Num. XIX
Langres et Dijon invoquent ensemble; saint Denis et sainte Geneviève, qui ont donné à l'Église de Paris des fondements si éclatants et si solides par le martyre et par la prière. Derrière eux viennent ces évéques d'un si grand cœur et d'un si noble caractère, qui ont conseillé et repris nos rois, formé nos diocèses, discipliné nos pères sous le jong de l'Évangile, étendu le nom, les domaines, l'influence de notre patrie du Jura àrOcéan, et dn Rhin à la Méditerranée, et fondé celte ruche immense où bourdonne, depuis quatorze siècles, l'abeille de la France. Pieux solitaires, qui avez défriché notre sol, je vous invoque aussi ; non, vous ne sauriez regarder sans intérêt ces lieux trempés de vos sueurs et auxquels vous avez laissé votre nom ! Et vous qui avez entraîné la France aux croisades, saint abbé de Glairvaux, ne ferez-vous rien pour la sauver? Et vous qui avez régné sur elle, ô saint Louis, ne l'aimez-vous pas encore comme un roi et comme un père? J'implore la bergère de Pibrac aussi bien que celle de Nanterre, car toutes les professions et tous les siècles ont donné au ciel des saints et à la France des vierges pour protectrices et pour mères. Saint François de Sales pourrait-il nous oublier? Il a évangélisé nos églises, il a parlé notre langue, il lui a prêté un charme nouveau et une incomparable richesse. N'est-il pas de sa gloire de la faire fleurir encore et d'éloigner l'étranger qui rêve la conquête
de l'Occident pour la langue de Luther? Que dis-je? saint François de Sales nous appartient tout entier. Son berceau, son siège épiscopal, sa tombe, ses reliques, tout est français, aussi bien que ses livres, aussi bien que son cœur, son esprit et son style. Serait-ce pour son malheur que la Savoie, sa chère patrie, partagerait aujourd'hui nos destinées, et fautil qu'elle regrette à tout jamais d'avoir été associée à nos épreuves et à nos disgrâces ?0 François, sauvez la France en souvenir de la Savoie. Enfin le crédit de saint Vincent de Paul auprès de Dieu me donne tout espoir. N'est-il pas le Français par excellence? N'at-il pas pendant sa vie combattu le vice à force de zèle, la misère à force de charité, et, après avoir été le prodige de son siècle, ne revit-il pas aujourd'hui dans toutes les associations de bienfaisance et dans tous les refuges ouverts à la misère publique? Ne semble-t-ou pas le revoir dans tous nos hospices et sur tous les champs de bataille ? 0 Vincent, jamais siècle ne vous a tant loué que le nôtre; jamais nom n'a été plus populaire que le vôtre dans sa patrie. Sauvez la France, qui vous honore, qui vous aime et qui vous bénit.
Mais j'implorerai surtout lesFerréolet les Ferjeux, ces vieux patrons de notre Église, ces intercesseurs si puissants, si dévoués, si fidèles, dont le nom se mêle depuis dix-sept siècles à toutes nos craintes, à
toutes nos espérances, à toutes nos actions de grâces. Ils nous ont délivrés, il y a trois cents ans, des armes presque triomphantes de Tliérésie; Besançon, envahi par les protestants, s'est réveillé au milieu de la nuit, grâce à la vigilance des deux apôtres ; Besançon a repoussé l'ennemi, l'a tué ou noyé dans la rivière, et des quinze cents soldats armés par l'erreur il n'en est pas resté un seul pour aller porter à la Béforme la nouvelle de cette défaite. Ils nous ont délivrés, il y a seize ans, de la peste qui désolait toute la province et qui ne s'est arrêtée, il vous en souvient, qu'aux portes de cette cité, où nous remplissions les rues elles places d'hymnes touchantes, où les châsses de nos saints étaient entourées de fleurs, d'encens, de larmes et de supplications. Délivrez-nous maintenant, ô Ferréol, ô Ferjeux, de la guerre et de l'invasion. Vous avez entendu le vœu de notre saint pontife. Le clergé, le peuple, tout le diocèse, toute la province, le ratifie et le répète. Nous bâtirons en votre honneur un temple magnifique aux portes de la cité reconnaissante. Cette grotte sacrée qui vous a servi de refuge pendant votre apostolat, et où tant de pèlerins sont allés baiser la poussière de vos pieds, sera couverte de marbres, de dorures, de riches inscriptions. On y lira sur les murs les dates commémoratives de ces trois délivrances si chères à nos annales. Nous mènerons dans cette basilique nos
