‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 30 sur 48 · M. l'abbé GatJn, curé d'Héricourt · texte numérisé non relu

M. l'abbé GatJn, curé d'Héricourt

pantes, ces fleurs agrestes, mêlés à l'immortelle verdure du sapin. C'est un cimetière que vous avez bâti à la patrie, c'est un champ de gloire que vous avez semé pour la résurrection de la France !

Plus nos lignes se rapprochent de Belfort, plus la lutte est acharnée et la mêlée sanglante. On touche à l'enjeu de la campagne, et les deux peuples s'animent à cet aspect. Le 18^ corps s'est disposé en bataille de Couthenans à Luze, de Luze k Chagey et à Chenebier. Chagey supporte presque tout le poids de la journée du 15 janvier. Malheureux village, puisque l'ennemi l'occupe ; deux fois malheureux, puis- . que le Français l'attaque ; malheureux mille fois, puisqu'il n'a pu le reprendre. C'est en vain que le général Bonnet s'empare des premières maisons, couronne les crêtes, et, quand l'ennemi veut l'en déloger, lance de toutes parts ses bataillons, paie de sa personne, multiplie les prodiges de tactique et de valeur. C'est en vain que le 4® zouaves marche à la tête de cette vigoureuse attaque avec une ardeur soutenue; ici encore il faut reculer. La perte est affreuse : un millier de morts, une foule d'officiers hors de combat. Quel carnage t Mais aussi quelle vaillance ! A vous la victoire, puissances ennemies, à nous la couronne.

A nous la couronne, et j'en détache deux fleurs pour les jeter du haut de cette chaire sur deux tombes

ignorées que le gazon a déjà recouvertes, et où dorment deux braves en qui se peignent, en qui je loue tout ce que l'armée d'Héricourt avait de bravoure dans la jeunesse, d'expérience dans l'âge mùr, de foi dans tous les âges et dans tous les rangs.

A Louis de Courtois, douce et noble victime, qui gardait encore à vingt ans son innocence baptismale et qui, n'ayant quitté sa mère que pour revêtir l'habit du soldat, n'avait d'autre peine que de s'endormir chaque soir sans l'embrasser. Il dort maintenant ce jeune soldat, et le baiser de l'amour filial semble encore errer sur ses lèvres muettes. Cueillezle, saints anges, et portez-le à sa mère avec cette humble fleur de nos regrets, toute pleine de nos larmes, toute teinte de son sang, mais déjà toute rayonnante de la bienheureuse immortalité.

Au colonel Pech, qui est venu achever sa vie militaire sur les bords de la Lizaine, où Louis de Courtois commençait la sienne. Il n'avait jamais connu ni la flatterie ni la peur. 11 était sorti le dernier, en 1848, des Tuileries envahies par l'émeute. II était entré le premier, en 1849, dans les murs de Rome reconquis sur la révolution. Pie IX l'a décoré, et cette croix lui a porté bonheur. Ah ! quoi que vous fassiez, le cœur qui bat encore sous le portrait d'un l»ape ne sera pas longtemps sans se réveiller aux saintes pensée^^ de la foi et de la vertu. Le prodigue

qui a emporté l'image de son père ne tardera pas à soupirer après la maison paternelle. Le colonel Pecli s'est réconcilié avec son Dieu, il s'honore de pratiquer sa foi, il a reçu dans la chapelle de Fourvières le viatique de sa campagne, et le voici, le 14 au soir, frappant à la porte du presbytère de Magny-lez-Lure pour y goûter le repos de sa dernière nuit. Il est tard, ses soldats dorment, mais la vue d'un prêtre lui fait oublier ses fatigues. Il veut parler de Dieu et de la rehgion. Écoutez-le, c'est un testament: «Je n'ai pas toujours rempli mes devoirs, mais la pratique m'en est chère aujourd'hui. Le jour où je me suis confessé a été le plus beau jour de ma vie. A présent je me sens sans aucune peur, parce que ma conscience ne me fait plus de reproches. Peutêtre je mourrai demain, le champ de bataille m'attire. Monsieur le curé, priez pour moi et bénissez nos armes. » Oui, Dieu les a bénies, car c'est une bénédiction de mourir avec de tels sentiments dans l'âme et de telles paroles sur les lèvres. Le lendemain le colonel Pech était tué à la tête des mobiles de l'Aude. Il laissait la victoire et prenait la couronne î A nous la victoire et la couronne dans le combat de Chenebier, qui marque la journée du 16 et qui suffirait pour apprendre au monde que les Français d'aujourd'hui valent ceux des siècles passés. Chenebier menaçait notre gauche, l'Allemand s'y était ré-

