VOYAGE DU LIEUTENANT GRILLIÈRES
L’importante exploration, accomplie par le lieutenant G. Grillières eu 1902-1003 au Ynn-Nan, vienL ajouter à la somme des connaissances cartographiques que nous possédons sur cette vaste province chinoise des éléments très précieux,
La plus grande partie des itinéraires» dont nous publions aujourd’hui les résultats inédits» ont été réduits d’après les minutes si précises au f>i);j)00 n et au 100000* que M. Grillières a bien voulu nous communiquer. C’est également à son obligeance que nous devons les notes qui suivent» et qui nous permettent de donner le résumé de son intéressant
voyage.
Le lieutenant Grillières quitta la France en décembre 1902 pour entreprendre son voyage en Extrême-Orient. Arrivé a Hanoi» le jeune officier, après avoir arrêté le plan de son exploration» s’embarqua sur le fleuve bouge qu'il remonta jusqu’à Yen-Bay. De ce poste, il se rendit à cheval à Lao-Kay, Le chemin de 1er qui, actuellement, est en exploitation jusqu’à Yen-Bay, ne dépassait pas Hanoï à cette époque. De Lao-Kay, îe lieutenant remonta en jonque le fleuve Rouge jusqu’à Man-Hao» d’où il atteignît à mulet Yuu-Nan-Scn, la capitale du Yun-Yan. Cette route était alors ta meilleure voie de pénétration pour arriver au Yun-Kan; aujourd’hui, un chemin de service longe le tracé de la voie ferrée en construction de Lao-Kay à Mong-Tseu et constitue la plus courte et la meilleure route pour atteindre le plateau. De Mong-Tseu à Yun-Nan-Scn, deux roules s’olfrent au voyageur; la plus importante passé par Lin-ïïgan et Sin-lfin, l’autre passe par A-Mi et JMilo-Hien ; le trajet est de onze à treize jours.
Après avoir séjourné un certain temps dans la capitale du Yun-Xan» le lieutenant Grillières quitte Vun-Nan-Sen pour explorer le cours du Fou- Tou-Ho et du Yieou-Lan-Kiang. Il atteint le Pou-Tou-llo à Fou-Min et, malgré l’absérice complète de route, il réussit à longer le cours de cette rivière. Le Pou-Tou-llo traverse une région des plus escarpées; il s’engage dans des gorges alï'reuses, atteignant 7 à 81 H) mètres de profondeur; ses berges abruptes ne permettent aucune culture; aussi ne trouve-t-on quelques champs et quelques habitants que dans les vallées secondaires, un peu moins accidentées, La population se compose de Loi os, tribu aborigène refoulée dans 1rs régions les moins hospitalières par Tinvasion chinoise. Ces Lolos sont d’une saleté répugnante; ils se composent en majorité de goitreux, de rachitiques et de crétins ; ceux qui sont vigoureux s’expatrient pour exercer la profession de coolies porteurs.
Le Pou-Toq-IIo atteint le Kin-Cha-Kiang (fleuve Bleu) à un de ses défilés les plus grandioses; il est impossible de voir exactement le confluent, qui se trouve au fond d’une gorge de 81 HJ mètres de profondeur. Le voyageur descend le fleuve bleu dans une petite jonque» de Yetsing à Kiao-Kia-Tin ; il franchit vingt-quatre grands rapides sur ce parcours de 150 kilomètres environ. De Kiao-Kia-Tin, il se dirige vers le iïieou-Lau- Kîang, qu’il recoupe à trois jours en aval de Tchianti. La puissante rivière coule dans une région plus chaotique encore que celle du Pou-
Tou-llo; les habitants y sont encore plus sauvages: ce sont toujours des Lolos; mais ils vivent nus et dans des grottes, comme à F âge de pierre, À quatre jours en amont de Tchianti, la vallée s’élargit, la culture augmente et la population devient de plus en plus dense. Plus on avance, plus la contrée devient riche et peuplée; c’est une succession ininterrompue de champs de pavots, de céréales et de jardins au milieu desquels s’élèvent d’énormes villages où pullule une population chinoise riche et laborieuse.
Cette vallée du Meou-Lan-Kiang offre donc bien une route facile pour le prolongement jusqu’au fleuve Bleu de notre voie ferrée du Tonkin à Yun-Xafi-Sen ; aussi pouvons-nous avoir l'espoir de posséder, dans un avenir rapproché, la route la plus courte et la plus facile de l’Europe à l’Ouest Chinois.
De Yun-Nan-Sen, le lieutenant repart vers le Tibet oriental ; il se rend à Li-Kiang par Ou-Ting» Ma-Kay et Yoiui-Pé. De Li-Kiang» il se dirige sur Tsenkou par la piste qui atteint le fleuve Bleu à Ghi-Kou; cette pislc longe le fleuve pendant trois jours de route, puis elle s’engage dans l’arête tourmentée qui sépare le fleuve Bleu du Mé-Khong. En arrivant au premier étage de ces montagnes, à Lou-Tion, par un temps alï'renx et la pluie faisant rage, quelques mulets s’enlisent dans des fondrières et perdent leurs charges dans la vase; l’expédition est ainsi privée de ses ressources les plus précieuses, de ses vivres. L’ascension continue et la petite caravane arrive ainsi à la passe du Li-Ti-Pin, dont les abords sont tapissés d'une épaisse et merveilleuse foret où vivent des centaines tic brigands; ayant eu la chance de ne pas être attaquée, la caravane descend brusquement sur Ouï-SL
Oui-Si est la dernière ville chinoise vers l’ouest; au delà de Ouï-Si, les habitants sont, soit soumis à des chefs indigènes, pris généralement parmi la tribu des Mossos et payàn( Lribut à la Chine, soit complètement indépendants comme les Lissons; d’autres enfin sont soumis à l’autorité du Dalaï-Lama de Lhassa,
La piste longe la rivière de Ouï-Si jusqu'au Mé-Khong, elle remonte ensuite ce fleuve jusqu’à Atcntsé. Arrivé à hauteur de Tsenkou, l'expédition abandonne la piste, franchit le fleuve au moyen a une corde de bambou inclinée et arrive à la mission catholique de Tsenkou. Le voyage de Yun-Nan-Sen a Tseukou a duré trente-six jours.
