et vente des lots 246,231 fr.

— Exposition (droit d'entrée, catalogue et ves-

tiaire) 96,930

Dépenses: Frais d'administration et des exposition.-^. . . 237,450

— Prix des tableaux vendus par Tentreroise de

la société 217,343

(Dans cette somme sont compris 406,346

que la société a dépensés pour faire Tacquisition des tableaux pour sa loterie et des primes.).

Jusqu'à la un de 1877, dans les yingt-sept ans de son existence, la société a exposé 29,862 œuvres d'art et vendu par son entremise une certaine quantité d'oeuvres moyennant la somme totale de 3,222,022 francs. Gela représente une moyenne de 119,381 francs par an que le Kunstverein procure aux artistes.

En 1879, le Kunstverein a obtenu l'insigne faveur que l'empereur s'est déclaré protecteur de la société et a affecté un prix annuel de 300 ducats (3,500 francs environ) pour ses expositions.

La Gesellschafl patriotischer Kunstfreunde (Société des amis patriotiques des beaux-^rts) à Prague est le plus important Kunstverein après celui de Vienne. La société de Prague a été fondée, en 1796, par huit membres d'ancienne noblesse du royaume de Bohême et entretient à ses frais une école de peinture qui compte environ 80 élèves; elle a aussi fondé un musée de peinture à Prague composé aujourd'hui d'environ 400 tableaux qui appartiennent à la société; elle a créé un fonds pour acheter des tableaux provenant de l'école moderne de l'Autriche et un fonds pour conserver les anciens monuments artistiques du royaume de Bohême et pour en ériger de nouveaux. En dehors de

ces entreprises artistiqaes, la société organise des expositions et des loteries comme le Kunstverein de Vienne.

Nous avons encore les Kunstvereine à Gratz (Styrie), Inspruck, Lintz et Salzbourg qui cultivent l'art autrichien et allemand, les Kunstvereine à Gracovie et à Lemberg qui se dévouent aux artistes polonais, le Kumtvereinàe Trieste qui a un penchant pour l'art italien, les À'tim/t>6reine de Budweis et de Beichenberg en Bohême, et de Brunn en Moravie, qui ne sont que des dépendances de la société de Prague, et le Kunstverein à Klagenfarth (Garinthie) qui est alimenté par celui de Vienne. Toutes ces sociétés sont organisées sur la même base que celle de Vienne, et malgré l'exiguïté des moyens dont la plupart d'entre elles disposent, les Kvmtvereine sont d'une grande importance pour le mouvement artistique dans les provinces, qui cesserait complètement si les modestes foyers de ces sociétés laissaient s'éteindre le feu sacré de l'art.

N'oublions pas trois sociétés qui se dévouent exclusivement à l'art chrétien : l'Académie chrétienne à Prague, avec une section spéciale pour les beaux-arts; le Kumtverein chrétien du diocèse de Seckau (Styrie), et \e Kunstverein chrétien du diocèse de Brixen (Tyrol). Ces sociétés ont pris une excellente influence sur la restauration des anciennes églises et sur l'architecture et la décoration des églises récemment construites sur leur territoire.

La Geseilschaft fur vervielfxltigende Kunst à Vienne (Société de gravure). — Gette société a été fondée en 1871 danslebut de propager les arts de reproduction en Autriche et en Allemagne et d'encourager la gravure qui commençait à dlspa*^ raltre complètement devant les succès de la photographie* La société commande de grandes gravures qu'un éditeur ou un artiste pourraitdifûcilemen tentreprendre ft causedes frais

et de la longueur du travail; elle encourage Teau-forte, surtout l'eau-forte originale des peintres autrichiens et allemands, etprend une part active au développement des nouveaux procédés gui facilitent par la photographie la reproduction artistique des œuvres d'art. Les publications de la société sont divisées en publications ordinaires, que tous les membres reçoivent moyennant la cotisation» et en publications extraordinaires, qui se vendent séparément. Les publications ordinaires se composent de plusieurs grandes gravures et eaux-fortes, d'après les maîtres anciens et modernes, qui forment dans leur choix systématique deux ouvrages destinés à la reproduction des tableaux des anciens maîtres dans les collections publiques de l'Autriche et de l'Allemagne, et des meilleurs tableaux des écoles modernes de l'Autriche et de l'Allemagne.

En dehors de ces grandes gravures et des primes gravées au burin et à l'eau-forte, que la société offre tous les ans gratuitement À ses membres ordinaires, celle-ci publie la revue illustrée Die grapMschen Kûmte, fondée en 1878 et paraissant par trimestre. Cette revue traite spécialement de la gravure et de l'eau-forte en Autriche, en Allemagne et à l'étranger; elle recherche les nouveaux procédés de reproduction, publie des articles de fond sur la peinture et la gravure et donne des analyses illustrées de tous les importants recueils artistiques qui se publient dans le^courant de Tannée. Les illustrations de la revue ont toujours une valeur artistique et sont imprimées avec beaucoup de soin ; la revue est aujourd'hui le seul journal en Autriche et en Allemagne qui contienne des gravures à l'eau-forte, héliogravures, yoire même des impressions photographiques tirées dans le texte. Les publications extraordinaires sont destinées à la vulgari* sation des musées étrangers dans leur totalité, tels que la

Galtrie nationale de la Hongrie (ancienne collection Esterhazy) dont tous les tableaux importants sont reproduits en gravures et eaux-fortes hors texte et dans le texte» et à la reproduction des compositions formant un ensemble, telles que les compositions de Fûhrich pour illustrer l'histoire de Tenfant prodigue où la série merveilleuse des dessins de Durer connue sous la dénomination de Die grime Pastion (la Passion verte) dont la publication se prépare actuellement. Un abonnement spécial est ouvert pour la revue IHe graphischen Kimste et pour les chefs-d'œuvres de l'art chrétien publiés par la société.