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pandu dans tous les accidents du terrain, et ses batteries, placées l'une auprès du bois, l'autre sur un plateau élevé, formaient comme une ceinture de fer autour des mamelons qui se partagent l'intérieur même du village. Deux divisions du 18** corps reçoivent l'ordre d'attaquer ce point redoutable. Cremer y fera connaître la valeur de ses jeunes troupes ; Penhoat y agiaudira son reuom de marin eu menant à l'assaut des chasseurs d'Afrique ; Billot y paraîtra digne du commandement. C'est l'artillerie qui engage le combat. Pendant près de deux heures les feux se croisent sans pouvoir s'éteindre, mais la neige molle où s'enfoncent les obus les empêche d'éclater, et l'action demeure indécise. A l'ordre du général Billot, l'infanterie va entrer en ligne. Cremer lance sur la droite ses soldats de marche et ses mobiles avec une égale impétuosité ; le colonel de l'Épée attaque la gauche, suivi de deux régiments; au centre c'est l'amiral qui déploie sur le front de la bataille ses tirailleurs échelonnés et qui imprime à toute la manœuvre l'élan de sou audace. La charge sonne, la fusillade s'engage, les colonnes se précipitent. L'Allemand, attaqué de toutes parts, commence à plier. Ou le presse, oh le cerne, on l'aborde à la baïonnette. Il recule, se dérobe dans le bois voisin et bat en retraite sur Echevanne. Chenebier reste dans nos mains, et la journée du 16 se termine

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par une victoire qui devait, ce semble, nous ouvrir dès le lendemain le chemin deBelfort. Mais F ennemi préparait sa revanche à la faveur de la nuit. Quelle mystérieuse et tragique surprise 1 Un ordre est parti du cabinet de Versailles, je voudrais dire de Berlin, avec la rapidité de l'étincelle électrique : Reprenez Chenebier à tout prix. A ce mot on sacrifiera tout. Le vaincu ne se donne pas une minute de repos, mais il observe et choisit ses positions pour l'attaque, se dissimule dans les plis du terrain et ramène à travers les bois cinq régiments soutenus par trois batteries d'artillerie. Sentinelles, où est l'ennemi : Custos, quid de nocte?^o?, grand'gardes veillent, mais elles aperçoivent à peine, à travers les ombres, quelques silhouettes prussiennes. Sentinelles soyez attentives : Custos, quid de nocte? Mais les grand'gardes, dont la jeunesse excuse l'inexpérience, se bornent à quelques coups de fusils, et le camp français qui interroge son oreille, ne recevant pas d'autre avis, repose enseveli dans la fatigue du combat et dans la sécurité de la victoire. Sentinelles, la nuit va devenir fatale à nos armes : Custos, quid de nocte? L'Allemand se glisse à pas de loup, il reprend l'offensive, il entre à Chenebier, il écrase deux compagnies du Tarn. Nous sommes attaqués à la fois au nord et au sud, on nous enveloppe et l'on essaie de nous couper en gardant les bois d'alentour. N'importe, il n'y aura ni

terreur, ni confusion, ni méprise. Penhoat commande sur terre comme sur mer ; son intrépide sang-froid ne se dément pas, son feu n'a rien de désordonné ; tantôt il le retient, tantôt il le précipite, et sa vaillante division ne chancelle pas plus sous la main, au milieu de cette grêle de balles et d'obus, que l'équipage et les matelots dont il a cent fois enflammé le courage au milieu des mers. C'est à quatre heures du matin que cet affreux réveil a commencé; à dix heures l'étranger a évacué Cheuebier. Ce n'est pas une retraite, c'est une fuite ; il a abandonné ses morts, ses blessés, ses armes ; cent prisonniers sont entre nos main5. Chenebier est repris. Voilà le sanglant et héroïque exploit qui signale la matinée du 17 janvier. Cet exploit consacre tous nos avantages. Encore une heure I encore un effort ! Ofliciers et soldats, chacun regarde, interroge son voisin, attend des ordres. L'armée marchera-t-elle vers le nord en tournant le mont Salbert ? Elle donnerait la main à la garnison de Belfort, débloquerait la place, et, soutenue par le canon aussi bien que par les sorties, elle rejetterait l'Allemand sur la rive gauche de la Savoureuse. Ou bien franchira-t-elle partout la Lizaine du même pas et au même signal pour attaquer par un immense mouvement les redoutes du mont Vaudois ? La question s'agite dans toutes les têtes ; il y a au fond des cœurs, sinon sur les lèvres, un cri unanime : En avant I en avant î