De Tseukou» le lieutenant se dirige vers le Tibet oriental; le pays devient tellement tourmenté qu’aucun animal ne peut passer; l'homme seul peut franchir les arêtes colossales, longer les « à-pic » effrayants en s’accrochant aux arbustes poussés dans les rochers, traverser les marais infects ou les torrents furieux; aussi est-ce avec treize porteurs que le voyageur s’engage dans ce chaos. L’arête qui sépare le Mé-Khong de la Sa binon est franchie à la passe Giraudeau (-1101) m.), le sentier descend ensuite presque verticalement sur 1e Sréoua-Lomba ; puis il s’élève à pic à travers une épaisse forêt, jusqu’à une deuxième arête (400Q in,) d’oii il redescend sur la Salouen qu’il atteint h Guiessé. La piste longe ensuite la Salouen en traversant une région habitée par les Loutzés, population douce et hospitalière.
Arrivée à Zidanton, la petite caravane s’engage à travers le chaos épouvantable qui sert de partage des eaux entre la Salouen et le Kin- Kiang; la piste serpente à travers les fondrières, les précipices, les névés, traverse les torrents les plus violents et s’élève sur des crêtes de
4201) mètres d’altitude n'ayant souvent qu’un mètre de largeur. Celte contrée est déserte; c'est à peine si, tous les cinq ou six jours» on rencontre deux ou trois cases en bambous habitées, soit par des Lissons, soit par des Loutzés. Les rares habitants se nourrissent: en hiver d’anhlopes, singes, rats, etc., en été de racines dé montagne et en particulier d’un gros tubercule noir appelé tank té* Dans la vallée du Kin-Kiang, le pays est plus fertile; les indigènes, Kiou-Tzés cl Bayonas, cultivent un peu fie maïs et de millet; à l’ouest du Kin-Kiang, le désert recommence.
La caravane n’ayanL pu renouveler ses approvisionnements dans la vallée du Kin-Kiang ainsi qu’elle l’espérait, complètement privée de vivres et menacée de mourir de faim, doit se replier rapidement sur la Salouen. Elle fait en sens inverse l'itinéraire déjà parcouru et atteint Zidan- Ion eu vivant exclusivement déracinés, de fougères» etc..,; à partir rie Zidanton, elle descend la Salouen jusqu’à La Isa en passant sur le territoire de la farouche et barbare tribu des Lissons ; elle franchit l'arête qui sépare la Salouen du Mé-Khong par une passe d’un accès relativement
facile, qu'elle no.. « passe fionaparLe », Elle remonte ensuite le
Mé-Khong et atteint Tseukou.
De Tseukou, le fieu tenant s’est rendu en Europe par la Barman ie et les Indes. 13 atteint la Barman ie par Ouï-Si, Tali, Yuug-Clumg et Teng-Hué. De Tali à Teng-Hué, la piste franchit le Mé-Khong et la Salouen sur des ponts suspendus: puis, elle descend le premier talus du plateau du Yun-Nau pour arriver à Teng-Hué, situé à 1000 mètres en vtou au-dessous de ce plateau. De Teng-Hué pour se rendre à la plaine bamiane» il faut longer la magnifique vallée du Tapeng-llo; puis descendre un deuxième talus de IfiUO mètres environ. La région du Tapeng-flo est particulièrement riche et fertile; c’est une immense rizière d’où émergent de gigantesques bouquets de bambous abritant de rianls villages, ou de magnifiques îlots de bananiers. La population de cette vallée est fine, jolie, propre, intelligente et laborieuse; ce sont des Pais. Les montagnes qui limitent la vallée à l’est et à l'ouest sont habitées par de véritables sauvages, petits» laids, trapus; ce sont les Katchins.
Vu pied du deuxième talus se trouve un dernier pli de terrain supportant le poste anglais de Nampoiig; c’est là que commence la merveilleuse plaine barmane. Un descend en pirogue le Tapeng-flo jusqu'à lïhàmo. où il reçoit le Mtli-Kha; ces deux rivières forment Tlrraouaddy. De Bhàmo,de grands vapeurs font le service jusqu’à Katha et même jusqu’à Raugovm : mais à Katha une voie ferrée permet d’atteindre Rangouu en 45 heures.
Ce voyage a été fructueux au point de vue des résultats géographiques. Les études du Pou-Tou-llo. du .Niéou-Lan-Kiang et des massifs qui constituent les marches du Tibet oriental sont particulièrement intéressantes. Les nombreux renseignements rlbnographiques, linguistiques, botaniques, économiques, etc..., offrent également un intérêt tout spécial <1 font de ce voyage un des plus fructueux de l’année 1905.