La société se compose de membres fondateurs dont le nombre est fixé à 100 et qui payent une cotisation de 125 francs et de membres qui payent une cotisation de 37 francs 50 centimes. Les membres fondateurs reçoivent toutes les publications ordinaires en épreuves d'artiste tirées à 100 exemplaires seulement et la revue JOie graphischen Kûnste dans une grande édition de luxe tirée également à 100 exemplaires ; ils reçoivent en outre les gravures et eaux-fortes hors texte et tirées dans le texte de la revue en épreuves avant la lettre, tirées à part et sur papier de grand format. Les membres reçoivent toutes les publications ordinaires en épreuves avec la lettre sur chine, et la revue Die graphischen Kiimte, L'administration de la société et la direction de la revue se font gratuitement. L'administration centrale est confiée au conseil des directeurs (sept membres) ; tous les membres fondateurs et un certain nombre de délégués des membres ordinaires forment le conseil des curateurs convoqué au moins deux fois par an pour recevoir les comptes rendus et conseils des directeurs et pour statuer sur les nouvelles commandes à faire. Une commission spéciale composée de trois écrivains d'art est

instituée pour donner son avis sur les sujets à reproduire. Un rédacteur en chef» qui fait partie du conseil des directeurs, dirige la revue Die graphischen Kûnste et le bulletin de la société Mittlmlungen der GeseUschafî fur vervielfaeltigende Kunst annexé à la revue.

La situation que nous occupons^ à la Société de gravure ne nous permet pas d'en dire davantage et nous fait un devoir de nous borner à emprunter simplement quelques chiffres aux rapports des bulletins. La société qui, en 1872 (première année), n'avait que 64,440 francs de recette, perçut, en 1878, 127,865 francs et dépensa 120,000 francs environ en honoraires d'artistes et frais. L'imprimerie de la société, fondée en 1876, pour y faire imprimer toutes les gravures et eaux-fortes publiées par la société est la plus grande de rAutriche; plusieurs notables éditeurs de l'Allemagne et de la Hollande y font imprimer les gravures pour leurs publications. La société compte presque la^moitié de ses membres en Allemagne, un quart se trouve en Autriche, notamment à Vienne, le reste en Angleterre, en France, en Russie, et surtout dans les États- Unis.

Onentalisches Muséum (Musée oriental). Une société s'est formée, il y a quelques années, pour fonder et entretenir un musée destiné à l'art et à l'industrie de l'Orient. Ce musée a été installé définitivement au mois de décembre 1879» dans un superbe emplacement du palais de la Bourse.

1. M. Oskar Berggruen, notre excellent collaborateur, qui a écrit pour V Année art\stùi\Âe cÇi chapitre sur l'Autriche, est un des membres les plus actifs du conseil de la Société do gravure de Vienne. Cest lui aussi qui dirige avec autant de goût que d'érudition la revue Dia Graphischen Kiinste' (A^ottf de Vauteur.)

Les Expositions.

Un des résultats obtenus en France par la centralisation en matière de beaux-arts, est le Salon, qui présente pour ainsi dire le bilan artistique de chaque année. En Autriche, il y a bien, à la vérité, des expositions de tableaux mais il n'y a pas de Salon. Cependant l'utilité, yoire même la nécessité de cette institution, est déjà tellement reconnue que l'Académie des beaux-arts, de commun accord avec la Société des artistes, a fait des démarches pour établir un Salon à Vienne. Les grandes expositions printanières dans les salles de l'hôtel de la Société des artistes {Kûnstlerhaus) offraient, il y a quelques années, un ensemble assez varié et assez complet de la production des artistes autrichiens pendant l'année précédente ; mais depuis la catastrophe financière de 1873, dont les rudes secousses se font encore sentir dans toute la vie sociale, les amateurs-acheteurs sont devenus très rares; la production d'oeuvres d'art a diminué dans des proportions vraiment désolantes, et les heureux artistes clairsemés qui vendent encore et qui reçoivent des commandes délivrent leurs tableaux aux propriétaires sans guère se soucier de l'exposition. La grande exposition, dite annuelle, dans l'hôtel de la Société des artistes, en avril et mai 1879, présentait le spectacle navrant d'une production réduite aux dernières exigences du marché : le portrait, le petit genre, le petit paysage et la nature morte, enfin ces sortes de peintures, que le public demande au jour le jour, dominaient, tandis que les tableaux qui exigent de plus longues réflexions, brillaient surtout par leur absence* En effet, nous ne croyons pas que sans l'intervention du

