PRONONCÉE DANS LA CHAPELLE DE CE COLLÈGE
Ecce quomodo computati siint inter fîlios Dei; inter sanctos sors illorum est.
Yûilà comme ils ont été comptés parmi les enfants de Dieu ; c'est le sort des saints que Dieu leur réserve.
(Saj). V, 5.)
Mes chers Enfants,
Je vous ai convoqués au pied des saints autels pour implorer la miséricorde divine en faveur des anciens élèves de ce collège qui viennent de mourir sous les drapeaux, au service de leur pays. Ce serait manquer à votre attente aussi bien qu'à notre devoir que de ne pas payer, en quelques mots, le tribut de notre amitié à leur mémoire. Ce tombeau, sur lequel les étendards de la patrie et les bannières du collège inclinent et confondent avec respect leurs couleurs voilées et assombries par un crêpe, recouvre les corps de dix-
sept victimes ; ces insignes, ces armes, qui le parent, appartiennent à dix-sept soldats. Le plus âgé de nos cliers défunts comptait à peine trente-quatre ans; le plus jeune en avait seize. Que d'espérances détruites ! que de gloires coupées dans leur première fleur! que d'avenir enseveli au fond de ce tombeau ! Périclès ne pleurait pas, je crois, plus de jeunesse et d'honneur, quand il assemblait toute l'Attique autour des victimes de la guerre du Péloponèse et qu'il s'écriait, avec la grâce de la poésie et l'accent du désespoir : « L'année a perdu son printemps I » Mais nous, prêtres et fidèles, élèves et maîtres, nous regardons plus haut que la terre ravagée et la cité en deuil, et nous voyons refleurir, sous un autre ciel, les âmes moissonnées par la mort. Écoutez, nous dit la Sagesse, comme vos jeunes amis ont été comptés parmi les enfants de Dieu ; c'est le sort des saints que Dieu leur réserve : Ecce quomodo compiitati sunt inter filios Dei ; inter sanctos sors illorum est.
Voilà l'histoire que je viens vous raconter. Elle a deux titres à votre attention : c'est l'histoire de ce collège depuis vingt ans; c'est l'histoire de notre France depuis six mois. Vingt ans de travaux pour donner à la patrie des soldats dignes d'elle; six mois de combats, de disgrâces, de revers, pour rendre à Dieu des âmes digues de lui. Suivez, jour par jour, le récit des événements; vous trouverez à chaque
batailfe un nom qui nous appartient, un exemple qui nous console et qui nous instruit.
Le premier-né de ce collège fut Albert Tourangin ; ce fut, dans cette guerre, le premier officier frappé par la balle de l'ennemi. Besançon, qui était pour sa famille une seconde patrie et où tant de cœurs reconnaissants gardent le souvenir de son père, avait été pour lui la terre natale. Il y revint à quatorze ans, le jour où cette maison s'ouvrit, apportant, avec le souvenir de sa première communion profondément gravé dans son âme, une vocation déjà mûre pour le noble métier des armes, un caractère énergique, mêlé de cette légitime indépendance qui n'effraie pas les maîtres clairvoj^ants, parce qu'elle n'affranchit l'âme que de la routine, et non de la règle ni de la vertu. Laissez-moi vous dire que nous l'aimions comme un premier-né, et que vingt et un ans bientôt écoulés depuis le jour où, élèves et maîtres, nous avons ensemble fondé ce collège, n'ont rien changé à nos sentiments. Il sortit de nos mains avec le plus beau don qu'un maître puisse faire à un élève, avec le besoin et l'amour du travail. L'école de Saint-CjT le fortifia encore dans ces nobles habitudes, et la vie de garnison, si fatale à la discipline, si favorable à l'oisiveté, lui rendit plus chers que jamais les livres, les arts, les bonnes œuvres. Il aimait tout ce qui rend
l'iH ORAISON FUNÈBRE DES ÉLÈVES DU COLLÈGE.
Tofficier sérieux et utile : sa chambre, ses soldats, ses pauvres ; car il continuait au régiment les pratiques charitables dont il avait fait l'apprentissage dans ce collège; il faisait aux malheureux une part de son temps, de ses visites et de ses appointements. C'était un chrétien dans toute la vérité du mot, un chrétien instruit et fervent, qui ne transigeait pas plus avec la discipline de l'Église qu'avec celle de l'armée. Il lisait saint Augustin, sainte Thérèse, le P. Lacordaire; il observait en congé les jeiînes et les abstinences; chacun de ses congés était inauguré par une retraite à la Trappe ou à la Chartreuse, et quand il venait goûter dans sa famille les douceurs du repos, le curé de sa paroisse le voyait, la veille des fêtes, parmi les clients de son confessionnal, et le lendemain, parmi les convives les plus fervents de la table sainte. L'Afrique a joui pendant cinq ans de ses bienfaits et de ses exemples. Il était de cette élite intelligente et chrétienne qui se disait à elle-même dans l'armée française : « Nous avons conquis l'Algérie par l'épée ; il nous faut, pour la garder, la civiliser par la croix. » Cette terre encore neuve enflammait son zèle et sa charité. Un jour un enfant arabe se meurt sous ses yeux : il court à la source voisine, y puise quelques gouttes d'eau et, faisant avec elles le signe de la rédemption, il baptise l'enfant pour la vie éternelle. La famine qui désole les plages de l'Afrique
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met cette âiiie dévoilée dans tout son relieL Ses chefs, qui l'apprécientj l'ont chargé de distribuer des vivres et des secours; les affamés l'entourent en suppliant, ils baisent en pleurant ses mains et son burnous, ils rétouffent presque dans les témoignages de leur reconnaissance.
