CENTRE AMÉRIQUE
Quoique ce ne soit pas là un fait de cartographie ou d'exploration, nous ne saurions laisser passer sous silence, dans une revue annuelle ayant trait aux choses d’Amérique, un événement aussi capital que celui du rachat, par les Etats-Unis, de l'entreprise française du canal de Panama. Au point de vue économique, cet événement aura des conséquences incalculables, car le canal de Panama devant surtout profiter aux Américains, ceux-ci vont avoir désormais les mains libres et, maîtres de l'une des clés du monde, seront appelés à la domination exclusive de l’océan Pacifique.
Les El al s-Unis rencontrent aujourd'hui quelques difficultés d’ordre financier, avec la Colombie, au sujet de la bande de terrain qu'ils voudraient se voir céder de chaque côté du canal* iSul doute que les deux parties ne trouvent un terrain d’entente on que les Etats-Unis n'arrivent à triompher par un moyen quelconque, si l'on considère quel intérêt ils ont à achever promptement le canal qui rendra définitive la suprématie de l'Amérique,
AMÉRIQUE DU SUD
Les explorations nouvelles dans le continent du Sud-Amérique sont peu nombreuses et peu importantes.
La mission géodésique française, chargée de la mesure d'un arc de méridien dans la région équatoriale, poursuit régulièrement ses travaux* Les opérations de mesure d'angles dans la région du nord sont terminées; i n 1905 et 1904 la mission abordera la région sud, de Riobamba au Pérou*
ARBITRAGE CHILO-ARGËIMTIN
Le 25 novembre 1902, le roi de Grande-Bretagne et d'Irlande a rendu la sentence arbitrale, relative à l'établissement de la fronlière entre le Chili et l’Argentine au sud du 40° de latitude*
En voici le texte :
fa sentence d’arbitrage est ainsi conçue :
Art* 1. —La frontière, dans la région de la passe de San Francisco, sera formée par la ligne de partage des eaux* allant de la borne déjà érigée sur le col* jusqu'au sommet de la montagne nommée Très Cruees.
Art. II. — Le bassin du lac Lacar appartiendra à l'Argentine.
Art. HL — De la passe Perez Rosales, au nord du lac Mme! fiuapii, jusqu'aux environs du lac Yiedma (40* parallèle sud), la fronlière passera par le mont Trunador et de là, jusqu’à La rivière Palena, en suivant une ligne qui coupe les eaux par des points que nous avons lixés sur les rivières Man^o Puelo, Felaleufii et Palena [ou Carrenieufû), laissant à l'Argentine les bassins supérieurs de ces rivières au-dessus des points que nous avons fixés, y compris les vallées de Viilegas, Jîuevo, ChoJila, Colonïa 1(5 de octobre* lluémulcset Gorce vado, donnant au Chili tes bassins inférieurs au-dessous des mêmes points.
Du point fixé sur la rivière Palena, la frontière suivra la rivière Eneuenlro jusqu'au pic appelé Virgen, puis ira h la rencontre de la ligne que nous avons tracée transversalement au lac General Paz, suivra ensuite la ligne déterminée par un point fixé sur la rivière Pico, d'où etie montera vers le laite principal de partage des eaux du continent jusqu'au borna Bagnoles, cl suivra ensuite cette ligne de partage jusqu'au sommet appelé dans la région : la Calera. De ce point, elle suivra certains tributaires de Ja rivière .Simpson [ou rivière Aisén méridionale) que nous avons déterminés et atteindra le sommet appelé Ak Iwan, d'où elle rejoindra un point que nous avons établi sur un promontoire des rives septentrionales du ïae Buenos Aires* Le bassin supérieur de la rivière Rico est ainsi laissé à l’Argentine, le bassin inférieur au Chili, ainsi que le bassin
1 Iota! de î'Aïsén, à l’exception d’un espace vers les sources de la branche Stid r ; comprenant un établissement appelé ïvoslovsky* lequel restera à l’Argentine*
Plus loin, la continuation de la frontière est déterminée par des lignes que nous avons établies à travers les lacs Buenos Aires, Pueyrredon [ou Cochnme) et San Martin, à l'effet, de laisser au Chili les portions occidentales des bassins de ces lacs; à l'Argentine* les portions orientâtes, les chaînes divisoires portant les pics culminants appelés San Lorenzo et Fitz-Roy.