gouTernement, sans la création d'une institntion analogue au Salon de Paris, sans une dotation convenable de TÉtat pour le Salon de Vienne, le triste état actuel de la production artistique en Aulriche puisse être amélioré. Nous souhaitons d'autant plus que la pétition de TAcadémie des beaux-arts et de la Société des artistes, dont nous ayons parlé et qui a été chaudement recommandée au gouvernement par la Chambre des députés, arrive à bon port que presque tous les éléments du futur Salon de Vienne existent déjà et qu'une dépense annuelle de 120,000 francs tout au plus suffirait largement pour créer l'institution que nous désirons. L'Académie des beaux-arts dispose de bourses et de prix provenant de diversiegs qui s'élèvent à 50,000 francs par an; l'archiduc Charles-Louis, en sa qualité de protecteur de la Société des artistes, a fondé, en 1874, trois médailles d'or à décerner par un jury d'artistes à l'exposition annuelle dans le Kûnstlerhaus ; d'autre part, l'hôtel des artistes offre des locaux très bien agencés pour un Salon. L'État n'aurait donc, premièrement, qu'à se réserver de faire exclusivement au Salon ses acquisitions d*œuvres d'art, secondement qu'à augmenter un peu le budget de ces acquisitions : de cette manière il serait facile de créer ce que nous demandons. Il faut espérer que l'année prochaine nous pourrons intituler le chapitre présent: le Salon de Vienne. L'exposition dite ^ermeinenie an Kûnstlerhaus, qui est continuellement ouverte— elle ne ferme qu'aux mois de juillet et d'août — nous a fait voir plusieurs importants tableaux. Citons d'abord V Autel votif An peintre Hans Canon, offertà Leurs Majestés, à l'occasion de leurs noces d'argent, par les enfants de l'auguste couple et réunissant les portraits de la famille iftipériale, tableau remarquable par ses dimensions et par son faire, mais qui manque absolument d'originalité.

L'ART A L*ÉTRANGER (ADTRICHE). 301

L'arrangement de ce triptyque, la composition du tableau central, les détails ne sont qu'un pastiche du meryeilleux Autel de Saint-Iîdephonse de Rubens au musée impérial du BelTédère, et nous ne pouvons pas même admettre que limitation soit bien réussie et que le style grandiose du maître flamand ait été compris par le peintre moderne. Le coloris présente les coxileurs de Rubens, moins leur éclat, et,cequi est pire encore, moins leur harmonie. Un autre cadeau artistique présenté à Leurs Hajestés,le tableau deDefregger, André Hofer recevant des cadeaux de V empereur François au château impérial à Inspruck, peut être considéré comme un chef-d'œuTre de l'école moderne de l'Autriche ; c'est un beau spécimen du genre historique qui, par son sujet, par sa composition et par les excellentes qualités de sa peinture a enlevé les suffrages des artistes aussi bien que du public. Le Hilton de Hunkacsy et V Ambassade du roi Ladislas a la cour de France de Brozik sont trop connus en France pour que nous fassions autre chose que les mentionner. En dehors de ces tableaux, nous devons encore dter; la Bataille entre Vordre Teutonique et les Polonais à Griinwald, par Matejko. Gomme d'ordinaire, Matejko a emprunté à l'histoire de sa race une page glorieuse pour broder sur le canevas historique un récit plein de détails intéressants et pittoresques; mais cette fois-ci l'artiste n'a pas réussi à dominer la machine énorme qu'il s'est construite, la -composition offusque les yeux par la foule de détails amoncelés à la surface de la toile immense, et le premier plan surtout est une mêlée inextricable de têtes et de membres humains, de chevaux, armes, armures, riches étoffes, enfin de tous les éléments pittoresques d'une bataille en plein moyen Âge. Quelques épisodes cependant témoignent du grand talent de l'artiste; les têtes de race des chevaliers germaniques et polonais

302 L'AIINÉE ARTISTIQUE.

sont très bien caractérisées, les raccourcis les plus vertigineux sont enlevés avec une vraie maestria, et les natures mortes, dont le tableau fourmille, les splendides étoffes, bannières, harnais, casques, armures, feraient rêver Philippe Rousseau et Desgoffe.

Ajoutons encore que Ton organise depuis quelque temps des expositions de gravures et eaux-fortes modernes dans le Kûnstlerhaiis. Le public auquel la gravure moderne, surtout celle de la France et de l'Angleterre, était presque inconnue auparavant, commencée s'intéresser aux épreuves signées : Jacquemard, Flameng, Waltner, Rajon, Buhot, Greux, Lalauze, Fantin-Latour, Herkomer, Monteflore, Heseltine, etc., et nous espérons que, dans un temps donné, le jpublic autrichien prendra goût à la gravure et à l'eau-forte, qui jusqu'à présent n'ont trouvé chez nous qu'un cercle très restreint d'amateurs.

Les expositions dans les salles du Kunstverein n'ont rien off^ert, cette année-ci, qui puisse intéresser les lecteurs ; presque tous les tableaux d'une certaine importance étaient venus de l'étranger, notamment de l'Allemagne. Pendant l'été de 1879 les objets présentés à Leurs Majestés à Toccasion de leurs noces d'argent ont été exposés dans le Kunstverein, mais les œuvres d'art s'y trouvaient tellement en minorité qu'il n'y a pas lieu de nous en occuper ici.

Le Musée de l'art et dellndustrie à Vienne expose d'une façon permanente dans des salles magnifiques des objets d'art qui sont enlevés après quelques semaines et remplacés par d'autres. Plusieurs fois déjà le musée a organisé d'importantes expositions spéciales, par exemple une exhibition très curieuse des anciens tableaux qui se trouvent dans les collections particulières de Vienne; mais en 1879, il n'y a eu qu'une très intéressante exposition héraldique qui rem*

fermait plusieurs objets et des manuscrits d'une certaine valeur artistique. Les expositions d'œuvres d'art et de produits des arts appliqués à l'industrie que le musée organise chaque année vers Noël et que le public appelle Expositions de Noël (Weilf^nachts Ausstellung) sont devenues d'une grande importance; les artistes industriels travaillent pour cette exposition et font de leur mieux pour s'y distinguer^ et il est de bon ton à Vienne d'acheter les étrennes à l'exposition de Noël au musée. Inutile de dire que le savant directeur de cet établissement, le chevalier Eitelberger, qui a créé le Musée d'art et dellndustrie et toutes les institutions qui s'y rattachent, veille à ce que les objets admis à ces expositions soient marqués au coip de Tart, afin qu'elles exercent une bonne et salutaire influence sur le goût du public.