Tel est le cœur du capitaine Tourangin. La jeune femme pieuse et riche à laquelle il a donné son nom a voulu le suivre sur la terre lointaine. Elle partage toutes ses bonnes œuvres comme tous ses sentiments. Elle l'a rendu père d'une fille charmante; elle lui dispute les premières caresses et les premiers sourires de cette enfant, qui commence à connaître, à ce mutuel empressement, les auteurs de ses jours. Tout succède à leurs vœux. Mais la patrie les rappelle, il faut quitter la colonie pour la métropole, il faut courir à l'armée du Rhin. Les deux époux se séparent à Lyon, aux pieds de Notre-Dame de FoUrvières ; ils communient ensemble, ils se séparent, hélas ! pour ne plus se revoir. Albert traverse avec toute la rapidité de la vapeur cette Comté qu'il aimait, les yeux tournés pour la dernière fois vers nos montagnes et nos vallées, découvrant ou devinant du regard le château de Rans, où habite sa sœur, qui fut pour lui une seconde mère, les bords de la Loue si chers à sa première enfance, les murs de Besançon qu'a fréquentés sa première jeunesse. Le voilà en quelques
I j Cfc)0^^>HI>fÉBRE DES ÉLÈVES DU COLLEGE.
^^ heures aux^ortel de Wissembourg et à l'avant- ■^^gàrïle-d^ l^armee( On le place au premier rang, il .^ soutient k'pyf^^^ier choc, il essuie le premier feu.
^^.HG'èsfr-iè Ji aoù^ 1870, de funeste mémoire, c'est le matin de nos premiers désastres. Les tirailleurs algériens qu'il commande sont abrités derrière un talus labouré par le canon allemand. Il se découvre, il monte sur le talus pour juger de la position et du péril, mais son cheval est tué sous lui. A peine a-t-il pris terre qu'il reparaît presque aussitôt et qu'il charge l'ennemi l'épée à la main. Une balle l'atteint et le transperce en pleine poitrine, il meurt avant d'avoir yu la déroute, il meurt avant d'avoir pu la prévoir. Il n'était que midi : la France, à cette heure, était encore toute parée de sa vieille gloire, et les 6,000 hommes du général Douai tenaient tête à ces 30,000 Allemands qui se démasquaient de toutes parts. 0 Wissembourg, l'histoire vous appellera les Thermopyles de la France. C'est là que Douai, notre Léonidas, est tombé avec ses 6,000 braves, recrutés presque tous dans les garnisons de Besançon et de la Comté ; c'est là qu'il eût pu écrire de cette vaillante main que tant de mains avaient serrée le jour où il quittait cette ville: « Passant, va dire à Besançon que nous sommes morts ici, au seuil de la patrie, pour l'honneur dudrapeau et pour l'intégrité du territoire national ! »
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Après la journée de Wissembourg, c'est la journée de Forbach, non moins fatale à nos armes, non moins douloureuse à notre cœur. Là, Casimir de Novillars a vu le feu pour la première fois, soldat de la veille, mais soldat résolu. Le nom qu'il porte est justement populaire et cher aux laboureurs. Personne ne reste inoccupé dans sa famille, son père a honoré le travail des champs par ses exemples; son frère les continue dignement ; et lui, pour ne pas rester oisif, a entrepris de conquérir tous ses grades à la pointe de son sabre et à la sueur de son front. Dès la première bataille, toutes ses espérances s'évanouissent. Consolons-nous, ses camarades écrivent: « 11 est mort atteint par une balle, au moment où il ajustait l'ennemi ; il est mort en faisant son devoir. » Consolons-nous ; la dernière lettre qu'il écrivit lui-même à sa mère lui annonçait qu'il venait de recevoir les sacrements pour entrer en campagne. C'était un vrai soldat, c'était un vrai chrétien.
Un mois s'écoule, et la catastrophe de Sedan vient terminer, par une affreuse capitulation, l'histoire d'une dynastie et d'un empire. Encore un deuil pour nous dans le deuil de la nation, encore un nom à inscrire sur nos tables funèbres, mais toujours, j'en remercie le Seigneur, avec les espérances de la bienheureuse immortalité. Georges Laurens était un de ces enfants du ^>îidi qui viennent parfois de bien loin
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s'asseoir sur nos bancs el qni, par leur vive ardeiir, leur langage agréable, leur caractère généreux, se concilient, dans nos contrées plus froides, mais sincèrement honnêtes et profondément attachantes, les plus légitimes sympathies. Il me semble le voir et l'entendre encore^ ce bel adolescent aux yeux bleus, aux cheveux noirs, à la noble figure ; il avait la parole sur les doigts et le cœur sur les lèvres, et il s'exprimait de la main autant que de la bouche, en faisant le roman de son avenir. Il rêvait l'école de Brest et les périls lointains de notre marine, ce fut l'école deSaint-Cyrqui lui ouvrit ses portes; mais il trouva sur la terre d'Afrique et sur la terre de France tous les périls qu'il avait rêvés. Capitaine à trente ans, marié depuis deux ans à peine, il accompagne à Sedan le général Guyot de Lesparre, il meurt à côté de lui, écrasé sous le même boulet. Écoutez la lettre par laquelle son vénérable père instruit de cette perte soudaine Mgr le cardinal-archevêque de Besançon, son condisciple d'il y a soixante ans, en qui il a toujours retrouvé le cœur d'un ami : « Georges n'est plus. Monseigneur, mais il est mort avec ces sentiments de foi et de piété qu'il avait puisés dans l'enseignement religieux de votre collège de Saint-François-Xavier. En se rendant à l'armée du Rhin, il avait fait ses dévotions dans l'église de Notre-Dame de Fourvières, et il avait recommandé à la sainte
Vierge et sa campagne et sa famille. » Non, mes amis, la dévotion du pieux officier n'a pas été tfoni^ pée I Marie veillera sur sa jeune famille et sur son vieux père; Marie a déjà couronné sa campagne de ces fleurs du ciel qui ne se fanent jamais.
Sedan n'a duré que trois jours • mais Strasbourg nous a vengés par une héroïque résistance, qui a duré six semaines et qui n'a cédé que devant la famine. Les hospices, les écoles, les remparts de cette ville fameuse, ont chacun leur histoire, et chaque histoire a des noms chers à ce collège.
A l'hospice, c'est Gaston de Brunet, qui s'est battu à Wissembourg avec la vaillance d'un gentilhomme, et qui meurt avec la confiance et la piété d'un enfant. Engagé volontaire, à peine sorti de Saumur, le second de sa promotion, maréchal des logis en qui ses camarades pressentent un officier à la première affaire, et qui avant vingt ans comptait déjà trois anis de service.