Écoutez: l'Allemagne tremble dans son camp. On a entendu des exclamations de douleur et de désespoir : « Héricourt sera le Sedan de notre campagne.» Regardez : les pièces se démontent, les équipages sont attelés, les sacs sont bouclés, l'ordre du départ est prêt. Hommes et chevaux sentant, pour ainsi dire, la terre se dérober sous leurs pas, tournent les yeux du côté du Rhin. Les bagages filent à toute vitesse à Valdieu, à Dannemarie, à Altkirch. C'est le prélude de la fuite. L'Alsace n'en doute plus. Elle apprête ses faux, elle aiguise ses piques, elle est debout, l'oreille tendue, l'œil au guet, elle attend les premiers soldats de l'Allemagne en déroute, elle hâtera, la fourche en main, la sortie de l'ennemi, elle veut venger cinq mois d'ignominies et de désastres.

Écoutez encore : En face de ce mont Vaudois qui est la clef de toute la position et qui va, ce semble, être envahi de toutes parts, la réserve générale frémit d'une noble impatience. Trois fois Fallu de la Barrière a offert pour tenter l'attaque ses onze mille fantassins, vieux d'expérience, jeunes d'honneur et de courage. Les lignes amincies des Allemands lui semblent épuisées. Il se disait à lui même: « Que faut-il pour les percer et les dissoudre? Une épée hardie qui marche droit au rideau et qui le déchire. Ainsi s'élèvent au milieu des mers des îles entourées de nuées brumeuses que les navigateurs timides n'osent

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pas reconnaître. Mais qu'un vaisseau plus fier traverse la ligne obscure, le jour se fait, la côte se découvre et les matelots saluent le port dans la lumière. En avant ! en avant ! A la guerre comme à la mer ! » Gela est vrai, général, mais à la guerre comme à la mer, il y a des jours où l'équipage et le pilote sont Lout à coup saisis par une trombe qui descend du ciel. L'équipage et le pilote n'en peuvent plus. On ne sait plus où l'on va. Dieu seul lésait. La victoire était dans nos mains, Dieu nous l'a reprise. Dieu, après cette belle leçon de courage que nous venions de donner, voulait donner lui-même à l'Allemagne, à la France, au monde, une grande leçon de politique.

in. Dieu ne Ta pas voulu ! La guerre, comme l'a dit Joseph de Maistre, est un département dont Dieu s'est réservé le ministère. II la mène du haut des cieux avec la vive et magnifique allure d'un cavalier qui fait sentir à son cheval tantôt le frein, tantôt l'éperon. Les vents, les frimas, les tempêtes, marchent devant lui et servent de ministres à ses desseins. Il sème à travers les armées les brouillards ou la lumière, et par les brusques changements qui se succèdent du soir au malin dans cette atmosphère qui nous enveloppe, il change, en dépit de toutes les combinaisons, la volonté des chefs et le destin des

batailles. Les esprits flottent ou s'affermissent à son gré ; il donne ou il ôte, comme il lui plaît, la confiance aux plus hardis ; son glaive invisible frémit au milieu de ces milliers de glaives levés les uiis contre les autres ; il pénètre au fond des âmes, les retourne pour ainsi dire contre elles-mêmes, et les pousse, malgré leurs convictions personnelles, malgré leurs instincts, à des résolutions inattendues où éclate, au-dessus de la faiblesse humaine, toute la grandeur et toute la miséricorde de Dieu.