Les livres d*art.

Il y a vingt ans, les publications artistiques étaient presque inconnues en Autriche ; on se bornait à importer ce que l'Allemagne produisait et quelques rares amateurs seulement étaient en relation avec les éditeurs français et anglais. Aujourd'hui l'Allemagne ne produit presque rien qui puisse être comparé aux grands ouvrages artistiques et éditions de luxe qui ont été publiés à Vienne pendant les dernières années;'et de deux revues artistiques paraissant en allemand, la Zeitschrifl fur bildende Kunst et les GraphischeKûnste, l'une est rédigée et l'autre rédigée et imprimée à Vienne. Pourtant nous devons avouer que les éditeurs de l'Autriche n'entrent presque pour rien dans la publication des livres d'art ; c'est au grand chambellan de l'empereur, M. le comte François Folliot de Grenneville, c'est à l'imprimerie I. et R. de la cour

et de l'État, et ft la société de gravure de Vienne, que nous sommes redevables de ces entreprises. Nous avons déjà parlé du précieux concours que M. le comte de GrennevUle a prêté à la gravure en Autriche ; les publications qu'il a encouragées en 1879 font voir que ses soins pour les arts de reproduction n'ont pas cessé. Citons d'abord une grande et superbe gravure au burin d'après nature, rÈglise de Saint-Charles- Borromée, à Vienne, par B. Bûltemeyer, qui continue la série des gravures d'après les plus importantes églises de notre capitale commandée par le grand chambellan ; ensuite l'ouvrage Paysages historiques de VAtUriche- Hongrie, que le peintre-graveur, L.-H. Fischer, publie avec subvention de Sa MaJQsté Apostolique. Cet ouvrage contient de grandes eaux-fortes d'après nature, représentant lescontrées d'Autriche-Hongrie ayant un intérêt historique, et un texte orné d'eaux-fortes et de reproductions de dessins. C'est une vraie édition de luxe qu'un éditeur n'aurait pu entreprendre à ses risques. Une autre récente publication : Armoiries de la maison impériale d* Autriche^ est aussi d'un grand intérêt archéologique et historique. On avait retrouvé dans la splendide collection d'objets d'art provenant du château Ambras, en Tyrol, 34 grands bois gravés dans le style de la Renaissance, dite allemande, représentant les armoiries de toutes lès provinces qui ont appartenu à l'Autriche, à l'époque de Charles V, et plusieurs sujets de décoration tels que panoplies, figures allégoriques, etc. Ces bois, dont la destination est inconnue et dont on n'avait encore jamais fait usage, ont été publiés sur ordre de M. le comte de Grenue-

ville dans une superbe édition de luxe avec un texte curieux du docteur Albert Ilg, conservateur de ladite collection impériale. L'imprimerie I. et R. de la cour et de l'État, établissement dont l'installation est des plus complètes.

L*ART A L'ÉTRANTÏER (AUTRICHE). 305

continue, sous la direction intelligente de M. le chevalier Beck, à encourager les publications artistiques età fabriquer de belles éditions de luxe. Les magnifiques publications de la collection impériale d'armes et armures et du trésor impérial, que M. Leiner a entreprises sur Tordre de M. le comte de Grenneville, ont été complètement exécutées dans les ateliers de ladite imprimerie; elle continue à publier un magnifique ouvrage Les anciennes Églises byzantines, par D . Pulgher, orné de chromolithographies faites dans ses ateliers; elle a publié en 1879 un ouvrage très remarquable sur VÈglise du Saint-Sauveur, à Vienne, par M. Thausing, orné de gravures, eaux-fortes et gravures sur bois, et une très curieuse monographie sur l'ancien château dit de l'Étoile {Schhss Stem) à Prague, précieux monument de la Renaissance en Autriche qui mérite les soins que la cçmmission centrale pour l'exploration et la conservation des monuments artistiques et historiques à Vienne lui a prodigués. La î^eviieDiegraphischen Kûnste, la seule publication en Autriche et en Allemagne qui tire des gravures, eaux-fortes et impressions photographiques dans le texte, est également imprimée à l'imprimerie de la cour et de l'État. Malheureusement, son budget àfiecté à ces publications artistiques est très restreint, et l'imprimerie ne peul pas entreprendre autant d'ouvrages que nous le désirerions dans l'intérêt du développement des arts de reproduction en Autriche.

La Société de gravure a publié, en 1879, deux grandes gravures au burin d'après les tableaux Ganymède et Jupiter et lo du Corrège au musée du Belvédère, puis une curieuse gravure sur bois imprimée en couleurs (chromo-xylographie) d'après une aquarelle de Adriaan vaq Ostade, deux grandes héliogravures d'après Pausinger et Schaeffer, représentant des sujets de chasse, et le premier volume de la

revue Die graphischen Kûnste^ qui contient quatorze gra* vures et eaux-fortes hors texte et une centaine de gravures, eaux*fortes, héliogravures et gravures sur bois dans le texte. Les héliogravures sont faites pour la plupart à l'institut cartographique militaire de Vienne, qui se sert avantageusement de ce procédé pour les excellentes cartes géographiques que l'institut fabrique en grandes quantités à l'usage de l'armée autrichienne ; l'intelligente direction de l'institut comprend parfaitement que les travaux artistiques commandés par la société de gravure sont une très utile école pour ses photographes et ses graveurs. La Société de gravure prépare actuellement un très remarquable ouvrage que la ville de Vienne lui a confié : une publication artistique du cortège historique organisé par la ville de Vienne à l'occasiçn des noces d'argent de Leurs Majestés. C'est la première fois que la ville de Vienne a entrepris une pareille publication, et la société de gravure était, sans contredit, l'unique éditeur à Vienne, auquel le conseil municipal de la ville aurait pu confier un travail aussi important et aussi coûteux. Le célèbre aqua-fortiste Unger a entrepris, il y a quelques années, une splendide publication artistique concernant le musée impérial du Belvédère. Elle consiste en grandes eauxfortes d'après les* principaux tableaux du musée, accompagnées d'un texte du professeur Charles de Lûtzow que l'artiste a orné de charmantes petites eaux-fortes. Notre notice bibliographique donne les détails de cette publication^; nous ajouterons seulement que la pointe souple et spirituelle de Unger se prête à merveille à toutes leis sujets et à toutes les écoles, bien que les maîtres hollandais, notamment Rembrandt et Hais, constituent le légitime domaine de cet

