Mar.h., I
-2. Discours de M. Jalabert, dovtn de la- faculté de droit de Nancy.
Un éclat d'obus le frappe à la tête, il tombe à son poste d'honneur. Regardez ! quelle douceur éclate sur son visage ! Ses camarades s'inclinent, en passant, devant cette tête déjà marquée de la lumière d'en haut, et ils se sentent comme en présence d'un saint. Charles Delang est au ciel le premier dans la gloire, comme il a été sur la terre le premier dans le devoir et dans l'honneur. Dieu l'a mis à la tête des quarante martyrs de Cussey ; là il les commande comme un autre Maurice ; mais ce n'est plus l'épée, c'est la lyre qu'il tient à la main ; il a reçu la lyre de David pour chanter, dans la langue éternelle de la louange, le beau cantique dont nous ne faisons que bégayer les notes à peine commencées dans la langue imparfaite de la prière : « Soyez béni, mon Dieu, vous qui avez instruit ses mains à combattre et ses doigts à tenir l'épée. »
Que les Allemands poursuivent maintenant leur triste journée, le soleil se couche, mais il en reste assez encore pour éclairer une défaite. Qu'ils envahissent Auxon sans défiance, il est trop tard, les lions du désert ont eu le temps d'accourir et de guetter leur proie. Les zouaves les attendent, leur sautent à la gorge, les culbutent, les délogent, les précipitent à la renverse ; ce n'est qu'un éclair, mais cet éclair suffit pour les terrasser. Qu'ils viennent menacer les roches de Chtâtillon, il est trop tard : deux pièces
d'artillerie qui tonnent du haut de la montagne suffisent pour les arrêter, et leur tir, d"une admirable sûreté atteint tout ce qu'il vise, frappe et couche par terre tout ce qu'il atteint. Que feront-ils de leurs batteries, devenues impuissantes? Oh! les barbares! Buthiers, Bonnay, Geneuille, tous ces villages inoffensifs essuient leur feu cruel, toute la plaine est en flammes. Ils ne peuvent plus avancer, ils ne peuvent plus vaincre, il leur reste à se venger et de leur victoire inutile et de leur honteuse retraite. Vingtquatre heures s'écoulent, et l'ennemi disparaît de toutes parts comme au même signal. Il a maudit en partant ces montagnes d'Auxon et de Chàtillon, témoins de son échec. Besançon est délivré, Werder recule, les flots envahisseurs de l'Allemagne ont expiré au pied de ces hauteurs qui gardent la cité. Que Dieu en soit béni, et après Dieu les braves qui ont tenu l'épée avec tant de courage et d'honneur dans les champs de Gussey I
Non, je n'ai pas le courage d'achever ce tableau. Là où je ne vois plus que pillage, vengeance, cruautés, ma parole se trouble, ma langue s'embarrasse, la chaire chrétienne devient muette. Et cependant, pouvons-nous oublier deux tombes placées dans votre cimetière à côté de celles de nos soldats ? Là repose l'humble femme que l'ennemi a frappée dans les champs, sans pitié pour son sexe, pour son veu-
vage et pour ses trois enfants ; là repose l'instituteur dont tout le crime est d'avoir fui devant eux pour éviter la mort. Et vous aussi, prêtres du Seigneur, vous avez paru de grands coupables à leurs yeux. Les uns ont été détenus loin de leur paroisse, les autres faits prisonniers dans les ambulances, plusieurs menacés du dernier supplice. On les a vus nu-tête, accablés de coups, emmenés comme des criminels. On les a accusés d'avoir sonné la clocbe de la prière. On leur a reproché d^avoir témoigné à nos braves les égards et les sympathies que commandait la cause nationale. Noble accusation ! juste reproche ! récriminations cent et cent fois méritées ! Oui, c'est justice, accusez-les hautement, ils étaient accourus, au premier coup de canon, sur le champ de bataille. Ils aDimaient nos braves par leurs paroles et par leurs exemples. Ils leur prodiguaient les vivres, les vêtements, les remèdes. Ils offraient un asile aux blessés, des consolations aux mourants, des paroles de courage et d'honneur à tout le monde, lisse montraient tels qu'ils sont et qu'ils doivent être: de vrais citoyens français, de vrais pasteurs des âmes, de vrais prêtres de Jésus-Christ. Que pensez-vous maintenant de cette presse impie, qui ne veut voir en eux que les complices de l'étranger ? Ah 1 des complices, nous en avons, nous en avons partout, nous en aurons toujours, et nous pou-
vons les nommer ici. Ce sont les complices de notre zèle et de notre charité. Ce sont les prêtres venus de Lyon au secours de nos soldats. Ils se sont précipités pêle-mêle avec les zouaves, à Chàtillon et à Auxon, ils ont pansé, confessé, consolé nos mourants. L'un d'eux est dans ce sanctuaire (1), et il pleure encore au souvenir de cette soirée fameuse; l'autre, M. l'abbé Faivre, a achevé par cette campagne cette longue vie de dévouement et d'honneur passée au service des soldats . Sous ses cheveux blancs, il garde le courage de la jeunesse. Il nous a donné comme les derniers soupirs de sa vie militaire, et, du fond de sa retraite, il se rappelle en pleurant ces nobles traits, ces touchantes paroles, ces marques de foi et de religion qu'il a recueillis dans ces lieux ; Gussey et Auxon auront une page dans ses souvenirs, et, en les lisant, les générations futures béniront encore lé Dieu des batailles qui instruit le soldat français à tenir l'épée.
Je ne descendrai pas de cette chaire sans vous bénir aussi, vous tous, habitants de cette paroisse, dont la maison a été hospitalière aux soldats. Toutes les portes étaient ouvertes, toutes les tables dressées, tous les lits préparés d'avance. Les secours de l'art étaient aussi empressés que ceux de la religion, et