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fils et les enfants de nos fils. Nous leur dirons : Voici le berceau de noire chrétienté naissante, voici l'autel où nos ancêtres ont prêté à Jésus-Christ les premiers serments que le Ciel ait entendus dans ces contrées. L'alliance que nous avons faite avec Dieu et avec l'Église ne s'est jamais rompue. Jurez de la garder à votre tour. Ferréol et Ferjeux en sont les cautions, et leur protection est acquise jusqu'à la fin des siècles au peuple qui ne cessera de bénir par eux Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Ce n'est pas encore là toute notre défense. Je vois dans la cité lumineuse des anges formés en bataille et qui n'attendent que le signal pour porter à la France le secours de leurs bras. Ils ont été préposés dés le commencement des jours à la garde des nations, des villes et des familles. Ils montent et descendent sans cesse de la terre au ciel et du ciel à la terre, formant entre Dieu et l'homme cette échelle mystérieuse qui unit le temps à l'éternité. Ils sont les messagers des bonnes pensées, des conseils intrépides, des grandes résolutions qui ne viennent que de Dieu, et, prenant sur les lèvres et dans le cœur de l'homme les prières à peine formées, ils les animent du feu de leur amour et les portent, de toute la vitesse de leurs ailes, aux pieds du Très-Haut. Ils veillent autour des autels du Seigneur et déploient sur nos tabernacles ces ailes* invisibles dont le frémisse-
ment lumineux a été entendu, durant le silence des nuits, par les saints qui veillent dans les cloîtres. Nous avons tous notre ange gardien. L'enfant, le jeune homme, la vierge, le prêtre, le soldat, ressentent particulièrement leur assistance; chaque famille est placée sous la tutelle d'un de ces esprits bienheureux; il en est qui se tiennent au-dessus des cités pour en purifier l'air et en éloigner l'ennemi ; d'autres, chargés d'un commandement plus vaste, étendent leur surveillance et leur protection à des peuples entiers, accompagnent leurs armées dans les batailles, leurs flottes sur les mers, et leur drapeau partout où il porte le vrai sentiment de l'honneur, les vrais principes de la civilisation chrétienne.
Je me tourne donc vers vous, esprits bienheureux, et je vous conjure de m'écouter. Vous connaissez ces plaines fameuses où nous avons tant de fois engagé la bataille et gagné la victoire sous vos auspices. Vous étiez à Ciiàlons-sur-Marne, et vous avez contraint Attila à se renfermer dans ses chariots ; à Tolbiac, et vous avez assuré le triomphe de Clovis; à Vouillé, et les Visigoths, qui étaient ariens, ont été mis en fuite par les Francs, qui servaient la véritable Église. Vous avez assisté Geneviève, et les Huns se sont dissipés devant elle comme la poussière des chemins ; vous avez mené Jeanne d'Arc à travers mille périls, et elle a triomphé à Patay, à Beaugency, à
Orléans. Les voilà, ces villes et ces campagnes tant de fois traversées par votre vol mystérieux. Quel spectacle de désolation et de terreur I Quelle épreuve et quelle détresse pour le peuple confié à votre gardel Les mères tremblent dans leurs foyers, les petits enfants dans leur berceau, nos derniers soldats s'arment pour défendre et sauver la patrie. Yenez, soutenez leurs bras, donnez à leurs armes une trempe phis forte, guidez leurs bataillons dans les chemins que l'ennemi ne connaît pas, répandez autour d'eux un air pur, écartez par vos mains la balle qui les cherche. Anges de Dieu, sauvez nos foyers, sauvez nos murailles, sauvez nos temples, sauvez la France !
J'irai plus haut encore dans les régions célestes, je m'approcherai de la femme bénie entre toutes les femmes, j'implorerai Marie, et je vous conjurerai tous d'entrer dans cette prière publique, commune, ardente, dont la fête de l'Immaculée Conception nous donne le signal.
Écoutez donc, ô ma Mère, les cris de désolation, de détresse et d'espérance que poussent vos enfants. Il y a seize ans, Pie IX vous proclamait Immaculée, et la proclamation solennelle de cette antique croyance était, à Rome, en France et dans tout l'univers catholique, le sujet d'une grande joie.