* Voy. plas loin, au chapitre de la Bibliographie^

aqua-fortiste. En 1879,roayrage a fait de grands progrès, et l'artiste préparé vaillamment plusieurs livraisons pour l'année prochaine.

Chronique de l'année.

Les noces d'argent de Leurs Majestés ont amené deux événements intéressants qui méritent dé trouver place même dans notre revue sommaire du mouvement artistique en Autriche durant l'année passée. Le 2k avril 1879 a eu lieu la consécration de l'église du Saint-Sauveur, dite votive, dont la pierre fondamentale avait été posée le 2k avril 1856, pour fêter l'anniversaire de la bénédiction nuptiale de Leurs Majestés. Cette église a ouvert la première brèche dans les murs de l'ancienne cité de Vienne et le développement de ^ notre architecture moderne ainsi que la renaissance des beaux-arts en Autriche, qui a eu lieu dans les vingt dernières années, se rattachent à ce monument, lequel fait le plus grand honneur à son architecte, M. le baron de Ferstel, et à tous. les artistes qui ont contribué à la décoration artistique de l'église. A ceux de nos lecteurs qui s'intéressent à l'histoire de la construction de l'église votive et aux détails artistiques et techniques nous recommandons le bel ouvrage du professeur Thausing, cité dans notre notice bibliographique. . *

Trois jours plus tard, le 27 avril 1879, a eu lieu le grand cortège historique organisé par la ville de Vienne pour célébrer les noces d'argent de Leurs Majestés. L'importante démonstration que présentait cette fête de famille, à laquelle prenaient part tous les habitants de la capitale et les députations envoyées par toutes les provinces de Tem-

pire, a vivemeat occupé le monde politique ; mais dans cette reYue, nous devons nous borner k enregistrer le côté artistique de Tévénement. Pour la première fois, en Autriche, les beaux-arts étaient descendus dans la rue; pour la première fois toute la population de la capitale était vivement impressionnée par une manifestation artistique. Hans Makart, qui avait assisté aux fêtes nationales de la ville d*Anvers en 1877 pour célébrer le troisième centenaire de la naissance de Rubens, s'était inspiré du génie décoratif du maître flamand pour l'organisation du cortège de la ville de Vienne ; le public savait et sentait que nos artistes faisaient les honneurs de la ville de Vienne à Leurs Majestés, et en acclamant le peintre Hakart à l'instant où il passait à la tête du groupe des artistes devant le pavillon impérial, le peuple prouvait qu'il comprenait l'importance des beauxarts pour le bien-être général d'un pays. Le splendide ouvrage que la ville de Vienne fait publier par la société de gravure, conservera les détails artistiques du merveilleux cortège à la postérité; mais malgré la beauté de ces tableaux, le fait même du cortège et la part que toute la population de Vienne y a prise, occuperont, nous en sommes certains, beaucoup plus les historiens autrichiens de Tavenir.

Les ventes de la saison.

Quiconque a assisté au spectacle bruyant d'une vente à l'hôtel Drouot et a suivi les péripéties fortuites ou prévues que subissent si souvent les pièces capitales d'une collection en renom serait vivement étonné et, avouons-le, quelque peu désappointé s'il prenait part à une vente en Autriche. L'institution des ventes, si vieille et si accréditée en France,

et soutenue depuis le commencement du xix* siècle par les

lois réglant les successions, n'existe ici, pour les objets

d'art, que depuis une dizaine d'années, car les ventes aux

. enchères étaient auparavant très rares, tout à fait acciden-

telles et n'avaient pas ce caractère d'un agent du mouvement artistique qu'elles possèdent en France depuis deux siècles. Même aujourd'hui il n'existe encore ni un local officiel ni un personnel spécial et autorisé. Sauf le cas où le tribunal ordonne une vente par cpntrainte, le propriétaire d'une collection d'œuvres d'art est libre de faire la vente ou â domicile, ou dans n'importe quelle localité, et l'unique personnage officiel assistant à la vente est le délégué de la municipalité chargé de constater le droit des pauvres que chaque vente volontaire doit payer, et de veiller sur les formalités prescrites par la loi. Cependant, dans ces derniers dix ans, certains usages se sont formés qui se rapprochent beaucoup des coutumes françaises et qui tendent peu à peu à passer dans la législation ; plusieurs escroqueries fameuses, et notamment la spoliation inouïe de la galerie d'un membre de la famille impériale faite par son conservateur au profit d'un brocanteur, ont, dans les dernières années, trop prouvé les avantages de contrôle permanent et efficace que présente le système français pour que, en Autriche, une réforme puisse rester ajournée plus longtemps.