Du Fitz-Roy au mont Stükes, la ligne de démarcation a été déterminée antérieurement*
Art. IV. — Des environs du mont Stokcs jusqu'au 52* parallèle, b frontière suivra d'abord Ja ligne de partage continentale, définie par Ja Sierra Rognâtes, s’en écartera ensuite vers le Sud en traversant la rivière Vizcadias, jusqu’au Cerro Cazador* a l'extrémité sud-est duquel elle coupe la rivière Gui lier mo, pui^ rejoindra b ligne de partage à L'est du mont Solitario, la suivra ensuite jus-r qu'au 52° parallèle, le rencontrant en un point à partir duquel b Iront 1ère a élé définie antérieurement par un arrangement mutuel entre les deux Etats intéressés*
Art. V. — On trouvera une description plus détaillée de la ligne frontière dans ïe rapport à nous soumis par notre tribunal et sur les cartes fournies par les experts des Républiques Argentine et du Chili, sur lesquelles b frontière que nous avons arrêtée a été tracée par les membres de notre tribunal et approuvée par nous*
Nous avons plusieurs fois expose ici l’origine du conflit; nous n'y rc^ viendrons pas*
L'arrêt de l’arbitre n’a d'ailleurs pas résolu la question géographique tpie posait ce conflit; la frontière d'aujourd'hui, d'une façon générale, ne passe ni par la ligne de partage des eaux, ni par celle des plus hauls sommets, La plupart des bassins hydrographiques réclamés par l’Argentine ou par le Chili se trouvent partagés entre les deux états. Même les grands lacs se trouvent coupés en deux! Dans son souci de contenter en même temps les deux parties, l’arbitre n'a-t-il pas créé là des raisons nouvelles de contestations futures?
Quoi qu’il en soit, des 92090 kilomètres carrés nui étaient en litige {le sixième environ de la superficie de la France) 57000 sont dévolus à l'Argentine et 55090 au Chili* Mais l’avantage apparent donné à ce dernier état est compensé par la valeur des terrains laissés à l’Argentine, précisément sur les points où elle a déjà commencé les travaux de colonisation*
V* lIl’ÛT*
•il.
VOYAGE DU D r SVEN HEDIN
Le dernier* voyage de l'infdtigable voyageur suédois a été effectué de 1890 à 1001. Le 22 décembre le roi de Suède a reçu la dépêche suivante datée de Kachmir: « Voyage extraordinairement important a travers Tibet entier; déguisé en pèlerin, je me suis approché de Lhassa, ai été reconnu, fait prisonnier, mais bien traité sur l'ordre du Datai Lama. Nouvelle tentative empêchée par 500 soldats tibétains* Fait très importantes découvertes, perdu partie caravane, mais sauvé résultats de rexpédition. Arrivé sur territoire anglais, ai été reçu avec honneurs et cordialité sur ordre vice-roi des Indes. »
Tels sont en quelques mots les péripéties du voyage dont nous allons extraire tout ce qui intéresse la cartographie de l'Asie Centrale. Disons tout ÿabord que lit, Sven lledin n’a pas encore publié de cartes détaillées de son important voyage et que les cartes fort sommaires, jointes au récit publie de ce voyage, ne donnent pas la moindre idée du travail accompli* Kn effet, les levés originaux exécutés par Fintrépîdc explorateur forment 1149 feuilles qui étant mises bout à bout représenteraient une bande de plus de 500 mètres de longueur ! Les observations astronomiques, très nombreuses (114 points), n’ont encore été ni utilisées, ni même réduites ou coordonnées* (Par un hasard extraordinaire, le dernier itinéraire du D r Svedin levé de 1890 à 1909 s’étend juste sur autant de kilomètres, 10 500, que son ihnéraire du voyage de 1894 à 1807*) Environ 0000 kilomètres ont été parcourus en pays absolument inconnu, et cette étendue immense a été levée à l'échelle de î : 55000, ce qui permettrait de construire définitivement la planiméirie et l'orographie de celte région d’àutant plus facilement que le relief du terrain est représenté sur les minutes en courbes de niveau.
