‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 14 sur 48 · Illiade, chant ix, v · texte numérisé non relu

Illiade, chant ix, v

crifices par lesquels nous avons abrégé leur expiation les rend encore plus sensibles à nos besoins el plus propices à nos vœux. La voix de l'homme qui prie ici-bas est déjà une puissance, mais la voix des saints qui chantent et qui glorifient le Seigneur a quelque chose d'irrésistible, dont la langue de l'Église ne saurait donner une plus juste idée qu'en l'appelant, par une sublime alliance de mots, une toute-puissance suppliante : omnipotentia supplex.

Pourquoi ne vous dirais-je pas ici la pensée qui m'occupe et qui me console depuis quelques mois? L'expérience de nos pères nous avait appris qu'à la veille des grandes épreuves et de calamités suprêmes dont les familles et les nations sont affligées. Dieu a coutume de retirer de ce monde une foule d'âmes qu'il juge mûres pour une autre vie. Il se fait alors, parmi les familles et les nations, je ne sais quel choix extraordinaire et quel jugement providentiel. Des hommes d'une vie chrétienne et exemplaire, des vierges, des mères, des prêtres, des religieux, tombent sous les coups de la mort avec une facilité extraordinaire et comme pour répondre à un appel inattendu. Jugement de miséricorde et sur eux et sur nous ! Sur eux, car la bonté du Seigneur leur ùte la vue des fléaux qui désolent la terre et les tran.^porte dans l'autre monde par un de ces coups où sa grâce éclate et se fait toucher du doigt; sur nous, car il

leur a ôté tout à coup la responsabilité de la yie terrestre, et, les délivrant à jamais du péché, il a multiplié dans la gloire et dans la lumière nos amis, nos alliés, les véritables intercesseurs de la France.

Voilà donc pourquoi vous venez de partir en si grand nombre, âmes chrétiennes, chefs de famille, vieillards vénérables, jeunes filles moissonnées dans la fleur de l'âge et de la vertu, prêtres de Jésus-Christ si longtemps le modèle et l'honneur de votre tribu, religieux pleins de foi, et vous, vierges saintes, qui avez embaumé le cloître par l'odeur de vos vertus. Vous êtes tombés, comme au premier vent d'automne, à la veille de ces grandes tempêtes qui bouleversent notre horizon. Jamais le champ de la mort n'a été plus remué par la bêche du fossoyeur; jamais tant de deuil n'a assombri l'intérieur des familles ; non, je me trompe, jamais tant de belles âmes, sortant de ce monde, n'y ont laissé moins de larmes. Pourquoi n'avions-nous pas la pensée de lesplaindre? Quel était donc ce sentiment qui dominaitla douleur? Ah! c'est nous qu'il faut plaindre, puisque nous sommes restés; c'est elles qu'il faut déclarer bienheureuses, puisqu'elles sont sorties de ce monde à l'heure fatale où le spectacle de la patrie allait changer pour elles, et où leur province, leur maison, leur champ, leur église, allaient devenir la proie de Tennemi.

Je m'adresse particuiièrement aux prêtres et aux pasteurs de ce diocèse, qui ont été enlevés en si grand nombre dans cette année si mémorable et si fatale. La mort a levé un double tribut sur le sacerdoce; elle a frappé comme à deux reprises dans la tribu sainte, elle a pris la vie de cinquante prêtres. Notre diocèse en lira la liste, et il en sera consolé. Il y verra des noms consacrés par le zèle, par le talent, par les longs services, et à leur tête celui de ce religieux, si mortifié et si charitable, qui a porté le premier le titre d'abbé de la Grâce-Dieu et qui a laissé une si douce mémoire dans ce cloître restauré et agrandi par les enfants de la Trappe (1). Sa vie s'est écoulée entre deux révolutions, mais elle est demeurée étrangère à tous les bruits du dehors, et du jour où il a été béni et intronisé dans notre salle synodale, au milieu des orages de 1848, jusqu'à cet autre jour où, virjgt-deux ans après, il est allé se reposer dans le cimetière de son cloître, le siècle, les empires, la terre, n'ont pas eu de lui une seule pensée ni un seul regard, excepté les soins qu'il prodiguait aux pauvres et aux malheureux. 0 Père, vous venez de nous quitter ; nouveau Benoît, vous vous êtes envolé de votre désert, en compagnie de nos meilleurs prêtres.

I. Uom Benoit, premier abbé de la Grâce-Dieu, intronisé dans la chapelle synodale de rarclie\éclio de Besançon, au mois de mars 1848, mort en odeur de sainteté au mois de novembre 1870.

Ah ! je vous suis tous des yeux et je me rappelle qu'il a été dit des ministres du Seigneur: Ils entreront dans le tabernacle de Vaillance, ils y serviront Dieu, ils y prieront pour Israël, ils détourneront de la tête du peuple les coups et les fléaux (1). Allez donc, puisque Dieu vous appelle, ô vous nos guides, nos amis, nos confrères ; votre troupe se grossit tous les jours, et vous sortez de nos églises menacées par le fer et par les bombes pour entrer dans les tabernacles de l'éternelle alliance, où vous continuerez votre sainte mission en servant Dieu avec plus d'amour, en priant pour le peuple avec plus de zèle, et en détournant plus efficacement de nos têtes les coups et les fléaux. Montons plus haut encore dans la cité sainte, et jetons des regards confiants sur l'assemblée lumineuse qui la peuple. Que de patrons et d'intercesseurs pour la France 1 A leur tête les apôtres qui l'ont évangélisée et convertie: saint Martin, si puissant contre le démon et si zélé à en renverser les idoles dans toute l'étendue des Gaules; saint Waast, qui a instruit Clovis, et saint Rémi, qui l'a baptisé avec toute la nation ; les Pothin et les Irénée , en qui l'Église de Lyon a mis toute sa confiance ; saint Saturnin, si cher à celle de Toulouse; saint Martial, qui a fondé celle de Limoges; saint Bénigne, que

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