La construction de l'hôtel de la Société des artistes {Kûnstkrhaus) , dont nous venons de parler, a offert aux artistes et aux amateurs un home qui se présentait en même temps comme le meilleur local pour les ventes. £t, en effet, c'est là qu'ont eu lieu presque toutes celles qui étaient importantes dans ces derniers temps; c'est là que se sont dispersées la splendide galerie Gsell, les collections KoUowrath,

Oelzelt et autres. Les ventes sont beaucoup moiDS broyantes et incommodes qu'à l'hôtel Dronot ; 1^ amateurs notables sonl assis dans les premiers rangs comme un aréopage et leur attitude décide presque toujours du sort d'un tableau dans la. Tente. Les objets ne leur sont pas montrés à distance; au contraire, ils circulent dans leur groupe et très souTent an amateur se fait apporter immédiatement avant le fatal coup de marteau encore une fois la pièce disputée pour la laisser passer dans les mains de son compétiteur ou pour augmenter la dernière enchère. Du reste, les passions des amaleurs ne sont pas encore aussi ardentes qu'à Paris et la stratégie des ventes n'est pas encore au même point développée qu'à l'hôtel Drouot. Il est des collectionneurs qui cultivent spécialement un certain maître et qui, lorsqu'un tableau de leur maître se présente, sont, pour ainsi dire, les acquéreurs en titre. Leurs droits sont respectés non seulement par les autres amateurs, mais aussi par les personnes qui dirigent la vente, et, en général, celles-ci ne profitent que rarement de la prédilection spéciale d'un amateur pour hausser le prix de son objet.

La direction des ventes est ordinairement confiée aux marchands de tableaux qui publient le catalogue, qui attirent les amateurs étrangers, qui s'occupent de tout, mais qui ne sont responsables de rien, sauf de l'argent qui leur a été versé et du crédit qu'ils ont donné pour leur compte à un acheteur. Plusieurs marchands de tableaux qui dirigent les ventes à Vienne, tels que HH. Kaeser, Miethke, Wawra, Posonyi remplissent en même temps les fonctions d'expert, et leur nom offre, dans une certaine mesure, la garantie qu'on ne trouvera pas avec eux des croûtes ornées d'attributions apocryphes, mais des objets sérieux et dignes de Tattention et du déplacement des amateurs. Leurs catalogues sont soi-

gnés, rédigés avec assez de conscience et de connaissance de la matière, et très souvent accompagnés d'eaux-fortes ; nous pouvons même constater que le public commence à exiger des catalogues illustrés et munis d'une introduction portant la signature d'un écrivain d'art connu ; il prend la méfiance des ventes interlopes qui ne sont pas dirigées par les experts que nous venons de citer.

N'oublions pas une spécialité : les ventes de gravures et dessins des maîtres, dirigées par H. Wawra. Ce dernier est un marchand d'estampes doublé d'un profond connaisseur, rompu à toutes les ruses que la photographie a mises à la disposition des habiles contrefacteurs ; ses catalogues témoignent d'une rare érudition ; ils sont rédigés d'une manière très consciencieuse et ornés de belles reproductions des pièces capitales de la vente ; on est toujours sûr de ne pas attraper une épreuve douteuse dans une vente dirigée par M. Wawra. Par là, il a monopolisé les ventes de gravures, et toutes les grandes collections dispersées dans les quinze dernières annés ont passé par ses mains. Inutile de dire*que le public de telles ventes est très restreint et que tous les amateurs se connaissent entre eux; très souvent on ne trouve dans la salle à manger de l'hôtel du Canard d'or — localité traditionnelle pour les ventes de gravures — qu'une douzaine d'amateurs. Ce jury est asSis, muet et impassible autour d'une table couverte du solennel drap vert, et aime à faire ses acquisitions par des gestes ; chacun connaît les passions de son voisin et les respecte ; H.Wawra présente chaque épreuve tout d'abord à l'amateur qui cultive le maître ou le sujet, et plus d'un Jupiter collectionneur des Rembrandt, des Durer, des Van Dyck ou des Nanteuil fait l'acquisition d'une pièce de son maître supereilia movens, sans mot dire.

Il Dous reste encore à expliquer pourquoi, en Autriche les Tentes sont peu nombreuses et rarement importantes. D'abord on collectionne à peine depuis cinquante ans à Vienne. Il est yrai que plusieufs galeries ont été fondées à une époque plus reculée, mais celles-là sont extra commerdum, car elles font partie du majorât de la famille de leurs possesseurs. En France, une galerie magnifique comme celle du prince de Lichtenstein ou comme la merveilleuse collection de dessins et de gravures de l'archiduc Albert, connue sous le nom de VAlbertine, dont la vente ferait rêver dans son tombeau feu Mariette, — nous ne citons que des collections particulières di pnmo cartello, — auraient été dispersées depuis longtemps en vertu du partage égal des successions, et auraient formé, à plusieurs reprises, le noyau de nouvelles collections qui se seraient écroulées déjà dans leur temps sous le marteau du commissaire-priseur, tandis qu'en Autriche, Dieu merci, tous les objets de ces collections restent inaliénables et ne roulent pas dans les ventes comme les richesses artistiques de la France en dehors du domaine public. Les collections bourgeoises qui se sont ftrmées, à Vienne, dans les derniers cinquante ans, ont, jusqu'à présent, alimenté les ventes, mais les plus importantes entre elles n'existent plus, et la catastrophe financière de 1873 a 'anéanti les germes des nouvellesi collections, commencées par plusieurs boursiers en veine, et avortées par suite de la dégringolade de ces prétendus amateurs.