Aux remparts, c'est Feruand d'Arcine, un des plus brillants officiers de l'armée française. D'Arcine ! toute notre province s'incline à ce nom, et la Savoie^ d'où il est sorti, le répète avec le même respect. C'est le nom honoré et béni d'un homme de bien qui avait conquis, à l'âge de trente-six ans, l'épée de général sous les murs d'Alger, et qui la brisa huit jours après, pour demeurer fidèle à Charles X dans la mauvaise
foilune. Nous l'avons connu, ce vénérable martyr de la fidélité, rlans la retraite à laquelle il avait condamné de si bonne heure la vaillance de son bras. Mais il lui restait un grand cœur pour aimer cette vieille maison de nos rois, la plus longue et la plus illustre de l'histoire après la maison de David ; cette maison qui a lutté cent ans pour chasser de notre patrie l'invasion anglaise, et qui l'a préservée trois fois de l'invasion allemande, en armant la jeunesse de Philippe- Auguste, la témérité de François I" et le royal désespoir de Louis XIV; cette maison qui a réuni à l'ombre de son sceptre paternel les Flamands, les Bretons, les Provençaux, les Comtois, les Alsaciens, et qui, de tant de langues et de tant de peuples, a su faire la langue de Corneille et le peuple de Louis le Grand; cette maison qui, dans les jours où l'on accusait son déclin, nous a donné la Lorraine et la Corse, et qui, la veille même de sa chute, nous léguait, comme par testament, en Afrique une colonie, à Alger une grande ville, et dans la Méditerranée un lac français. 11 restait un fils au général d'Arcine pour entendre cette leçon de l'histoire. Son cher Fernand le faisait revivre tout entier, avec je ne sais quoi de plus beau et de plus fier encore, qu'il tenait de sa mère et des comtes de Vezins, ses aïeux. L'Algérie l'avait attiré dès sa sortie de Saint-Cyr. Il y reçoit le baptême idu feu, il y gagne la croix et le grade de
lieutenant. Il revient en France pour prendre les épaulettes de capitaine. En vain les règlements le condamnent à rester au dépôt de son régiment, parce qu'il est le plus jeune de son grade; il obtient de quitter sa garnison de Montpellier en changeant de rôle avec un capitaine marié et père d'une nombreuse famille; il vole, avec le 87% sur le théâtre de la guerre, et le voilà dans Strasbourg, face à face avec Fennemi. Ce n'est pas assez : on demande une compagnie de volontaires pour aller surprendre une batterie allemande. Le jeune comte d'Arcine s'offre le premier : il enrôle, il commande, il entraîne la plupart de ses soldats dans cette sortie, le front en avant, l'épée à la main, avec cette haute contenance qu'anime un fier regard, avec cette parole vive, ferme, accentuée, où se révèle autant d'intelligence que de valeur. Il oubliait tout, tout, excepté sa noble famille, disant à ses compagnons d'armes : « Je n'en reviendrai pas. Oh ! quel coup ce sera pour ma mère et pour mes deux sœurs ! » Et un moment après, comme sortant d'une réflexion plus triste et plus profonde : « Ma pauvre mère ! » Il marche en prononçant ce nom sacré pour lui ; il le mêle, en tombant, au nom de son Dieu. Un nuage de fumée l'a enveloppé dans le moment suprême et l'a séparé de sa compagnie, que sa bouillante ardeur devançait toujours. Ses soldats décimés rentrent dans la place; mais leur capitaine
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n'est plus à leur léte, et le lendemain, le général de Werder, qui n'a pu se défendre d'honorer tant de bravoure, renvoie au 87^ les décorations trouvées sur le corps de celui qui fut le dernier comte d'Arcine. 0 mère inconsolable, suspendez-les, ces dépouilles rendues par l'ennemi, à côté de l'épée paternelle. Cette épée, qu'une fidélité jalouse a remise dans le fourreau, se lèvera pour les saluer, et nous, du fond de ce collège, nous saluerons l'âme du jeune héros avec les lis et les vers de Virgile, car nos vœux lui avaient promis, comme Virgile au fils de Marcellus, le grade et la gloire de son père :
Heu miserande puer ! si qu,î fata aspera rumpas, Tu Marcellus eris! Manibus date lilia plenis.
Le siège de Strasbourg touche à sa un, mais le sang coule avec plus d'abondance que jamais. L'école de médecine militaire prodigue ses vies les plus précieuses, elle compte quatre victimes, et parmi ces victimes,c'est notre province, c'est notre collège qui fournit un des noms les plus dignes de regret. Emile Bartholomot achevait sa troisième année d'études médicales. Au collège, il avait tenu la première place comme un fief que personne n'osait lui disputer ; il moissonnait à la fin de chaque classe les prix par douzaine, et les échos de nos modestes solennités redisaient à tout le pays sa gloire d'écolier. Il porta à l'école de Strasbourg cette rare intelligence.
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cet intrépide amour du travail, cette magnanime ambition de bien faire, qui distingue dans notre Comté les esprits d'élite. Il y porta aussi, disons-le bien haut, la foi de sa jeunesse et de son collège ; il la garda, comme tout le reste, avec la ténacité intraitable de la race comtoise. Ne craignez pour cette âme robuste ni la contagion ou l'entraînement des grandes écoles : il est de ceux qui donnent l'exemple et non pas de ceux qui le subissent ; ni les doctrines athées et matérialistes qui déshouorentsi souvent les livres et les leçons dans lesquelles on enseigne l'art de guérir: il est de ceux qui croient, qui savent pourquoi l'on doit croire, et qui mettent leur pratique d'accord avec leur croyance. Emile Bartholomot raisonnait sa foi et calculaitsaconduite.il calcula tout,jusqu'au péril que courait sa vie, jusqu'à l'heure où il serait frappé au poste de l'honneur et du devoir. Allant chaque matin relever les blessés sous le canon des assiégeants, il disait à ses camarades en leur montrant un bastion à demi ruiné : « Tant que ce mur durera, je ne cours aucun risque. » Mais un matin le mur s'est écroulé, le jeune chirurgien le remarque, et il revient sur ses pas. Quoi donc ! a-t-il peur et reculet-il devant la mitraille ? Oui, il recule, mais seulement jusqu'à l'église voisine : là , il se confesse, il communie, et un quart d'heure après, le voici calme, intrépide, dévoué plus que jamais à son service.
