Mgr le cardinal archevêque de Besançon
de raconter le combat de la Cluse ; c'est avec des lauriers et des couronnes que nous irons environner ce tombeau. Nous célébrons le dernier combat, mais ce combat est la première revanche. Nous saluons le dernier tombeau, mais les soldats qui y dorment ont déjà été vengés par la victoire, et je peux leur appliquer la louange que l'Écriture décerne aux Machabées : Ils se sont battus comme des lions ; ils se sont précipités sur V ennemi, ils en ont tué plus de mille, et ils ont mis tout le reste en fuite. Il fallait combattre, il fallait mourir. Écoutez cette leçon d'honneur militaire et de valeur chrétienne, la dernière, mais la plus éloquente peut-être de toute la campagne, et qui, si les paroles me manquent, parlera assez d'elle-même à votre patriotisme et à votre foi.
I. Il fallait combattre : c'est un mot que je n'hésite pas à prononcer et qui résume ici tout l'honneur, tout le devoir, tel qu'il convient à la France de l'entendre. On reconnaît assez que nous avons de la générosité dans le caractère et de l'élan au début d'une campagne ; mais on nous accuse d'être incapables d'attendre, de résister, de souffrir; on nous reproche d'avoir lâché pied ; on nous compte parmi les nations découragées. Je viens répondre à ce reproche par le récit du combat de la Cluse : ce récit est un grand exemple. Je ne le propose pas seulement aux
soldats, mais aux citoyens, mais à tous ceux qui, dans la vie civile comme dans la vie militaire, ont un devoir à remplir, et qui n'osent plus se promettre le succès. A ceux qui se croisent les bras en attendant la catastrophe suprême, je viens dire : La catastrophe, c'est votre lâcheté. Battez-vous, au lieu de vous plaindre et de vous désespérer, battez-vous jusqu'à la dernière heure, la plume à la main, la parole aux lèvres, l'énergie au fond de l'àme. Les ennemis jurés de l'ordre social tomberont à vos pieds par milliers, et les lâches qui les suivent seront mis en fuite. A ceux qui demandent à Dieu des miracles pour se dispenser d'avoir eux-mêmes des vertus, je viens dire : Le miracle, c'est à vous de le faire. Sauvez-vous du découragement, et Dieu sauvera la France de la décadence et de la ruine. Du courage après la défaite ; de l'espérance après le désespoir ; de l'action, encore de l'action, toujours de l'action, tant qu'il vous reste un devoir à remplir, c'est-à-dire un vote à donner, une vérité à soutenir, un coin de terre à défendre, un tronçon de plume ou d'épée au poignet, un cri dans la bouche, une étincelle dans le regard, un battement dans le cœur.
Il fallait combattre à la Gluze, même le 1^^ février 1871, quand tout le reste de la France venait de déposer les armes. Quel devoir inattendu I quelle espérance trahie ! La continuation de la guerre était
impossible, la conclusion de la paix était évidente. A la nouvelle de l'armistice, une vive et profonde joie avait circulé dans les rangs, et notre armée de l'Est, épuisée de fatigues, accablée de froid, mourant presque de faim, plus traînante et plus malheureuse que la grande armée après le désastre de Moscou, avait ralenti sa marche entre Montbenoît et Pontarlier, comme pour reprendre haleine et mettre plus de liberté dans ses mouvements. Mais quoi I l'armistice n'est point fait pour elle, et cette fatale exception, ignorée des nôtres, ne profite qu'à nos ennemis. Manteuffel précipite sa marche, surprend à Ghaffoy et à Sombacourt nos troupes, qui reposaient sur la foi de la bonne nouvelle, et couronne de son avantgarde toutes les hauteurs du Jura. Moulhe, Foncine, Saint-Laurent, Saint-Claude, tombent en son pouvoir. Toutes les roules sont fermées, excepté celle de la Suisse ; encore un jour, et cette dernière ressource sera à jamais perdue. Tous les yeux se tournent vers le général en chef. Ah ! sauvez-la, général, sauvezla de la captivité ou de la mort, cette armée de cent mille hommes, la dernière de la France, signez cette convention qui vous ouvre un territoire neutre; la Suisse vous tend les bras, la France vous remercie, l'honneur vous absout.