Qui semblait mieux prédestiné que Bourbaki à jouer, d'un coup de dé, devant Héricourt, la partie suprême? L'Afrique, la Grimée, l'Italie, avaient vu sa bouillante audace. Il avait attaché son nom aux plus belles affaires d'avant-garde, prodigué sa vie, électrisé des bataillons d'un geste ou d'une parole, emporté d'assaut, avec un égal entrain, les murs des cités ou les tentes du désert. Mais, après les trois journées d'Héricourt, en face de ce mont Vaudois qu'il faut forcer à la baïonnette, voilà qu'au lieu de ces soudaines illuminations qui éclairent la témérité, il n'a plus que des réflexions profondes. Son cœur est le même, mais sa iète est devenue attristée et pensive. Ce n'est plus un lion, c'est un sage. Il regarde, il consulte, il écoute. Un dernier avis qu'il reçoit le rend plus soucieux encore. Il faut entrer en conseil. Est-ce l'attaque ou la retraite qui sera résolue?

Le 17 janvier, à trois heures du soir, deux généraux. Billot et Bonnet, se rencontrent avec Bourbaki près de Couthenans, descendent de cheval et s'entretiennent un quart d'heure. Ce fut le quart d'heure qui décida peut-être des destinées de la France et de la paix du monde. En un quart d'heure tout est jugé : l'attitude de l'ennemi, la force de ses positions, les chances possibles du succès, les risques probables d'une défaite. Le succès est possible, l'échec est probable, mais l'épuisement des troupes est visible, les provisions manquent, un échec serait un désastre. Ce n'est pas pour eux que les généraux tremblent, c'est pour les cent mille vies qui leur sont confiées. Voilà notre dernière armée, voilànotre dernière ressource. On hésite encore. Mais non, il n'y a plus à hésiter. Il faut la sauver : les heures sont précieuses et la fatale nouvelle n'est que trop certaine. Ce n'est plus seulement Werder à combattre, c'est Manteuffel à prévenir. Manteuffel est déjà en Bourgogne, et personne ne va à sa rencontre, personne ne songe à l'arrêter I Manteuffel précipite sa marche pour couper nos vivres, intercepter la route de Lyon, tomber sur nos soldats épuisés et étouffer entre deux feux le dernier bataillon de la France aux abois. Retirons-nous les pleurs dans les yeux, le deuil dans l'àme ; sauvons la France par la retraite, puisque nous n'avons pu la sauver parla victoire. Tout est dit: Dieu ne l'a pas voulu!

Dieu ne l'a pas voulu, parce que nous ne le méritions pas. A qui avions-nous confié le soin de veiller sur les limites de cette province, et d'assurer nos derrières pendant cette fatale campagne? Vous le nommez assez, cette chaire ne le nommera pas. Je dois taire devant les autels de mon Dieu et le tombeau de mes frères un nom fatal à l'Italie aussi bien qu'à la France, et pour lequel l'Église, déchirée par ses mains, n'a plus que les larmes versées sur la croix. A qui nous étions-nous confiés, grand Dieu 1 et comme le Ciel nous punit pour avoir, je ne dis pas accepté, mais souffert ces tristes services 1 A l'arrivée de ce blasphémateur public qui s'est donné la mission de délivrer notre patrie, non pas de l'Allemand qui l'occupe, mais du prêtre qui l'honore et qui la sert, il avait fallu feindre la reconnaissance, commander l'enthousiasme, imposer silence à nos lois, absoudre le pillage des maisons religieuses, fermer les yeux sur l'enlèvement des pasteurs, vanter sans y croire les avantages les plus stériles, oublier les fautes les plus graves de stratégie et de discipline, entendre l'Allemand nous faire la leçon sur nos vaines espérances et sur nos petites victoires, et après quatre mois d'une confiance toujours croissante et toujours déçue, il faut apprendre que les trente-cinq mille hommes réunis sous un tel commandement n'ont pas

arrêté un seul jour, une seule heure, entre la Bour-

27B ORAISON FUNKBHE PRONONCÉ!': A HÉRIGOURT.

