‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 29 sur 48 · M. Keller · texte numérisé non relu

M. Keller

dans sa parole en deuil tous les regrets et toutes les espérances de l'Alsace. Il avait donné à ces francstireurs son âme encore plus que son nom. Quelle épreuve le jour où il lui faut quitter cette Alsace envahie et perdue ! quelle épreuve plus cruelle encore le jour où il faut quitter à Besançon ses chers soldats et se coucher sur un lit de douleur pour suivre du regard seulement leur marche et leurs exploits ? Mais le Bourguignon vaut l'Alsacien dans la défense de la France. Le commandant de Lupé les mène de périls en périls avec cette fermeté vive dont le souvenir demeurera attaché à son nom ; l'abbé de Dartein les suit partout, toujours debout, toujours au milieu des balles ; ils ont pris Byans, et maintenant il faut escalader la hauteur de SaintAYalbert. Allons ! enfants de l'Alsace et de la Comté, marchez encore une fois sous le même drapeau et donnez-vous la main. Jamais le froid n'avait été plus intense, jamais les vivres n'avaient plus fait défaut. Le pain manque depuis cinq jours, le biscuit est insuffisant, on est réduit à disputer aux habitants affamés leur dernière ressource. Les villages sont abandonnés et une multitude de malheureux meurent au fond des bois, de faim, de froid et d'épouvante. Les soldats gèlent sur place, l'effectif des bataillons diminue, mais le courage croit, l'honneur parle, on oublie tout, tout excepté le devoir. Le commandant de Vaulchier à la

tête de ses Jurassiens traverse le Yallon de Verlaus, rallie à sa gauche les tirailleurs du 85®, commence à gravir les mamelons de Saint-Walbert, et se mêle aux franc-s-tireurs du Haut-Rhin. Les murs croulants, les carrières ouvertes, les buissons pleins de glace, sont franchis au pas de course. Nos braves montent toujours, mais les Allemands à demi cachés dans les brouillards font pleuvoir sur eux une grêle de balles. Il n'y a plus qu'un gradin à franchir pour atteindre le sommet et planter le drapeau; mais l'ennemi est à cent pas, il tire à bout portant, les Français tombent de toutes parts, le commandant de Vaulchier, le corps traversé par une balle, essaie de se relever, ses camarades le reçoivent dans leurs bras et prennent encore ses ordres. A la nouvelle de cette fatale blessure, tout le bataillon se sent comme frappé du même coup, Besançon y voit le présage d'un fatal dénouement, la Comté s'émeut pour l^aîné de cette noble race à qui Tépée et la plume sont également familières, et qui les met avec tant de zèle et de talent au service de la France. Dieu soit béni 1 Dieu nous l'a rendu, et je le vois agenouillé devant ces autels avec l'expression de la reconnaissance. Relisons cette page à nos neveux, ce n'est pas le succès, mais c'est le courage modeste, c'est l'indomptable honneur, c'est la foi chrétienne.

Et vous aussi, vous la relirez, derniers restes des

OI^AISON FUNÈBRE PRONONCÉE A HKRICOrRT. gOî

francs-tireurs de l'Alsace, si miraculeusement échappés à la bataille. Les braves des meilleures provinces, les fils de la Comté, de la Lorraine et de la Champagne, se sont donné rendez-vous dans ce corps d'élite, mais appelez-le aujourd'hui l'élite du tombeau, tant la mort y a couché de victmies. Encore cette élite, aux prises avec la mort comme avec l'ennemi, l'a quelquefois terrassée et vaincue. Citons ce sergent-major comtois qui est revenu à Montbozon la poitrine percée de coups, cet adjudant Colin, né en Lorraine, que deux balles ont frappé à la tête sans l'écraser, que tout le monde a cru mort et qui, trois mois après, a rapporté à sa famille, à sa province, à ses compagnons d'armes, la joie d'Une résurrection. Pourquoi faut-il que la Champagne n'ait recueilli ici que des larmes et des souvenirs, et que vous n'ayez pas même pu lui rendre le corps de Lagrelette? De quel nom l'appellerai-je, cet héroïque enfant de Chàlons-sur-Marne? Est-ce un ofûcier? Est-ce un médecin? Il vient de commander le feu, l'épée haute, le regard ferme, le front découvert. Un soldat tombe à ses côtés. Il se penche vers lui. « Vous êtes blessé !» Il cherche un appareil, il sonde la plaie, il apprête un pansement. Une seconde balle suit la première et frappe le médecin dans l'exercice de sa charité évangélique. Soldat et médecin tout ensemble, médecin pour panser les blessures, soldat pour les faire à