loH ORAISON FUNÈBRE DES ÉLÈ^T.S DU COLLEGE.
parce qu'il est prêt à pnraître devant son Dieu. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Une balle énorme l'atteint et le renverse au milieu des blessés qu'il panse et qu'il soulage. Ses amis le relèvent, mais à peine déposé sur le brancard, leurs bras ne soutiennent plus qu'un cadavre, et les voilà réduits à mêler des larmes impuissantes au sang généreux qui découle de ses blessures inanimées. Toute l'école prend le deuil du chirurgien comtois, toute la ville assiste à ses obsèques, et un prêtre en interrompt la cérémonie pour louer publiquement ce grand courage qui a regardé la mort d'un œil si calme et si ferme, cette grande foi qui est allée si bravement chercher Dieu au delà de la mort.
Non, je ne saurais m'en taire devant ces autels, car c'est ici le fruit quelquefois tardif, mais toujours certain, de la bonne éducation ; c'est ici le grand triomphe des exemples domestiques ; non, les mères qui élèvent chrétiennement leurs enfants et les maîtres qui les aident dans cette œuvre laborieuse ne seront pas frustrés de leur récompense, ces mères eussentelles pleuré aussi longtemps que sainte Monique sur les égarements de leur Augustin ; ces maîtres eussentils consumé autant de veilles que saint Ambroise pour rendre à Jésus-Christ cettegrande âme perdue. Non, un jeune homme élevé et nourri dans la crainte de Dieu n'abjurera jamais le baptême de son enfance et de son
éducation. Que son esprit s'arrête avec plus de curiosité que de raison aux erreurs du jour ; qu'il s'abandonne,dans l'éclat tumultueux des grandes villes, aux vanités, aux rêves, aux folles espérances du siècle, ce n^estlà qu'un nuage qui passe à la surface de l'âme, sans en entamer le fond ; ce n'est que l'écume d'une source pure, troublée un moment par la violence d'un orage.Il y aura, après une jeunesse plus ardente, * une maturité plus précoce. Il se remettra de luimême sous le joug delà loi.
Témoin Léon Druhen, un des élèves les mieux doués qui aient fait leurs études dans cette école. Il avait achevé son droit avec une facilité merveilleuse qui n'excluait pas la profondeur, il aimait la littérature et les arts, il devinait la musique, il goûtait avec une rare délicatesse les charmes de la parole, il promettait de parler lui-même avec une rare distinction. Dans ce temps où, selon l'expression des anciens, sa jeunesse bouillonnait encore comme un vin généreux qui n'a pas assez fermenté, je l'avais vu, permettez-moi ce souvenir, pensif et recueilli dans cette enceinte, le jour où nous célébrions les obsèques et l'éloge de nos Dufournel. Pensait-il qu'il serait peut-être un jour le sujet d'un discours semblable, et que bientôt il mériterait de faire louer dans cette chaire et son courage et sa piété? Peut-être ne songeait-il qu'à la magistrature ou au barreau ; mais Dieu, qui voulait
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reprendre son âme, lui préparait à son insu la vie des casernes, l'épreuve des combats, l'agonie des hospices. A peine la France a4-elle résolu, dès \û lendemain de Sedan, d'appeler toute la jeunesse sous les armes, que le stagiaire de Besançon s'apprête à sa nouvelle destinée. Son âge lui donnait un rang dans la mobile, il préfère l'armée régulière; sa naissance, un droit à défendre nos remparts, il veut chercher un danger qui semble encore loin de nous. Il s'engage dans l'armée de la Loire, se fait agréer comme chasseur à pied et semble, dès le début, avoir vieilli dans le métier. Écoutez le témoignage de son commandant : « Je l'ai vu à l'œuvre le 11 octobre, au combat d'Orléans; il a été d'une remarquable bravoure. » On le fait prisonnier, il s'échappe de sa prison sous un déguisement et reparaît au milieu de ses camarades. On lui donne un premier grade, et déjà sa valeur lui en a mérité un second. Sous-officier, ses soldats l'écoutent avec admiration et le suivent avec confiance. Il les aide de sa bourse» les anime de sa voix, les entraîne par son exemple. En deux mois de campagne, il est cité plusieurs fois à Tordre du régiment, et ses chefs demandent pour lui la décoration avec le grade de sous-lieutenant. Mais Dieu réservait à sa piété la palme que les hommes avaient promise à son courage. Dieu lui faisait la leçon, et il l'écoutait, il la comprenait, comme le
prouvent assez les lignes suivantes, tirées d'une lettre adressée à son père : « Espérons que de tant de maux, de tant de sang versé, il sortira une leçon pour la France et pour les Français. J'éprouve, pour mon compte, qu'il est quelquefois bon de souffrir, et que les sentiments de dévouement et d'abnégation doivent eûfin pi-endre la place de ces froides théories de la philosophie moderne dont je me suis fait souvent l'apôtre. » Léon Druhen, blessé à l'avant-bras par un éclat d'obus, dans le combat de Chevilly, s'en aperçoit à peine, et il faut qu'on le ramène de force dans le château voisin, devenu, par les soins de M. Darblay, la plus hospitalière des ambulances. Les médecins s'empressent autour de lui, car le nom de son père le recommande à leurs soins, ils n'ont point d'inquiétude pour sa vie, l'amputation est jugée inutile, la guérison semble certaine. Malgré toutes ces assurances, le jeune malade appelle l'aumônier dès qu'il le voit passer à son chevet, il se confesse aussitôt, il l'entretient chaque jour, il en fait, par sa docile et pieuse confiance, son plus intime ami. Quand le danger se déclare, l'aumônier a quitté l'ambulance, mais Léon demande le curé de la paroisse, renouvelle l'aveu de ses fautes et offre aux saintes onctions ses membres saisis d'un tremblement nerveux précurseur de la mort. Le corps tremble, mais l'âme a gardé toute sa fermeté, je dirai
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presque toute son audace. Ah ! qu'elle vienne, après treize jours de souffrance, cette mort qui désespère la nature. Notre Léon l'envisage sans émotion et va la recevoir sans trouble. La veille, il avait écrit à son père : « Rassurez-vous, ma blessure n'est pas mortelle. » Mais voilà qu'il faut partir : il dicte ses adieux, et. dans ces trois lignes, il demande humblement pardon à sa famille des peines qu'il lui a causées. 0 cri sublime d'une âme qui avait abaissé devant la croix sa fierté naturelle ! Ce n'est pas ici que cette lettre est parvenue d'abord. Avant d'arriver à Besançon, elle était montée jusqu'à Dieu, jusqu'au père commun ; elle avait ouvert à Léon les portes du ciel.