Les petits amateurs qui pullulent en France, et dont presque chacun possède quelques belles pièces, ont toujours été très rares en Autriche, car la richesse répandue dans les moyennes classes en France n'existe pas de la même façon dans le premier pays. A présent, on ne collectionne presque plus en Autriche, et, pour dire la vérité.

nons voyons peu d'occasions de ventes pour l'aTenir. Après avoir tracé la physionomie générale des ventes, non» allons enregistrer les plus considérables. La saison de 1879 n'en a pas produit beaucoup, mais, pourtant, elle a vu disperser deux des plus belles collections particulières de l'Autriche.

VENTE OELZELT 18-19 novembre 1878

[Le chevalier Antoine de Oelzelt, architecte distingué qui a eu une large part dans les grandes constructions du nouveau Vienne, était un de nos plus heureux collectionneurs ; heureux à cause des moyens dont il disposait pour ses acquisitions et dans le choix de celle&-ci. Dans les dix dernières années, une suite de ventes importantes, telles que les Tentes Arthaber, Galvani, Eckmayer, Fellner, Gsell, Kollowrath, Kotzian et autres, avaient contribué à former en Autriche la collection de tableaux modernes la mieux choisie, et les acquisitions que M. Oelzelt faisait en dehors des ventes étaient toujours à la hauteur des pièces capitales qu'U avait repêchées dans la dispersion des galeries que nous venons de nommer. Plusieurs illustres maîtres de l'École de Vienne avant 18/i8, tels que Danhauser, WaldmûUer et Gauermann, étaient mieux représentés dans la galerie Oelzelt que dans le musée impérial et dans les autres collections publiques et particulières ; on y rencontrait les meilleurs artistes modernes de l'Autriche, tels que Pettenkofen, Makart, Hatejko, Defregger et Kurzbauer; l'Allemagne y était représentée par Knaus, Lessing, les deux Achenbach et Leu ; la Suisse, par Calame, Vautier et KoUer ; la France, par quatre Diaz et cinq Troyon, par Guillemin,

Isabey, lAqueplao et Ziem; la Belgique, par Hadou, Verboeckhoven, Verlat etWillems; l'Italie, par Antonio Rotta. Cette superbe collection, contenant 92 œuyre^ a été vendue en deux vacations par M. Kaeser, marchand de tableaux très expert, qui a dirigé la vente avec le même succès que les ventes Arthaber, Kotzian, Fellner et plusieurs autres aussi importantes à Vienne. Les prix ont été assez élevés, quelquefois même exagérés. Citons les plus remarquables tableaux :

Le Bâtardeau inondé, par Andréas Achenbach (12&/188 centimètres), 17,730 francs; Scy lia et Charybde, pdx le même, 10,025 fr.; Rivage près de Naples, par Oswald Achenbach, ' 12,500 fr.; Forêt secouée par Vorage, par Calame (tableau magnifique, 152/216 centimètres), 30,000 fr.; Nymphes endormies, par Diaz, 1 fib^ tr.\ la Sultane fçivoriu, par le même, 8,100 fr.; Fontaine de village dans les Alpes, par Gauermann, 7,500 fr.; Orage sur le lac de Zell, par.le même, 7,750 fr.; Marine, par Isabey, 7,260 fr.; Jeu d'enfants, par Knaus, I!i2,750 fr. (prix purement fantastique payé par un Américain véritablement trop fanatique pour le talent du peintre allemand); Petite fille dessinant, par le même, 22,125 fr. (prix énorme); /a Demande en mariage tn(errompîi6,par Kurzbauer, 9,270 fr. ; Incendie d'un couvent, par Lessing, 21,/i25 fr. ; la Bonteille réservée, par Madou, 7,000 fr. ; le Page favori, par Makart, 3,400 fr. ; le Matin, le Midi, le Soir et la Nuit, par le même (quatre figures formant une splendide décoration de plafond), 12,500 fr,; Saint Jean préchant dans le dèseri, par Marko, 5,000 fr.; un Alchimiste, par Hatejko, 8,375 frx; Marché hongrois, par Pettenkofen (tableau merveilleux, provenant de l'ancienne collection Gsell et célèbre sous le nom du Grand Marché hongrois, quoique ne mesurant pas plus de 28/48 centimètres), 21,250 fr.; Niente da fare, par Rotta,

15,250 fr.; Kh^age, par Troydn (an des plus beaux paysages du peintre, 132/186 centimètres), 15,000 fr.; \hiens de chasse, par le même, 13,800 tT.\Deux vaches dans un paysage^ par le même, 9,300 fr.; R&pos du dimanche^ par Vautier, 15,250 fr.; A la sortie de l'école, par WaldmûUer, 7,750 fr.; la Convalescence , parWillems, 12,500 fr.; Vue de Constantin nopU, par Ziem, 6,500 fr.

Six des plus beaux Itableaux, appartenant à Técole de Vienne avant 1848, ont été donnés par le fils de feu M. de Oelzelt au musée impérial du Belvédère et y figurent aujourd'hui comme l'unique souvenir que cette collection nous ait laissé; les autres tableaux ont trouvé le chemin de l'étranger, surtout de l'Amérique qui .commence à enlever à l'Autriche ses trésors artistiques^ et rien n'en reste que le catalogue soigné et orné de quelques eaux-fortes que M. Kaeser a publié.

VENTE ENZENBERG 17 mars - 2 avril 1879.

La collection des gravures du comte François-Joseph Enzenberg était bien connue parmi les amateurs de tous les pays à cause de plusieurs pièces uniques qu'elle contenait et qui ont été citées et décrites par Passavant. Le comte Enzenberg, amateur distingué et érudit, qui a lui-même restauré son ancien château gothique Tratzberg en Tyrol , avec autant de goût que de sentiment du style , avait trar vaille plus de cinquante ans pour réunir une splendide collection d'estampes de toutes les époques ; il est vrai que le comte avait commencé à collectionner dans un temps où presque personne, en Autriche, ne lui faisait de concurrence et plus d*une collection est passée tout entière dans la

sienne sans que le précieux butin lui eût été disputé par des collectionneurs rivaux. Le superbe catalogue, rédigé très consciencieusement par M. Wawra et orné de belles reproductions de plusieurs pièces remarquables delà collection, contient 4,&24 numéros; plusieurs numéros renferment une certaine quantité d'épreuves dont le nombre total peut être évalué à 6,500 environ.