L'honneur ! que dis-je ? ce n'est pas assez : nonseulement l'honneur y sera, mais encore la victoire,
ORAISON FUNÈBRE PaONONCËIi A LA CLUSE. 295
qui devrait être partout, comme à la Cluse, l'inséparable compagne de l'honneur. Cliochant a juré, comme autrefois Moreau, qu'il ne perdrait dans sa retraite ni un soldat, ni un canon. C'est au général Billot et au 18^ corps, c'est à la réserve générale qu'est échue la tâche suprême de veiller aux portes de la France et d'assurer le salut de l'armée. Ce rôle convenait au 18^ corps. Formé en un mois, grâce à l'incomparable activité du général, moitié par des soldats de marche, moitié par des gardes mobiles, il avait battu l'étranger à Juranville ; l'extrême jeunesse de certaines troupes était soutenue par l'expérience des plus vieilles ; enfin il y avait dans l'âme des chefs du patriotisme, du courage, un vif et généreux sentiment de l'honneur militaire. La réserve générale se trouvait réduite, le 1" février, à trois régiments d'infanterie, soutenus par trois batteries de huit, mais c'était encore un véritable corps d'armée. Ses cadres étaient d'une solidité unique, ses officiers supérieurs anciens et éprouvés, et l'intrépide capitaine qui la commandait, Fallu de la Barrière, changeant d'élément sans changer d'habitudes, apportait au milieu des soldats cette prévoyance du danger, ce soin de l'équipage, ce fier mépris de la mort, qui caractérisent le marin français. La plupart de nos braves gens, attristés de céder
au froid et à la fatigue, se sentaient comme impa-
29() OHAISON FUNÈBRE PR0N0NC!':K A LA CLUSE.
tients de se retourner contre l'étranger. On leur annonce qu'ils vont tirer le glaive avant de le remettre aux mains d'une nation voisine et amie, et les voilà qui déploient leur ligne de défense le long des hautes chaînes du Jura, des Verrières à la Cluse, dans levai d'Oye, jusqu'aux hauteurs des Fourgs, partout où l'ennemi peut attaquer nos derrières, tourner nos lignes ou couper nos passages. Essayez maintenant, heureux vainqueurs, d'entamer cette ferme arrièregarde ! La France vous attend, et vous saurez ce que vaut, ce que coûte le dernier soupir de la défense nationale.
Non, l'Allemand ne le savait pas. Il cherche sa proie, il la guette, il croit la tenir. Voyez, dans la matinée du 1" février, ces longues files noires qui se dessinent à l'horizon, et qui se détachent, par un mouvement rapide, sur la neige dont le sol est couvert. C'est une armée toute entière acharnée à notre perte. L'infanterie en occupe le centre, la cavalerie en forme les ailes, l'artillerie en soutient la marche à travers des routes déjà détrempées par un affreux dégel et couvertes de débris plus affreux encore. Pontarlier même ne les arrête pas. Ils se précipitent à travers la ville, ils remplissent les rues de leurs détonations et de leurs cris, ils franchissent le Doubs, ils demandent à tous les points de l'horizon où est cette dernière armée qui leur échappe, cette
dernière proie qu'ils ont promise à leur rapacité et à leur orgueil. Le Français s'est donc dérobé à cette furieuse attaque? iXon, il repose dans ses lignes, et vous ne les forcerez pas. Une colonne prussienne, forte de cinq cents hommes, s'engage d'un pas rapide à travers la montagne, s'avance à la faveur d'un bois et médite de surprendre le village d'Oye, où le général Brémond d'Ars a disposé sa cavalerie appuyée par quelques compagnies de chasseurs d'Afrique. Les lions d'Afrique sufQront à notre défense. A peine avertis, ils accourent au pas de charge, fondent sur les flancs de l'ennemi, le délogent du bois qui le couvre et le refoulent jusque sur Pontarlier avec un immense convoi de morts et de blessés.
Ce n'est là que le présage d'un plus beau succès. L'Allemand avait tourné contre la Cluse ses meilleures armes, car le col de la Cluse est comme une clef mystérieuse pour ces barrières de rochers dressées par la main de la nature entre la Suisse et la France. On dirait une brèche à peine élargie par la main de l'homme, mais gardée à vue par les forts de Joux et du Larmont. Quel étroit passage ! C'est là que les hommes, les canons, les chevaux, les voitures se pressent par milliers. La nuit succède au jour, le jour à la nuit, et le défilé dure encore. L'Allemand le sait, mais il ne savait pas que la foudre éclaterait sur sa léte du haut de ces remparts qui
semblaient abandonnés, m que nos lions blessés à mort se retourneraient au dernier moment contre cette nuée de triomphateurs. Comptons les heures, mesurons les coups, jouissons de notre dernière victoire et de notre première revanche.