Le véritable voyage commence à Laïlîk, le 18 septembre 1890, De ce point situé sur le Yarkend Daria jusqu’au Yajighi-Koul, où il est arrivé au commencement de décembre, 31. Sven lied in a voyagé à bord d’un bateau confortablement muni de tout ce qui est nécessaire pour faire de bonnes observations. Espérons que lorsque Fexplorateur aura publié ses levés nous aurons de ce fleuve centre-asiatique un tracé aussi exact que celui de la Seine* Des observations autres que le levé proprement dit permettront en outre de savoir, pour chaque point du fleuve, la profondeur, la force du courant et par conséquent le débit* Les météorologues pourront récolter dans les documents rapportés par M* Sven lledin une ample moisson d’observations faites a leur intention, avec une régularité et une ténacité qui caractérisent tous les travaux du jeune explorateur*
Du Yanghi-Koul à Ta Iran, sur le Tcherlchen-Daria, le voyage s’est effectué dans des conditions tout autres que celles dans lesquelles M* Sven lledin a passé les trois premiers mois de la véritable partie de plaisir à bord de son bateau. L’itinéraire choisi pour passer du Tarim au Tohertchen passe en effet par cet effroyable désert de Tukla-Makan où l’explorateur suédois avait failli perdre la vie lors de son précédent voyage. En 1895, M. Sven lledin avait réussi à traverser le désert entre Mazar-Tagh et le Kholan-Daria ; comme on voit sur notre carte, la route que les voyageurs ont eu à parcourir en décembre 1899 et janvier 1900 est deux fois plus *oligue, que celle de 1895.
De Tcherichen, M. Sven lledin a fait une pointe vers An dore et est enu au Yanghi-Koul par un chemin autre que celui suivi lors du vOyage de l’aller.
Après un repos bien mérité de quelques jours à peine, l’infatigable explorateur est reparti du Yanghi-Koul, le u mars 1900, dans la direction du Lob-Nor,
Pendant cette excursion 31. Sven lledin a suivi le Ht délaissé du Koum- Daria découvert par F explorateur russe Kozloff. Ce Koum-Daria avait servi jadis à l’écoulement des eaux du Tarim dans l’ancien Lob-Nor actuellement à sec* Au sud des AUmich-BouIak, (soixante sources), le voyageur a lecouvert des ruines de maisons et de temples qu’il a re visitées pins lard pour les mieux examiner. Du lieu de ces ruines M* lledin s’est dirigé vers le Sud, a traversé l’ancien Lob-Nor sans y trouver une seule goutte d’eau et est arrivé 5 Abdat situé sur les bords du Kara-Kochouu-Koul, le Lob-Nor actuel. D'Àbdal il est retourné au Yanghi Koul en suivant un cours d’eau qui n’avait jamais été cartographie avant lui et qui du reste coulait visiblement dans un lit nouvellement creusé.
Au mois de mai, l’Expédition a quitté le Yanghi Koul et est arrivée, en bateau! en suivant le bras principal du Tarim, au terminus du voyage fluvial, le nouveau Lob-Nor. Pendant cette partie du voyage a été levée une région extrêmement intéressante de lacs de formation toute récente.
Pour passer l’été dans les montagnes, M, Sven lledin et sa caravane se sont dirigés vers le S.-E, et, en passant par Terniriik et le Gas-Koul, ils sont arrivés à ïlandarlik situé dans une des vallées du Tchimen-Tagh» appelé jusqu’à présent, improprement, « chaîne du Tsaïdam 1 a*
De Mandarlik M. Sven lledin a entrepris des excursions fort intéressantes dans le Tibet septentrional. Cette partie du voyage effectuée dans une région sinon inconnue (elle avait été traversée par fi. Sven lledin luimènie en 1890 et par d'autres voyageurs avant lui, par Prjevalsky, Ronvalot et le prince Henry d’Orléans, AVellby, Littledale et autres} du moins cartographiée fort sommairement Lorsque M. Sven lledin aura mis au net ses levés, cette contrée pourra être fixée d'une façon presque définitive, Revenu à Terni rlik, qui avait été choisi pour le séjour d'été de la caravane, M* Sven lledin est reparti, en automne, pour une excursion au K m nu-K oui (lac des sables) et à FAkato-Tagh.