Regardez maintenant à l'extrémité de notre province, cette petite forteresse aujourd'hui si fameuse, ce nid d'aigle suspendu, entre la Comté et l'Alsace, dans ce passage qui n^est qu'une trouée et où l'Allemagne a perdu, pendant quatre mois, de si belles et de si vaillantes troupes. Belfort n'a que douze mille défenseurs ; Belfort verra tomber sous ses remparts des milliers d'ennemis. Ah ! nous comptons nos héros, et l'Allemagne n'ose ici compter ses victimes. Nos héros n'ont jamais dit: Combien sont-ils? Mais qui sont-ils eux-mêmes? Ce sont, avec le colonel Denfert, ses zouaves et ses artilleurs, des jeunes gens, presque des écoliers, recrutés de Luxeuil jusqu'à
Gray et de Gray jusqu'à Lyon, dans ce riche et noble pays arrosé par la Saône et par ses affluents. Vesoul, Lure, Faucogney, Gy, Villersexel, Marnay, Pesmes, Héricourt, toutes les villes et presque tous les villages de la Haute-Saône ont des fils parmi les soldats de Belfort. Beaucoup d'entre eux ont été élevés dans ce collège, et je vois encore, du haut de cette chaire, la place qu'ils occupaient dans vos rangs. Officiers et soldats, tous vos camarades ont bravement fait leur devoir. La voix publique en signalait dix, le sort en a décoré deux. Mais il faut me taire sur leur mérite ; il me faut oublier que, même parmi vous, plusieurs viennent de quitter la caserne pour rentrer au collège, et quïls nous rapportent, avec un nom déjà cité dans les batailles , l'honneur éprouvé de la discipline militaire. Ici, nous ne citons que les morts ; c'est pour leurs âmes que j'implore votre amitié.
Un souvenir et une prière pour Armand Thiébaud I Il servait avec distinction dans le sanctuaire des lois ; mais la guerre lui a fait d'autres devoirs, mais la peste a creusé son tombeau dans cette ville de Belfort, où il venait de contracter un brillant mariage et où il avait conquis l'estime et l'affection de toute la magistrature. Sa vie était laborieuse, honorable, chrétienne ; sa mort fut pleine de sentiments généreux. Il a inscrit les pauvres au nombre de ses héritiers; il a partagé ses libéralités entre Pontarlier sa ville
natale, et Belfort, sa ville adoptive : sa mémoire y vivra et y demeurera en bénédiction.
Un souvenir et une prière pour Joseph Marsot I II touchait à la fin de son surnumérariat dans l'administration des domaines ; mais la guerre lui arrache la plume des mains, et il lui faut venir manier à Belfort les armes de la défense nationale. Une balle l'atteint; sa blessure est mortelle; mais son agonie traîne en longueur. Il peut revoir ses chères montagnes des Vosges et rendre le dernier soupir dans cette religieuse paroisse de Belfays, où son père exerce depuis tant d'années une intelligente et paternelle magistrature.
0 cruelle guerre, qui a condamné tant de pères à survivre à leurs enfants I Hier encore je serrais la main d'un autre père accablé par ce chagrin mortel. Un autre de nos meilleurs élèves, un jeune notaire de Gex, Louis Genevois,avait quitté son cabinet avec toutes les espérances d'un brillant avenir, pour la garnison de Lannieu ; il vient d'y mourir sous l'habit de soldat. Son père est arrivé trop tard pour re^ cevoir ses adieux ; il se console en pensant à sa fin chrétienne, dont il a recueilli les preuves touchantes; mais il reprend, triste et solitaire, le chemin de nos montagnes; il tremble de revoir sa maison, ses champs, son domaine agrandi par ses soins et dont le jeune maitre n'est déjà plus ; les arbres plantés de ses
mains ont perdu tout leur charme lejour où il a perdu son fils. 0 cruelle guerre I m'écrierai-je encore. 0 vieillesse accablée,dontil faut voiler la tête et les cheveux blancs devant de tels sacrifices, car nous sommes aussi incapables que le peintre de l'antiquité de rendre une si grande douleur !
Partout, mes chers enfants, partout le même tableau et le même renversement des lois de la nature. Ici, nous avons conduit à sa dernière demeure Jules Thevenin, lieutenant dans la mobile du Doubs, aimé de ses chefs, comme son caractère charmant lui en donnait le droit, respecté et obéi de ses soldats, comme il appartient de l'être quand on fait soi-même honneur à son grade. Il rentrait, après quatre mois de campagne, avec les bataillons du Doubs, si noblement commandés, si habilement conduits, et qui, grâce à la tactique et à l'énergie de leur colonel, se sont retirés en si bon ordre sous les murs de Besançon, dans le désastre inouï de l'armée de l'Est. Il a échappé à la fusillade, il n'échappera pas à la contagion. Sa maladie, son danger, sa mort, nous apprenons tout le môme jour,tant l'événement a été rapide et imprévu. Mais sa mère l'a serré encore une fois dans ses bras, son père l'a béni 1 Ils avaient trois fils, tous trois servaient la France avec le même zèle et le même dévouement. Deux ont succombé, l'un victime d'une balle ennemie dans l'armée de la
Loii-e, l'autre à Besançon, victime de la peste des camps. 0 cruelle guerre, ce sont là de tes coups I Glaive du Seigneur, quand cesserez-vous de nous frapper ?