l'ennemi et les recevoir lui-même, Français deux fois si ce n'est pas assez de l'être une fois pour se dévouer et pour mourir, héros dix fois par jour et comme médecin et comme soldat. Il aimait l'étude avec passion, mais ses études étaient déjà des batailles. Au collège, à l'école de médecine, dans les hospices de Paris, il s'empare d'abord du premier rang, le garde comme un fief, et jouit modestement de sa jeune renommée, tant il se trouve dans son naturel. Ses thèses sont des assauts, ses concours des victoires, les médailles de la science sa première décoration. Il n'a que vingt-six ans, quatre compagnies savantes lui ont déjà ouvert leurs portes, et on lui prédit tous les honneurs de l'Institut.

Ah ! fatale guerre, pourquoi êtes-vous venue interrompre de si belles espérances? Le jeune docteur a tout oublié pour se dévouer au soulagement de ses semblables. Il offre ses services, et sans attendre la réponse, le voilà qui forme avec quelques camarades une société de secours pour visiter les champs du carnage et soigner les blessés. On les a vus àChâlons-sur-Marne, à Gravelotte, à Amanvillers, àMontigny-les-Granges, cherchant partout la trace des victimes et poursuivant d'ambulance en ambulance dans cette mer de sang, la France vaincue et malade, avec plus de zèle et d'amour qu'Ulysse ne cherchait autrefois ;>a eiiri-c lihaque. Après Sedan, ses compa-

gnons le quittent, mais il commence une nouvelle odyssée, toujours à la recherche de la misère, toujours à la recherche de la patrie ; il la trouve dans les ambulances de l'étranger et jusque dans celles de Tennemi, en Suisse, en Belgique, en Allemagne ; il rentre en France par Mulhouse, c'était la France encore, et après quelques jours de repos, le voilà chirurgien et lieutenant dans les francs-tireurs du Haut-Rhin. Que vous dirai-jede ces deux ministères, de ces deux vies, de ces deux morts? Rien n'est à lui, ni ses jours, ni ses nuits, ni son temps, ni sa solde, ni même le pain qu'il reçoit pour sa subsistance. Ses jours se passent dans les guets, les expéditions, les tranchées ; ses nuits auchevetdes malades; sa solde lui semble inutile, il la distribue à ses soldats, un peu de pain lui suffit; mais le pain devient rare; les habitants de Byansont pris la fuite, il ne reste qu'une humble femme, retenue par l'âge et qui pleure de faim sur un banc de pierre devant sa maison abandonnée. Lagrelette l'aperçoit, la console, tire de son sac ses dernières provisions, et lui donne à manger. C'est au sortir deByans, c'est non loin de ce banc de pierre où vous faisiez l'aumône, que vous êtes tombé, noble jeune homme. Ah ! je ne m'en étonne plus. Dieu vous a appelé. Vous méritiez de voir celui qui a apparu à saint Martin le jour où ce soldat fameux a partagé son manteau avec iih pauvre. Entrez dans

2fi'i ORAISON FINKBRK PRONONGÉK A HKRICOURT.

sa gloire. Les anges des hospices disputent aux anges des combats l'honneur de vous présenter. Le pain que vous avez donné s'est déjà changé dans leurs mains, comme le tablier de sainte Elisabeth, en fleurs d'immortalité. 0 lauréat des grands concours, vous tenez la vraie palme. Médecin et soldat, vous serez deux fois cité sur la terre à l'ordre du jour, deux fois couronné dans le ciel. On a vu, quelques semaines après, le père du héros fouiller inutilement les coteaux de Byans et de Saint- Walbert, pour retrouver la dépouille inanimée à laquelle il voudrait attacher encore une fois ses yeux et ses lèvres. Il n'a exhumé que des visages inconnus ; il a renoncé à cette stérile recherche, il n'a emporté de ce long et triste voyage que le souvenir de vos sympathies et de votre accueil. Non, je me trompe, il a une autre consolation : cette terre était faite pour recevoir son fils, la chapelle de Saint- Walbert est restée debout, comme un asile inviolable, entre ces deux batteries qui l'ont canonnée de si près; c'est aujourd'hui l'asile de la bravoure. Il y a vingt ans que l'eau sainte l'a trempée et que le sang de Jésus-Christ y coule sur l'autel. Soyez béni, ô vénérable Pasteur (1) qui avez planté la croix sur ce coteau, en y jetant comme un linceul ce lierre, ces églantiers, ces herbes grim-

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