Regardez maintenant et prenez pitié de Pie IX, de
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la France, de tout l'univers. Pie IX est captif, la France est à Tagonie, toute l'Europe est sous les armes, l'univers tremble d'épouvante et d'horreur au récit de cette lutte fratricide qui dévore vos enfants par millions. Satan, votre irréconciliable ennemi, est déchaîné avec une nouvelle fureur; il mène et il anime toute cette guerre; il enivre les peuples de l'odeur du sang ; il triomphe au milieu de toutes ces ruines. 0 Marie, vous l'avez vaincu, ce monstre, dès le premier instant de votre Immaculée Conception, nous avons chanté votre victoire, nous avons fait des feux de joie sur nos montagnes, les rues de nos villes ont été illuminées avec une splendeur incomparable ; nous avons pris, nous portons encore, nous avons jeté au cou de nos soldats et de nos marins cette médaille bénie qui doit les préserver dans les batailles. Dites, ô ma Mère, que faut-il faire encore? Nous convertir? Nous le jurons. Vous prier davantage? Nous le ferons chaque jour et en particulier dans toute cette octave. Ah! montez, montez au trône de votre Fils, montrez-lui cette France qui est votre royaume, tout cet univers qui est votre héritage, cette Église qui vous implore d'un bout du monde à Tautre, ce pape qui vous a couronnée d'un si beau diadème. Non, l'anniversaire de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception ne se passera pas sans nous relever de notre abaissement. 0
LES VHAIS ALLIÉS DE LA FRANCE. llo
Vierge, il y va de votre gloire; ô Mère, c'est votre famille qui souffre; ô Raine, c'est votre royaume qui est déchiré et mis en lambeaux. Rendez à nos armées la victoire, à la France son rang parmi les nations, au souverain pontife sa couronne et sa liberté, à l'Église la paix, au monde le bonheur.
Confortamini et estote viri.
Raffermissez-vous et soyez hommes.
(/ Reg., iv, 9.;
Aide-toi, le Ciel f aidera, dit le proverbe. J'emprunte ce mot à la sagesse des nations pour vous tracer le plus grand de vos devoirs dans cette œuvre de régénération chrétienne et sociale à laquelle tous les bons Français sont conviés. La famille doit en être le berceau, et nous avons, pour l'entreprendre, des alliés au ciel et sur la terre, qui engagent en notre faveur le saint combatdela prière avec l'omnipotence divine ; ces alliés sont nos vierges, nos mères, nos soldats martyrs du devoir, dont le sang et les larmes montent vers le Seigneur ; ces alliés sont les saints, les anges, Marie elle-même, notre patronne et notre mère, qui intercèdent devant le trône du Tout-Puissant avec tous leurs mérites. Mais ces belles alliances et ces magnifiques supplications ne
suffisent pas. Il faut prier et agir nous-mêmes, il faut écouter la voix de Dieu, qui nous crie à toutes les pages de la sainte Écriture: Du courage I du coui'age ! raflfermissez-vous et soyez hommes. « Confortamini el estote viri. » L'effort personnel, l'effort soutenu, l'effort unanime, Yoilà ce que je viens demander à votre patriotisme et à votre foi. Levonsnous, marchons, marchons ensemble, et nous gagnerons dans l'obscurité de nos vaillants combats la cause de la religion et de la patrie.
L « Je préfère, disait un palatin à la diète de Pologne, les périls de la liberté aux honneurs de la servitude. » Il exprimait une noble pensée et s'apprêtait à faire son devoir avec courage. Eh bien ! que ce soit là ou non votre préférence, vous n'avez plus le choix, et il ne reste plus qu'à vous battre. Vous avez rêvé peut-être un gouvernement qui ferait une police exacte et qui veillerait pour vous sur les cabarets, sur la presse, sur la parole, mettant partout des sentinelles pour arrêter l'erreur, retenir le vice et ne laisser passer que les bons discours et les bons exemples. Avons-nous jamais eu un tel bienfait ? Je n'ose l'affirmer en lisant l'histoire. L'aurons-nous jamais? Je le souhaite plus que personne, mais je n'ose vous le promettre. D'abord, ni nos regrets ni nos rêveries ne nous le donneront : ensuite, si on
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peut robteiiir, ce ne sera qu'à force de courage, de sacrifices, de conquêtes. Il faut que les bons se raffermissent, se recrutent, deviennent redoutables, gagnent des batailles, fassent leurs conditions et finissent par dicter la paix. Mais avant la victoire, la mêlée ; avant la mêlée, l'exercice ; avant l'exercice, le recrutement ; et pour le recrutement l'effort et le courage personnel de chacun de nous. Or, ne vous faites pas illusion, vous débutez, et vous êtes tout au plus, à l'heure qu'il est, les conscrits du devoir.
Je viens vous racoler, permettez-moi ce mot familier, pour le service de la religion et du pays. Je m'adresse aux honnêtes gens et je leur demande la permission de les convertir. C'est Tœuvre la plus difficile que l'on puisse entreprendre, parce que les honnêtes gens s'imaginent n'avoir pas besoin de conversion. Quelle est leur attitude dans nos périls? Il faut avoir assez de bonne foi pour le reconnaître et assez de franchise pour le dire : ce qui leur manque, c'est le courage.
