‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 28 sur 48 · I- M. l'abbé Juteàu · texte numérisé non relu

I- M. l'abbé Juteàu

cette abnégation qui accomplit le devoir^ mais qui ne le discute jamais. Le prêtre témoin de leur mort a recueilli leurs dernieresparoles.il lésa citées sur leur tombe, je les répète devant ces autels, les anges et les hommes en ont fait le sujet de leur entretien. Un obus éclate auprès du capitaine Besancenot etluibrise la main droite. « Ce n'est rien, » dit-il ; il ramasse son épée, et regardant sa troupe avec plus de fierté encore : « En avant ! » Il s'avance le premier, sa troupe le suit, deux balles le frappent, il tombe pour ne plus se relever. Eh bien ! le capitaine servira, en tombant, de rempart à ses soldats : « Abrite-toi derrière mon corps,» dit-il au caporal qui l'accompagne. Son testament n'a qu'une ligne : « Écris à ma famille que je suis mort en brave. » Son dernier soupir est une prière : « Mou Dieu î ayez pitié de moi. »

La Charente aura des héros dans cette journée aussi bien que la Savoie. Je n'en veux pour exemple quele jeune et brillant Marcellus, sorti de l'école de droit avec tous les lauriers, cher à tout l'Angoumois à cause des espérances de son nom, l'unique consolation d'une mère vénérable. Tunique appui de ses neveux encore en bas âge. Laissez donc un tel soutien à cette mère, à ces quatre sœurs, à ces deux petits enfants. Marcellus a vingt-six ans, il n'a point rêvé la carrière des armes ; c'est à la famille qu'il veut dévouer sa vie, c'est aux lettres qu'il veut de-

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mander un peu de cette gloire qui a consacré le souvenir de son aïeul. Son âge le dispense, mais son nom l'oblige ; sa santé ébranlée demande les ambulances, mais sa noblesse soupire après la bataille. Soldat, lieutenant, capitaine, soit qu'il obéisse, soit qu'il commande, il se donne toujours. Il donne, il prodigue autour de lui l'argent, les soins, les conseils, les exemples, soutenant par ses lettres sa mère, qui n'espère plus le revoir, par ses paroles l'esprit de ses compagnons d'armes, par ses prières son propre courage et ses propres résolutions. « Je suis, disait-il, le soldat de Dieu avant d'être le soldat de la France. » Il sent que Dieu lui demande sa vie pour faire monter devant lui la flamme épurée du sacrifice. Que n'imagine-t-il pas pour la purifier encore d'avantage ? Le 13 janvier il se confesse avec le pressentiment qu'il le fait pour la dernière fois. Dès lors il se bat tous les jours, à Sainte-Marie, à Montbéliard, à Bethoncourt. Là il entraine sa compagnie par son élan contre cette forteresse pleine d'ennemis invisibles. La mitraille éclate au milieu de ces jeunes mobiles, tue les uns, disperse les autres, et le laisse seul avec son sergent. Qu'importe à Marcellus ! Il voudrait tomber seul et satisfaire pour toute l'armée. En avant ! toujours en avant 1 Une balle l'atteint au cœur et l'étend par terre. Prenez ce corps, fidèle sergent, confiez-le à la piété des habitants de

Dung, bientôt vous viendrez le reconnaître, et vous le' rapporterez aux lieux qui l'ont vu naître, sous les yeux d'une mère qui le réclame, qui le couvre de baisers et de pleurs, qui renferme dans le tombeau de ses pères et qui va s'y ensevelir elle-même après cinq mois passés dans les pleurs de l'agonie. Soldat de Dieu, reposez en paix ; soldat de la France, attendez au fond de ces caveaux funèbres le jour du réveil et de la victoire. Vous êtes tombé pour Dieu dans les batailles, comme vos aïeux tombaient pour leur roi sur réchafaud ; mais ce n'est point la tristesse, c'est l'espérance qui chante sur la tombe des Marcellus. Écoutez dans quels vers ils prophétisent nos destinées :

La France a triomphé des vains efforts du crime Et trompé des méchants l'espoir audacieux. Elle renait plus belle et du fond de l'abîme S'élance au haut des cieux (1) !