gogne et la Franche-Comté, ces troupes fraîches que Manteuffel amène à marches forcées, des bords de la Loire et de la Sarthe, au secours de Werder assiégé dans ces murs. Ce n'est pas le soldat que j'accuse, c'est le chef. Le soldat est Français, il sait combattre, il sait mourir; pourquoi ne le menez-vous pas à l'ennemi ? Ah I il faudrait à la tête de ce corps d'armée le geste, la parole, l'épée de la France, et je n'y vois que l'étranger et la révolution. Ce défenseur volontaire n'a rien défendu ; ce sauveur imaginaire a tout laissé perdre. On l'a averti, et il s'est obstiné à ne pas entendre. On lui a .reproché son inaction, et il s'est retranché dans son ignorance. Quelques bataillons reçoivent l'ordre de le provoquer en passant, et le voilà qui s'applique à les poursuivre, sans s'apercevoir qu'ils masquent autour d'eux le mouvement de toute une armée. Pour la vanterie italienne, ce sera un triomphe, pour la tactique allemande un amusement, pour la cause française une ruine* Pendant que le conspirateur émérite repose à Dijon, la Côte-d'Or est franchie sur dix points différents, par des corps séparés qui inondent comme en un instant les plaines de Dole, le val d'Amour, la forêt de Chaux, les bords de l'Ognon et de la Saône. Nos chemins sont coupés, nos approvisionnements sont perdus, il ne nous reste plus que nos montagnes pour retraite, et Manteuffel les envahit au pas de charge en

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jetant derrière lui un regard ironique au héros qu'il a joué. Triomphez maintenant d'avoir préservé Dijon d'un redoutable assaut; vantez-vous d'avoir délivré la Bourgogne où l'ennemi ne fait que passer aujourd'hui parce qu'il a la certitude de s'y établir demain; huit jours après, la délivrance est une invasion, le sauveur n'a sauvé que sa personne, et il laisse à la Bourgogne comme à la Franche-Comté, l'Allemand pour maître, le mensonge pour excuse, le blasphème pour adieu. Ah ! périsse le jour où il a mis le pied sur le sol de la patrie ! Périsse le jour où ce pied a foulé le sol de cette province : Excidat illa dies œvo ! Ce jour, je voudrais l'effacer de nos annales, car Dieu, ce jour-là, s'est retiré de nous. Avec de telles alliances, pouvait-on encore espérer la victoire ? Le courage nous l'avait méritée, la mauvaise politique nous l'a fait perdre, Dieu ne Fa pas voulu (1).

Dieu ne Ta pas voulu, parce qu'il voulait imposer un terme à cette dictature qui épuisait nos forces, versait notre sang, décrétait la guerre à outrance et ne faisait triompher que l'outrance insolente de l'impiété et de la révolution.

Dieu ne l'a pas voulu, parce qu'il voulait nous apprendre à quelles extrémités la France peut êtreré-

i. Voiries Pièces Justiftcaiives, à la fln du volume.

duite, quand elle oublie sa vocation, quand elle abandonne le pape, quand elle s'allie aux ennemis de rÉglise, quand au lieu du Dieu des armées elle invoque la fatalité et le destin.

Dieu ne l'a pas voulu, parce qu'il voulait nous mettre à l'école du malheur et nous obliger à reprendre les traditions de la politique française, qui ne sont pas autre chose que les traditions de la politique chrétienne. Avant que le Te Deum revienne épanouir nos lèvres, il faut que ces lèvres superbes ne répugnent ni aux Miserere des grandes supplications, ni aux Vent, Sancte spiritus, des délibérations solennelles et des conseils souverains. Soyez béni, mon Dieu ! cette leçon de politique chrétienne et française a été enfin entendue. La France a remis ses destinées aux mains de l'Assemblée la plus religieuse qui nous ait représentés depuis quatre-vingts ans . Cette Assemblée a décrété la prière publique, elle s'incline au nom de Jésus-Christ, elle vient d'être unanime pour publier dans les camps et dans les armées la loi sacrée du dimanche. C'est l'armée qui nous donnera l'exemple de la foi, comme elle n'a cessé de nous donner l'exemple du courage. Le drapeau qui est à la prière ne tarde pas à être à l'honneur : courbezle devant Dieu, il se redressera devant l'ennemi.

Vous l'avez vu s'éloigner le 18 janvier, au sortir de ce conseil fameux où la retraite fut résolue. La

retraite est ferme, modeste et lente. On n'entamera le 20^ corps ni à Tavey ni à Verlans.