Le 14 décembre 1900, l’explorateur et une partie de sa troupe ont quitté pour la dernière fois Temirlik et se sont dirigés vers Best. Fendant ce voyage d’hiver ont été explorés: FAkato-Tagh, FAsLyn-Tagh (montagnes antérieures), la partie occidentale du désert de Gobi à l’ouest de Sa-Tcnéou
de Tchimen-Tagh èlnîL jusqu'à présent appliqué à une autre chaîne de M. Sven lledin appelle Àkalo-Tagh, ou plutôt Ak-.Uy-Tagh (
et une région sans eau et sans un seul habitant située à l’est des Altmich-Boulak où la caravane est arrivée après avoir passé douze jours sans pouvoir renouveler sa provision d’eau.
Revenu au point de départ, M. Sven lledin a entrepris un nivellement de précision reliant l’ancien Lob-Nor au Kara-Kochouu. Ce nivellement non plus n’est pas encore publié et nous sommes forcés encore de nous servir des tracés antérieurs dus à M, Kozloff et. portés sur la carte au 11 fi80 000% dile de la zone frontière sud, publiée par le Dépôt de la Guerre russe (feuille 21). Dans l’exposé sommaire de son voyage tait par F explorateur dans le u HÏ Vil des Mitteitungen de Pcterniann, 1909, SL Sven lledin se borne à dire, et nous le croyons sans peine, que F emplacement de Kara-Kochoun est inexactement indiqué sur les cartes existantes.
Pendant cette nouvelle exploration du Lob-Nor, auquel M. Sven lledin revient à chacun de ses voyages, l’explorateur a pu constater un fait fort important, qu'il avait prévu bien des années avant. Il a acquis des preuves des déplacements de ce lac essentiellement migrateur. Entre les deux visites successives de M, Sven lledin, le Kara-Kochoun s’est en effet déplacé vers le Nord, dans la direction de son ancien lit et les voyageurs ont eu à contourner, pendant plusieurs jours, un lac nouvellement formé, situé entre le nouveau et l'ancien Lob*
Le 17 mai 1901, a commencé la tentative, échouée comme nous Bavons dit tout au début de notre notice, de pénétrer dans le Tibet et d’atteindre Lhassa. A une journée de voyage du Tengri-Nor, M* Sven lledin a rencontré des Tibétains qui lui ont intimé l’ordre d’avoir à rebrousser chemin. Ayant rejoint sa caravane, — M* Sven lledin avait fait son excursion vers la ville interdite, accompagné de quelques indigènes seulement et sous un déguisement qui n’a pas trompé la vigilance des autorités tibétaines, — l’explorateur s’est dirigé avec elle, escorté de plusieurs centaines de cavaliers tibétains, dans la direction occidentale, vers Flnde, Pendant cette partie du voyage, SL Sven lledin a continué ses levés; comme avant il enrichissait ses collections géologiques, botaniques et zoologiqties*
Il a eu à croiseï' les itinéraires des explorateurs ayant visité le pays avant lui, ceux de Bower et de Littledale (voir les numéros précédent de ILJmufe Cartographique, où nous avons exposé ces voyages). Comme il était facile de le prévoir, U. Sven lledin avait beaucoup de peine à identifier les lieux visités avant lui, grâce à Fin suffisance des tracés qui en avaient été faits par les voyageurs dont nous venons de citer les noms. (Le n’est qu’à l’embouchure du Sa-Tchou qui se jette dans le Selling-Tso, que M. Sven Lledin a pu dire avec certitude qu’il se trouvait à un point visité par Littledale.)
Le 90 décembre 1901, l'explorateur est arrivé à Leh, en territoire anglais, où il a reçu Faccneil dont il est question dans la dépêche citée plus haut. De Leh, il est allé à Yarkend et de là à Kachgar, où, pour la seconde lois, il a fermé la chaîne de ses itinéraires.
Le grand public aura bientôt le plaisir de lire la description de la première partie du voyage que nous venons d’esquisser. Le récit de M. Sven lledin, que l’éditeur M. Juven a eu l'amabilité de nous communiquer en épreuves, est plein d'intérêt II contient plusieurs cartes, mais on sent bien, eu les examinant, que ee n’est pas encore la réduction des itinéraires de l’explorateur* Nous attendons, pour ce dernier voyage, une carte pareille à celle qui avait été dressée par IlabenicbL avec les documents du premier voyage de R, Sven lledin. Ce n’est qu’a lors que cette partie de l’Asie Centrale pourra être cartographiée pour ainsi dire définitivement, si Fou admet qu’il y a quelque chose de définitif dans la représentation du figuré du terrain.