Mais voici un coup plus terrible encore. Que vous dirai-je des inconsolables parents de René Bourrier? Ils n'avaient qu'un fils, et ce fils, leur légitime orgueil ils l'ont perdu dans cette capsulerie qui a sauté en éclats prés de Besançon, le 25 février, à la fin de l'armistice, et comme pour annoncer par une dernière catastrophe, que rien ne manquerait à nos surprises, à nos malheurs et à nos regrets. Que vous dirai-je de René ? Il y a moins d'un an, il priait avec vous dans cette église, et vous auriez pu remarquer sa tenue modeste. Cette modestie allait jusqu'à la timidité. Et, cependant, quelle intelligence vive, hardie, pénétrante ! Quels examens brillamments soutenus ! Quelle belle carrière ouverte devant lui 1 Disons quelque chose de plus à sa louange, pour la consolation de ses parents et de ses maîtres : quelle délicatesse de conscience et quelle foi I Le pied posé sur le seuil de cette maison fatale où il devait trouver la mort, il s'écriait en s'interrogeant lui-même devant les appareils de cette poudre fulminante: «Bien fou serait celui qui resterait ici sans avoir la conscience pure I » J'en crois cette réflexion partie d'un esprit si juste, René était i)réL quand la foudre l'a je-
lé à l'improviste des bras de son père dans les bras de son Dieu
Nous pensions avoirachevé l'histoire de nos pertes, mais voilà que Paris rentre, après six mois, en communication avec la province, et que de fatales nouvelles arrivent de toutes parts. Il faut pleurer encore de nobles jeunes gens; il faut jeter encore des fleurs sur ces cercueils ensevelis, à l'insu du reste de la France, dans les cimetières de cette Jérusalem nouvelle, éprouvée, comme la première,par la guerre, la famine et la sédition.
Là repose Anatole Perrenet, cet autre enfant de Pontarlier, le condisciple et l'ami d'Armand Thiébaud. Il avait conquis dans ce collège ses grades et son entrée à Saint-Gyr, et il remplissait dans l'armée de Paris, avec un zèle au-dessus de tout éloge, les fonctions d'adjudant-major. Esprit froid et recueilli, caractère ferme, ofQcier distingué, l'unique espoir d'une jeune famille, l'éternel regret et l'éternel entretien de deux enfants qui faisaient, par leur sourire,le charme et le délassement de sa vie laborieuse.
Là repose Louis Rougnon, que nous avons tous
connu, que nous avons tous aimé. Il était sorti du
collège au mois d'août dernier, avec une vocation
prononcée pour la médecine. Héritier d'un nom que
l'art de guérir avait illustré dans cette province, il
voulait en soutenir l'éclat : son intelligence distinguée
168 OHAHON FUNÈBRE DFS ÉLÈVES DU COLLÈGE.
lui en donnait le droit: avec un travail assidu il pouvait tout promettre à sa jeune et légitime ambition. Mais Louis Rougnon avait quelque chose de plus rare que rintelligence, de plus noble que l'amour du travail : il avait le zèle du bien public. J'ai vu poindre dans ce cœur aimant et généreux la première flamme du dévouement. Le 15 septembre, je le rencontre sur la place Saint-Pierre : « Je vais à Paris, me dit-il, je veux m'engager comme infirmier dans les hôpitaux et commencer mon service auprès des malades. » Ce dessein m'effraya pour lui, et j'eus comme un pressentiment du sort qui l'attendait. « Yous arriverez trop tard, lui disais-je, la circulation est interrompue, et Paris est déjà fermé aux voyageurs. — N'importe, j'y entrerai, sinon en chemin de fer, du moins dans quelque charrette, et si je n'en trouve point, je ferai le voyage à pied. Je veux suivre ma vocation. » Il me quitte à ces mots, entre à l'église de Saint-Pierre, s'y confesse, reçoit la sainte communion et part le soir même. Il arrive à Paris le jour où les portes se ferment, et il est de suite, et comme tout entier, à la grande pensée qui l'occupe. 0 passion du bien ! comme elle s'empare de cette âme et comme elle l'entraîne! Quoi! à peine un regard donné par ce jeune homme de dix-sept ans à ce Paris qu'il voit pour la première fois ! Non, Paris n'est plus, à ses yeux, la ville où l'on s'amuse,
mais la ville où Ton se dévoue, où l'on se donne, où l'on meurt au service ae uieu et du prochain. Après quelques heures passées auprès d'un frère chéri, le voilà qui revêt, dans l'ambulance de Saint-Denis, le tablier d'infirmier et qui se met à braver la mort. Il va la braver à côté du soldat dans les sorties. Il va ramasser les blessés sous le feu de la mitraille. Mais ce n'est pas là que la mort l'attendait. Il ne la verra point à travers la fumée des combats, menant avec elle la gloire des héros, mais pâle, hideuse, affreuse à regarder, telle que la fait la peste des hospices. L'ambulance de Saint-Denis se remplit de pestiférés, il faut les emporter à Bicêtre. Louis Rougnon s'offre le premier, il les accompagne, il les sert, il les rassure, il les console. A peine a-t-il couché dans leur lit ces jeunes victimes, qu'il tombe à côté d'elles, victime lui-même d'un si grand devoir. Son frère accourt et le reconnaît à peine, tant la maladie l'a défiguré ; mais, lui toîTjours courageux, affecte plus d'espérance qu'il n'en conçoit encore, et regarde la mort avec des yeux pleins de fermeté et de douceur. La parole d'un prêtre l'a affermi dans ce dernier combat, l'onction sainte a coulé sur ses membres ; il a passé d'un monde à l'autre au milieu des consolations de l'Église. 0 mon ami! si votre àme, en quittant la vie, s'est retournée un moment vers cette terre natale où vous ne deviez plus revenir, vous
avez partagé, j'en suis sûr, vos regards entre votre famille et votre collège, et vous avez eu à Besançon le spectacle que vous quittiez à Paris. Ce collège était devenu un hospice ; plusieurs de vos condisciples, des infirmiers; vos maîtres, les aumôniers des derniers sacrements et des dernières prières. Ainsi se continuait notre campagne pendant que vous receviez votre couronne. Vous partiez, et nous restons. Dieu a pris le fils au foyer et il y a laissé le père; Dieu a pris l'élève dans l'école et y a laissé le maître. Le vent qui a soufflé sur nos plages n'a cueilli que les fleurs. Il a laissé, mais non sans creuser leurs rides et blanchir leurs cheveux, les hommes qui avaient semé, planté, arrosé toute cette génération couchée, avant l'heure, dans le cimetière des combats.