La vente fut très animée etaura une place marquée dans l'histoire des ventes en Autriche. L'Académie des beaux-arts ,de Vienne et le mus^e autrichien de l'art et de l'industrie ont pu, grâce aux dispositions intelligentes du ministre de l'instruction publique, M. de Stremayr, et à la libéraUté de la Chambre des députés, y faire de belles acquisitions, dont ces instituts avaient grandement besoin ; la collection de l'archiduc Albert {Albertiné) , le Cabinet royal d'estampes de Berlin et les plus notfiibles amateurs de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre se disputëtent les pièces capitales. La ville de Vienne arrachait pour sa bibliothèque, après une lutte acharnée avec un amateur français, une gravure de la plus haute curiosité se rapportant au siège de Vienne par les Turcs en 1558. Malgré tous ces efforts, la plupart des belles et importantes épreuves de la collection Enzenberg se trouvent aujourd'hui en dehors de l'Autriche. Les prix étaient élevés, mais nous croyons que d'ici dix ans ils paraîtront assez médiocres, car les belles épreuves commencent à se classer dans les collections publiques qui se forment un peu partout, et le marché devient de plus en plus restreint. Citons les prix des plus remarquables gravures :

ApoUon et Diane, Tp^rJ. de Barbarj (B. 16), 500 francs ;<es Planètes, par H. S. Beham (B. 113-120), 385 francs; l'Enlèvement de Déjanire et rÉducation d'Achille, par Ch. A. Bervic

(épreuves avant la lettre), 272 francs; VŒuvre complet de Barth. Breenberg (25 épreuves B. 1-25), 900 francs ; Jésus- Christ et la Samaritaine, par Giulio Gampagnola (B. 2), 920 francs; la Visitation, par Desnoyers, 250 francs; la Belle Jardinière, par le même, 703 francs; le Fils prodigue, fSir Albert Durer (B. 28), 600 francs; Sainte Famille, par le même, 705 francs; la Mélancolie, par le même (B. 74), 625 francs; portrait dEoban Hesse, par le même (Passavant, 218), gravure sur bois imprimée dans un texte, pièce unique d'une magistrale fermeté de dessin (voir la notice du docteur Berggruen dans la revue Die graphischen Kûnste, tom. F, p. 90), 1,300 francs; la Ville de Vienne vue du côté sud en 1558. (On voit au premier plan la défaite du roi Sennachérib, allégorie sur le siège de Vienne par les Turcs), état unique vendu à la ville de Vienne, 1,663 francs; Saint Barthélémy, par le maître E. S., vers U66 (B. 56), 1,438 francs; la Tentation de Jésus-Christ, par le maîlre L. G. Z., vers 1492 (Nagler, VI, p. 36), pièce rarissime dont on ne connaît que trois autres épreuves), 935 francs; la Naissance de Jésus-Christ, pièce unique, non décrite, par le graveur anonyme dont les travaux ont été attribués par Bartsch et Passavant en partie au maître E. S., de 1466, et en partie par le maître dit de la Sibylle, vendu à HM. Danlos et Delisle, 3,015 francs; Saint Jean à Pathmos, par le maître allemand B. M., vers 1480 (Passavant, II, p. 125), 485 francs; Paysans luttant avec des hommes nus, par le maître N. H. (Hans Lûlzelburger) (Passavant, III, 443), 741 francs; le Joueur d*orgue,par Israël van Meckenen (B. l^lb), 26b tremcs; the Deaihof gênerai Wolf, par W. Woollett, 250 francs; l'Adoration des trois rois mages, par Zwott (B. I), 550 francs.

VBNtS LU9Tia 2^-20 â\Tll lr79.

La galerie de feu M. Henri Lustig avait une place marquée parmi les coUectious de Vienne à cause des tableaux des écoles française et belge qu'elle contenait. M. Lustig, ancien banquier à Paris et à Bruxelles, ayait profité de son séjour dans ces deux capitales pour réunir une collection qui aurait fait honneur à maint amateur parisien. On y Toyait des toiles signées Henry Baron, Brascassat, Brillouin, Clays, Diaz ( Femmes orientales au bain,5Zpz centimètres, superbe tableau d'un merveilleux éclat de couleur), Alfred de Dreux, Jules Dupré, Eugène Fischel, Fromentin, Gérôme (P/iryné, esquisse trèsavancée, datée de 1857, sur toile, 19/31 centimètres), Guillemin, Isabey, Jacque, de Keyser (d'Anvers), Verboeckhoven , Henry Leys, Hadou, Jean Robiede Bruxelles, Camille Roqueplan, Théodore Rousseau (un des plus beaux paysages que le maître ait jamais peints, d'un ineffable charme poétique), Ary Scheffer, Joseph Stevens, Otto von Thoren, Troyon, Charles Verlat, Willems, Ziem. . La vente aurait pu produire un beau résultat, mais, malheureusement, on l'avait confiée à la direction du Kunsiverein (Société des amateurs des beaux arts), laquelle, étantà sa première vente, n'avait aucune expérience et éprouva un échec. Presque tous les tableaux importants ont été rachetés par le légataire de H. Lustig; c'est pourquoi nous ne citons pas les prix purement illusoires.

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