Mais les champs de Bethoncourt cachent des pièges jusqu'au dernier moment ; il faudra y voir tomber des braves jusqu'après la bataille. A côté du grand nom de Marcellus, je place avec le même respect un nom plébéien digne des mêmes honneurs et des mêmes souvenirs. Le maréchal des logis Simon est Bisontin. Il a vingt-trois ans, il n'a manié jusque-là

1. Odes sacrées, idylles et poésies diverses, par le comte de Marcellus, p. 293.

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que les crayons de l'architecture ; mais il appartient à celte mobile du Doubs dont l'infanterie a si bien tenu tête à l'ennemi à Voujaucourt et à Bondeval, et dont l'artillerie, mêlée au 24® corps, se signale par sa ferme attitude sous la conduite du capitaine Grévy. Un obus le frappe entre ses pièces, déchire ses entrailles et le jette dans les bras de la mort. Je cherche un prêtre, je ne vois que des camarades. Rassurezvous, il y a là un chrétien qui le relève, qui le console, qui l'assiste, qui tourne vers Dieu son dernier soupir : c'est la mort de Bayard,

En face du mont Vaudois, où campe le 20^ corps, les deux armées se touchent, leurs batteries mêlent de plus près leur feu redoutable, et cinq cents mètres à peine séparent les combattants sur un terrain qu'ils occupent et qu'ils cèdent tour à tour. Glinchant se réjouit de serrer l'ennemi de plus près, et avec le magnifique mépris qu'il professe pour la mort, il a résolu de mener son infanterie à cette vive et impétueuse attaque où il faut cent fois plus d'hommes pour l'entreprendre que pour la soutenir, dans chaque homme cent fois plus de courage, et où, malgré le nombre, malgré le courage, il restera toujours cent fois plus de périls que de confiance. Ses officiers d'état-major ne se ménagent pas : témoins ce Villeneuve, qui avait disputé pied à pied, chambre par chambre, tout le château de Villersexel aux Prus-

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siens, et qui reçoit ici un éclat d'obus comme pour consacrer par une noble cicatrice la fin de sa campagne: témoin ce Saint-Raymond, qui continue sou service les jambes traversées par une balle et qui parle en souriant de sa blessure. Le général Thornton est animé de la même ardeur et la fait partager à sa division. Après avoir repris Aibre, Trémoins, Couthenaus, il campe à Tavey, face à face avec l'ennemi. Au delà s'élève le moulin de Bourangle, dont l'Allemand a fait une citadelle et qu'il a rempli d'une redoutable infanterie. Trois fois nos tirailleurs, sortant des bois, ont traversé la plaine à découvert, touché au moulin, commencé l'assaut: troisfoisil afallu reculer sous la mitraille; deux cents zouaves sont restés sur place, leur commandant est blessé, et le général qui a exposé sa personne dans cette attaque trois fois entreprise, trois fois repoussée, ne saurait dire ce qui le désole le plus, ou d'avoir perdu tant de braves ou de leur survivre. L'Allemagne triomphe dans ses forteresses. Ah ! derrière de tels murs on peut garder l'avantage, mais est-ce donc de ce côté-là qu'est le courage, la discipline et l'honneur. - Le même jour, à la même heure, la première division du 20® corps prenait l'offensive avec la même impatience. Elle a reçu Tordre d'attaquer le coteau de Saint- Walbert et de pousser jusqu'à Héricourt. C'est aux troupes les plus voisines de l'ennemi d'en-

gager racliun. Lt.' géiiérul L'ogcrul a cunfié ce soin au commandanl de Vaulchier et à six compagnies choisies parmi des mobiles, des francs-tireurs et des régiments de marche. Vaillante troupe, sous les apparences de la fatigue et du dénùment 1 Je salue d'abord le drapeau du 85® avec tout le respect dû à ses vieux services ; mais que ces braves me pardonnent si j'appelle vos regards sur des mobiles qui viennent de prendre le fusil et qui ne datent que d'hier. Ce sont les compagnies du Jura, recrutées dans nos plaines et dans nos montagnes avec ce patriotisme ardent, servi par une rare intelligence, qui signalait déjà à la fin du dernier siècle les enfants de notre province à l'admiration de l'étranger. Elles comptent trois campagnes dans quatre mois d'exercice ; elles ont reçu dans les Vosges le baptême du feu ; le combat de Beaune-la-Rolande les a affermies en les décimant, et les voici plus décimées encore par le froid et par la faim, aux prises avec un ennemi qui les attend à couvert et qui guette leur entrée en bataille. A côté d'eux, marchent les compagnies du Haut- Rhin. Elles se sont levées à la voix d'un orateur qui s'est fait soldat (1), que les suffrages unanimes ont porté au grade de colonel, et qui, retournant à la tribune après la campagne, laisse échapper encore

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