A Tavey, la 2^ et la 3^ division se succèdent pendant la nuit et font voir deux nuits de suite que le Français veille sur ses lignes et sur son honneur. Regardez ces régiments qui s'éloignent avec tant de douleur et de fierté. Celui qu'on appelle aujourd'hui le 47^ de marche porte un autre nom dans l'histoire. C'est la légion romaine que le colonel d'Argy a formée avec tant de zèle, que notre archevêque aimait à recruter lui-même et dont il s'est montré, avec autant de générosité que de noblesse, l'insigne bienfaiteur. Comme elle s'est bien battue à Villersexel I Comme elle tient jusqu'au dernier moment à Byans et à Tavey f Mais par quelle heureuse rencontre leur illustre aumônier,ce prêtre comtois si cher au pape, au soldat, à notre province, vient-il, au retour de son pèlerinage de Jérusalem, retrouver aujourd'hui sur ce champ de bataille les dernières traces de leur campagne et jeter l'eau sainte sur cette terre arrosée de leur sang (1) ! Disons-le bien haut, tels il les a vus sur les bords du Tibre, tels nous les avons admirés sur les bords de la Loire, del'Ognon et de la Lizaine. Ce sont toujours les héros de Mentana, ce sont toujours les soldats du pape. Ils l'étaient hier, demain

1. M^r Bastide, né Ji Ornan^' (Doubs), chanoine de Sainte-JJarie-Majeure, protonotaire apostolique, camérier secret de Sa •^flintPté, armônier de la létrion romaine,

280 ORAISON FUNLBfiE PRONONCKE A HÉBICOIT.T.

ils le seraient encore. Disons-le bien haut, que leur aumônier le redise au saint-père, et que ce témoignage, venu de si loin, mais apporté par une bouche si chère, mêle un peu de joie au calice dont le vicaire de Jésus-Christ épuise l'amertunae avec une si lumineuse sérénité.

A Verlans, la première matinée de la retraite est pour nos armes une journée glorieuse. Je vois plus de mille Prussiens se précipiter sur nos positions, gardées par les mobiles de la Haute-Garonne et de la Loire; mais le 83^ les a prévenus. Le colonel Godefroy, qui commande ce régiment, lance deux compagnies à leur poursuite. C'est un combat à la baïonnette, c'est une lutte corps à corps, c'est un de ces bonheurs que rêve le soldat français, et le commandant Ferrier, qui y trouve une blessure, ne songe pas à s'en plaindre. Sur un pareil terrain deux compagnies sufiQsentpour battre un millier d'Allemands. Le sol est jonché de morts, et cinquante prisonniers restent entre nos mains. Quelle belle escorte pour ce drapeau qui se retire ! Comme il nous sied bien de répéter qu'il n'emporte pas une tache : Non in fer amus crimen gloriœ nostrœ.

Il faut cependant en détachernosyeuxpour adorer les desseins de la divine Providence et accomplir les devoirs qu'elle impose au courage religieux et civil aussi bien qu'au courage militaire. Entrez dans ce

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conseil éternel où s'élaborent les desseins de miséricorde aussi bien que les desseins de justice, et bénissez Dieu qui a sauvé votre ville. Assez de sang, assez de pleurs avaient inondé notre sol. Assez de mères avaient pleuré sur leurs flls. Assez de prêtres avaient tremblé à l'autel, assez de vierges avaient gémi et prié dans le cloître. Résignons-nous à la retraite, acceptons l'armistice, jouissons de la paix. C'est à vous, cité d'Héricourt, qu'il convient de reconnaître avant toutes les autres les soins maternels de la Providence. Encore un jour peut-être, et vous étiez ensevelie au milieu des flammes. Dieu ne l'a pas voulu : c'est ici que la foudre s'est éteinte, c'est au-dessus de vos têtes que l'ange exterminateur a remis son glaive dans le fourreau.

Vous voilà tout entiers aux devoirs de la charité. Quels legs affreux la guerre laisse entre vos mains : des morts inconnus semés çà et là dans la plaine et sur les coteaux, trois ambulances remplies de blessés et de malades, plus de pain, plus de vêtements, presque plus de remèdes, douze cents ouvriers sans nourriture et sans travail, six mois de chômage, une année de misère. N'importe, bénissons Dieu et relevons-nous à force de vertus. C'est la misère qui fera reluire le mérite de vos pasteurs, de vos magistrats, de vos religieuses et de vos médecins. Ils ont fait leur devoir, et leur modestie, qui m'écoute, ne veut de