Ce n'est pas tout encore : la guerre civile succède à la guerre étrangère, nous voilà réduits à reprendre Paris sur la Commune après l'avoir défendu contre les Allemands, et de nouveaux deuils s'apprêtent pour notre province et notre collège. Gaston de Coligny combattait au premier rang : vieux nom, noble cœur, généreuse audace, ardente jeunesse, que de promesses pour l'avenir! Engagé volontaire, il n'a pas cinq ans de service, et on l'a fait souslieutenant de chasseurs. Vous vous rappelez sa vivacité et son entrain, cette franchise qui semblait déjà
militaire, cette étourderie, mêlée de tant de sincérité, qui s'accusait elle-même au lieu d'accuser ses maîtres, en sorte qu'après l'avoir punie, on ne pouvait se défendre de l'aimer un peu. Tel il était au collège, tel il fui sous le drapeau. Une blessure fatale appelle son père auprès de lui : il faut quitter le siège de Paris, traverser la France, conduire le jeune malade jusqu'à Fribourg, où sa mère l'attend sur la terre étrangère, au milieu d'une famille toute patriarcale par les sentiments aussi bien que par le nombre. Que de mains pour le servir 1 que d'embrassements ! que de larmes furtives quand on songe que Gaston est peut-être frappé mortellement 1 L'espérance se soutient pendant quarante jours, et quand il faut y renoncer, une autre espérance se fait jour à travers la tristesse ; mais celle-ci du moins ne sera pas confondue. 0 noble père, relevez-vous; mère chrétienne , séchez vos larmes ; frères et sœurs, unissez-vous dans les mêm es sentiments : Gaston est parti avec une espérance mille fois plus belle que celle d'un grade, d'un ruban, d'une guérison, d'un bel avenir : il emporte l'espérance du Ciel.
C'est le sentiment que Raymond de Buyer a répandu autour de lui, comme une douce lumière, pendant la maladie qui Fa ramené de Paris à Besançon, du 38^ de marche dans les bras de sa famille. Raymond n'a que six mois de service. Saint-Çyr l'a-
172 OnAI«iON Fl^ÊBRË Î)ËS ÉLÈVES DtJ COLLÈGE.
vait appelé, mais, le jour de l'appel venu, il n'y avait plus d'école que le régiment, plus d'exercice que la bataille. On l'improvise sous-lieutenant, et nul ne justifie mieux que lui ce grade anticipé. Il se bat à Arcey, à Monlbéliard, à Pont-les-Moulins, il brave cent fois la mort, et jamais la mort ne le fait trembler, excepté quand il la voit Venir pour son jeune frère, ce noble engagé qu'elle enlève à sa famille et à son service dans la retraite de l'armée de l'Est. Mais il faut laisser derrière lui ce cher Max, cet autre luimêmCj pour se frayer un passage à travers les neiges jusqu'au fort des Rousses. Là, il ne lui reste plus que vingt-huit hommes de toute sa compagnie, dont il est à la fois le capitaine, le sous-lieutenant, le sergent et le fourrier. Ses fatigues n'étaient pas à leur terme. Il passe à Chambéry, touche à Marseille, s'offre à entrer dans l'armée de Versailles et se distingue devant Paris, comme dans la campagne de l'Est, par sa bravoure et sa tranquillité d'àme : une balle vient s'amortir contre sa poitrine, il la ramasse, là garde pour sa mère et la lui donne en disant: « Je n'ai qu'un regret : si elle m'avait atteint, j'aurais été décoré. » Dieu vous a entendu, mon cher ami, et c'est lui qui vous décorera. Voici la mort, elle approche plus stirement encore que la balle, en cachant ses pas sous l'apparence d'une longue maladie. Raymond reçoit avec édification le saint via-
tiqne ; il se rpcommande aux prières des prêtres et aux mérites infinis du sacrifice de l'autel ; il se résigne, il console les siens, il meurt dans les bras de sa mère, les yeux tournés vers Marie, dont il va chanter les louanges dans un meilleur séjour. Un camarade a fait d'un mot son oraison funèbre : « Je pleure Raymond, c'était mon ami ; sa mort cependant me laisse plein de joie, il était pur comme un ange, et puisque Dieu a voulu le rappeler sitôt à lui, il n'a dû faire qu'un saut de la terre au ciel. »
Je dis la même chose avec la même confiance de Jean-Baptiste Grângief, ce soldat qui ferme après huit mois la liste de nos tables funèbres. Il était de la mobile du Doubs et du combat de Bethoncourt. Il est revenu de cette journée avec une blessure que ni les soins de sa famille ni les secours prodigués aux malades dans l'hôpital de Besançon n'ont pu cicatriser. Dieu l'appelait à lui, Dieu l'éprouvait et le transformait par de vives souffrances. Ce jeune homme était chrétien, il est devenu pieux. Il a reçu plusieurs fois la sainte communion. Sa sœur, ses maîtres, les religieuses de l'hospice, l'ont visité, exhorté, soutenu tour à tour dans le dernier combat. Encore une victoire pour la foi I Encore un soldat pour l'immortelle légion que les Victor et les Maurice rangent autour du trône de Jésus-Christ ! Encore un souvenir d'honneur et de religion pour notre
collège î Parmi tant de noms et d'exemples, nous ne savons plus lequel citer avec le plus de confiance, auquel nous arrêter avec le plus d'amour; mais il nous reste le même cri de confiance et d'amour pour remettre aux mains du Seigneur ces dix-sept jeunes gens ; et nous nous consolons de les avoir perdus par la pensée de leur avoir souvent montre, du haut de cette chaire, la vraie patrie, la vraie couronne, le vrai bonheur.