Les uns s'enveloppentdansleur égoïsme et songent à sauver dès maintenant leurs richesses, pour qu'il ne leur reste plus, au moment suprême, qu'à sauver leur personne. Ces alarmes, ces précautions, ces déguisements apprêtés, celte fuite méditée d'avance, cet asile demandé par avance à une nation voisine ei nmie. tautd*^ «honnis pour garder sa vie et sa fortune,
DU COURAGK {'.HRÉTIEX KT PATRIOTIQUK. 119
est-ce là du courage? Vous aimez la religion, et vous ne ferez rien pour en assurer la liberté et l'honneur à votre pairie ! Vous aimez la patrie, et vous ne risquerez rien pour lui assurer les bienfaits d'un gouvernement honnête et régulier ! Où se jouent nos destinées ? Dans les conseils de la commune, du département, du pays. C'est de là que sortent les votes qui ferment les temples ou qui les tiennent ouverts. Et vous ne voulez pas sortir de votre demeure pour élire des mandataires qui représentent vos convictions, qui les honorent et qui les défendent I Étonnez-vous ensuite de l'audace, du succès et du triomphe des méchants.
D'autres déclarent qu'ils ne font rien, parce qu'il n'y a plus rien à faire. Disons plutôt que rien n'est fait encore, et que tout nous semble fini, parce que nous n'avons pas commencé. Il faut réformer ses pensées, ses sentiments, ses habitudes, sa vie entière. Où est cette réforme? Il faut se rapprocher des classes laborieuses; on s'en isole. Il faut propager les bons livres ; le courage manque sinon pour les écrire, du moins pour les répandre à bas prix, les donner au besoin, les introduire partout. Il faut opposer au journal de lïmpiété et du désordre le journal de la foi et de l'ordre social ; mais l'activité et le désintéressement nous font défaut ; là où les méchants Hèmeut à pleines mains, nous jetons à peine quelque.^
maigres semences; quand ils donnent la mauvaise pâture, nous vendons le pain de vie; ils prodiguent, ils versent à la ronde le vin de l'irréligion populaire et de la corruption honteuse, et nous, nous n'avons pas le courage de jeter gratis sur la table du cabaret la feuille amie qui instruit, qui touche et qui console 1 N'ai-je pas raison de dire que si tout est perdu, que si tout est fini, c'est parce que nous n'avons rien commencé?
Sur quoi s'excuse-t-on pour ne pas mettre la main à l'œuvre ? Sur l'accomplissement d'une prophétie, sur l'approche d'une catastrophe suprême, sur l'espoir d'un grand miracle. Autant d'excuses qui flattent l'égoïsme, paralysent la bonne volonté et finissent par abaisser les courages au lieu de les relever.
Il n'y a pas de signe plus authentique de l'affaiblissement de la raison et de la foi que la croyance à ces révélationssans authenticité et sans contrôle dont le monde est rempli. Les voyants d'Israël, les prophètes de l'Ancien et du Nouveau Testament, les Moïse, les David, les Isaïe, les Daniel, les saint Jean, n'ont vraiment rien vu, rien entendu, rien écrit en comparaison de ces prédictions à si courte échéance et à détails si précis que la crédulité publique accueille si facilement. On marque le mois, le jour, l'heure du bouleversement universel, combien de
temps durera Tépreuve et à quelle date commencera le réveil de l'univers entier dans les bras de Jésus-Christ. Les heures, lesjours, les mois s'écoulent, et les prophéties sont confondues. Les sceptiques en triomphent, les âmes pieuses en sont troublées, et le découragement devient plus général et plus profond qu'auparavant. Mais il y a une prophétie d'une authenticité certaine, d'une autorité incontestable, qui est contenue dans le canon des saintes Écritures et qui se vérifiera jusqu'à la fin des siècles et sur la France et sur toutes les nations. Cet oracle, le voici, il est d'Isaïe. Le prophète, après avoir décrit tous les maux dont le peuple est frappé, ajoute que ces premiers châtiments n'ont point apaisé la justice du Seigneur et que sa main est toujours étendue : In omnibus his non est aversus furor ejiis, sed aclhnc manus ejus extenta (1). Voilà notre avenir. En vou-. lez-vous l'explication? Isaïe la donne. Pourquoi tant de rigueur? Parce que le peuple n'est point revenu à Celui qui le frappait et qu'il n'a point recherché le secours du Dieu des armées : Et populus non est reversus ad percutientem se, et Dominum exercituum non inqiiisierunt (2). Mais le remède est à côté du mal, et l'application n'en est ni moins sûre ni moins prophétique: c'est toujours Isaïe qui parle : Conver-
i. Isàie, IX, 12-13.