moi que cette louange. Toute la ville a fait son devoir, vos mobiles à Belfort, vos citoyens dans le conseil, vos femmes et jusqu'à vos enfants dans les ambulances. C'est vraiment une ville française, elle se lève tout entière le soir où l'on découvre le corps du sergent Lepault, elle prend des flambeaux et des torches, elle l'accompagne à l'église avec le recueillement d'un deuil national. Quand vous ne pouvez plus suffire à la tâche, voici l'école de médecine de Zurich avec toutes les ressources de la science et toutes les inspirations du dévouement. Elle s'offre, elle se donne, elle se prodigue à tous les malheureux sans distinction de culte ni de nationalité ; elle laisse dans cette ville les plus sympathiques souvenirs. Quand les pauvres et les blessés manquent de servantes, voici, comme au temps de saint Vincent de Paul, les dames les plus qualifiées du pays. Elles revêtent le tablier des ambulances, elles préparent les remèdes, elles refont la couche du soldat, elles tendent à des inconnus la main d'une sœur ; non, ce n'est pas assez dire, elles ont pour eux le sourire, les paroles et les larmes d'une mère. Quand vos provisions s'épuisent, Lyon, Marseille, Lausanne, Genève, Londres, Saint-Pétersbourg, les renouvellent à l'pnvi. Quand votre bourse est vide, les États-Unis organisent pour vous de brillantes loteries, les ]irinrp^ rie la maison fie Roiirbon donnent la main

aux filles de la maison de Bragance pour quêter en votre faveur au Brésil, en Angleterre, en Belgique. La Belgique a ses Mérode, la Franclie-Gomté ses Grammont; ces deux maisons deviennent pour nous de vrais couvents de charité ; le nom de Montalembert, qui les couronne, ajoute à toutes ces recommandations celle de l'éloquence ; la noble femme qui le porte a ému les deux mondes en leur peignant vos douleurs, elle a reçu Tor à pleines mains, elle l'a versé à pleines mains dans les deux Bourgognes. J'acquitte, en publiant toutes ces choses, la dette de la reconnaissance publique. Vos bienfaiteurs sont les mêmes qu'il y a trois siècles. Vous les reconnaîtrez plus longtemps encore à leurs hospices qu'à leurs palais. L'hospice de Luxeuil s'achève quand le château de Villersexel s'abîme dans les flammes. La charité s'est vengée d'avance des outrages de la guerre et de la fortune. Bénissons Dieu, saluons les économes et les dispensateurs de ses bienfaits, entrons à force de reconnaissance dans le dessein si visible qu'il a de sauver la patrie par la solidarité de toutes les classes, la concorde de tous les sentiments, l'union de tous les cœurs.

Faisons notre devoir, nos morts ont fait le leur avec une incomparable magnanimité. Un jour, Démosthènes se leva au milieu de la Grèce assemblée, et il jura, par les grands morts et les grands souve-

284 ORAISON FUNÈBRE PRGNONCÉK A HKRICÛURT.

nirs, qu'Athènes ne s'était pas trompée en livrant à Chéronée, pour l'indépendance de la Grèce, le combat où devaient échouer ses derniers efforts. « Oui, s'écria-t-il, si l'avenir eût été manifesté à tous, si tous l'avaient su d'avance, Athènes même alors n'aurait pas dû changer de conduite , pour peu qu'elle tînt compte de sa gloire, de ses ancêtres et de l'avenir. Il semble maintenant qu'elle ait échoué. C'est le sort commun des hommes quand les dieux Pont ainsi voulu. Mais si Athènes eût abandonné sans combat tout ce que nos pères ont défendu au prix de tous les dangers, qui donc n'eût pas à bon droit couvert de son mépris les lâches conseillers auxquels elle eût obéi ? Non, vous n'avez pas failli en vous risquant pour le salut et pour la liberté de la Grèce. Non, j'en jure par vos pères qui, à Marathon, offrirent leur poitrine à la mort, par ceux qui se sont rangés en bataille à Platée, par ceux qui ont combattu sur mer à Salamine et à Artémise, par tant de héros que la ville a ensevelis dans les tombeaux publics. Elle les a tous jugés dignes du même honneur, tous ont fait œuvre de gens de cœur, et pour la fortune,ilsonteu celle que les dieux ont voulue (1).» Eh bien! je viens, comme Démosthènes, le jurer au nom de cette assemblée si imposante et si belle où les défenseurs de Belfort se mêlent aux derniers

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