C'est la force et la consolation de ceux qui demeurent de songer à ceux qui sont partis. Eh bien ! puisqu'il nous faut demeurer, nous servirons encore la jeunesse, la patrie, l'Église, et, sans promettre de miracles à personne, nous ranimerons dans l'épreuve notre bonne volonté. C'est maintenant plus que jamais qu'il faut faire de la science l'auxiliaire et non l'ennemie de la foi ; créer, non pas des bacheliers, mais des hommes, non pas des hommes, car les hommes ne nous ont pas manqué, mais des chrétiens, c'est-à-dire des âmes élevées et droites, des volontés fermes, des cœurs purs, et, pour trancher le mot, des Français jaloux d'être chrétiens, capables, si la patrie le demande, d'être martyrs !
Des hommes, des chrétiens, des martyrs, c'est tout un pour la France. Nous ne séparerons jamais la religion de la patrie; jamais, en armant le bras des héros de la terre, uous ne cesserons d'élever les
yeux et les mains vers les saints qui habitent le ciel. Qu'on raille nos dévotions et nos prières, nous ne voyons là que l'impiété ou l'ignorance. Pour qui sait l'histoire, pour qui a gardé sa foi, nos revers s'expliquent; mais les singulières destinées que Dieu nous a faites au milieu de ces revers ont aussi leur explication dans l'ordre surnaturel et divin. Nous avions dit cent fois : « Tant que Belfort tiendra, Besançon n'a rien à redouter. » Belfort a tenu jusqu'à la fin, et Besançon a obtenu la délivrance et le salut. Qu'elle était belle à voir dans sa glorieuse retraite, cette garnison réduite de moitié, mais non vaincue, emportant à travers nos montagnes, avec ses drapeaux déchirés, les hommages de l'ennemi ! Elle passait, fière et sans tache, entre les lignes allemandes, recueillant partout, de Pontarlier jusqu'à Lyon et à Grenoble, les témoignages de l'admiration publique. Et nous, qui la regardions du haut de ces remparts, nous l'avons saluée sans pouvoir lui tendre une main fraternelle ; mais nous avons élevé nos yeux plus haut encore , voyant , implorant, comme nos pères et comme nos ancêtres, les saints Ferréol et Ferjeux, qui, de Belfort à Besançon et du fort de Joux à ceux d'Auxonne et de Salins, n'ont cessé d'étendre sur les hauteurs de la Comté les ailes de leur invisible protection. Ils ont ôté à l'ennemi tantôt les moyens, tantôt la pensée, tantôt le temps
OU l'occasion de surprendre Besançon. Ils ont permis à nos braves et à leur digne chef de former autour de nos murailles, au-dessus même de notre citadelle, ces remparts de terre, ceinture fragile en apparence, redoutable en réalité, qui a empêché l'étranger de nous donner l'assaut et qui l'a fait réfléchir sur les chances et les embarras d'un siège plus rude encore qu'au temps de Bossuet et de Louis le Grand. Ils ont soutenu dans Belfort ces soldats comtois, ces fils de l'Église de Besançon, recommandés à leurs suffrages par notre premier pasteur et par les fidèles que sa voix avait mis en prières. Belfort, par sa langue, par ses traditions, par son histoire religieuse, appartient à notre diocèse et aux antiques domaines des Ferréol et des Ferjeux. Belfort a eu tout l'honneur de la campagne ; il demeure fraaçais et il va devenir une ville de notre province.
Oh ! viens, noble cité, rentre sans crainte dans les limites primitives de la nation comtoise, et prends sous la protection de nos saints apôtres les clefs delà patrie commune. Un jour, qui pourrait reprocher ce vœu à des lèvres françaises et sacerdotales? un jour, si nous le méritons, ces clefs rouvriront à nos soldats les portes de Metz et de Strasbourg, et le drapeau de Bouvines et de Denain, relevé d'une humiliation passagère, descendra des montagnes des Vosges pour
retrouver, sur les bords du Rhin, la place où les Turenne et les Villars avaient planté, sous Louis XIV, les bornes de la France.
Mais si la France a perdu le Rhin, c'est pour avoir livré le Tibre. Elle a une revanche plus pressante et plus sûre à prendre en Italie, et ici, plus qu'ailleurs, il m'est bien permis de dire que nous la prendrons. J'en atteste les élèves de ce collège qui se sont faits soldats du pape, et, en particulier, les deux Dufournel, dont la mémoire est plusvivante que jamais dans la cité sainte. J'en atteste ce cri de guerre que poussait Emmanuel en frayant un passage à sa troupe au travers des garibaldiens éperdus : En avant! en avant! Ce cri, répété dans cette chaire,est devenue notre devise à la vie et à la mort. Parmi ces humbles collégiens qui l'ont recueilli au fond de leur cœur et qui viennent de mourir pour la patrie, pas un n'a pâli, pas un n'a reculé, tous sont morts en avant du danger, et dans les armées, et dans les hospices, tous ont tenu haut et ferme le drapeau de la France jusqu'au dernier soupir. Eh bien I ce drapeau se lèvera tôt ou tard ; nous irons rétablir Pie IX, notre pontife et notre père^sur le trône que les siècles ont donné au pape et que la France seule peut lui rendre et lui garder. Vous le suivrez, non, vous le devancerez en répétant le cri de notre Emmanuel. Français, vous serez de la guerre sainte ; Comtois, vous serez de
l'avant-garde ; chrétiens, vous vengerez l'honneur, la civilisation, la foi ; et après cette glorieuse campagne, nous apporterons dans cette église, aux pieds deNotre-DamedesCordeliers, les noms de nos morts, le récit de leurs batailles et la couronne de leur triomphe.