La dernière division du 18^ corps venait de quitter Pontaiiier. Il reste encore derrière elle le corps de réserve, avec l'ordre donné du général Billot de se retourner contre l'ennemi, si l'ennemi l'attaque, et de répondre pour toute la France aux balles de l'Allemagne. Glorieuse mission pour cette extrême arrière-garde à qui sont confiées les destinées de la patrie et qui seule va garantir, pendant près de trois heures, l'honneur du drapeau et le salut de l'armée. Il est midi, le combat commence. Les nôtres ne se sont repliés qu'au contactde l'ennemi, et, marchant lentement vers le col de la Cluse, ils en défendent les versants, du côté de Pontarlier, par une vive fusillade qui dédme les Prussiens jusque dans le faubourg de Saint-Elienne. C'est en vain que Zastrow établit ses batteries sur un plateau voisin, ouvre un feu violent et couvre d'obus la route et le vallon. Le canon des forts l'oblige au silence, quand une panique répandue au milieu des convois par les décharges de mousqueterie rejette les conducteurs sur le front des troupes déployées au delà du col, se communique à quelques compagnies et les fait reculer jusqu'aux
premières maisons de la Cluse. N'appréhendez rien de ce mouvement involontaire. Fallu de la Barrière ramène ses braves au combat et gravit, sous un feu meurtrier, les pentes escarpées de l'étroit passage. Il faut reconquérir le terrain perdu. Le 18^ corps entre en ligne. Trois généraux y mettent leur personne, leur épée, leur magnanimité et leur sangfroid : Billot, Pilatrie, Robert. Excusez-moi si je les nomme, malgré la présence de plusieurs : je parle d'avance le langage de la postérité. Trois officiers supérieurs y mettront leur tête. Quel prix, grand Dieu ! mais qu'importe le prix là où commande le devoir? Saint-Aulaire est tombé, Achilli le venge et tombe à son tour; Gorincourt reçoit un coup mortel. Qu'importe que les officiers tombent quand les soldats les suivent I L'aigle d'Allemagne recule, et les trois nobles victimes demeurent ensevelies dans leur triomphe.
Il se fait alors entre les deux armées comme un moment de trêve et de silence. Un Prussien se. détache des lignes, et, s'adressant au général Robert: « Toute résistance est inutile; vous êtes tournés, il ne vous reste plus qu'à vous rendre. » La réponse du général est aussi fière que celle de la yieille garde; elle est plus simple peut-être: « Pardon, répond-il avec une tranquillité sublime, il nous reste à mourir ; » et il donne dix minutes au parle-
mentaire pour rejoindre les siens. La même réponse, le même sang-froid éclate en d'autres termes sur toute la ligne. « Vous êtes prisonniers, » criait un Allemand au lieutenant-colonel Coquet, qui commande l'infanterie de marine. « Prisonnier ! non, c'est vous-mêmes. » Et l'Allemand recule, car ce mot vaut une décharge de mousqueterie. Un autre interpelle Fallu de la Barrière, c'est un autre mot qu'il obtient, mais le sentiment ne change pas : « Jamais ! je reprends le feu. » La fusillade recommence, en effet, plus vive que jamais. A côté de cette vaillante réserve qui avait supporté jusque-là tout le poids [de l'action, le 42« et le 44^ de marche soutiennent l'attaque et gardent l'honneur du passage. Partout la résistance, partout la victoire. Les soldats du génie se barricadent dans les maisons de la Cluse; le 92^ de ligne, rappelé des Verrières, s'embusque en tirailleurs et répond avec un sang-froid merveilleux au feu plongeant de l'ennemi. Sur les plateaux, presque à la hauteur des forts, l'amiral Penhoat brave, à la tête du 52^ de marche, tout le feu de la mousqueterie. Sa fermeté ne se démentira pas. Il est de ces marins qui sont venus donner à ces soldats l'exemple entraînant du dévouement et du sacriûce. Son courage a je ne sais quoi de simple, de familier et de communicatif. 11 se répand autour de lui avec la tranquille sérénité de son âme. Toute l'armée le
ORAISON FUNÈBRE PRONONCÉIî A LA CLUSE. 301
connaît. Il s'est illustré devant Sébastopol par la résolution froide qu'il a prise de mourir à la tête d'une batterie abîmée par le feu de l'ennemi. Cette batterie a reçu le baptême de l'admiration publique, et on l'appelle, dans le récit de la campagne, la batterie des hommes sans peur. L'amiral, préservé des balles de la Russie, s'expose, seize ans après, aux balles de l'Allemagne. Ici il déploie le même sang-froid, ici il trouve encore cette main invisible et puissante qui a fermé tant de fois au-dessous de nos flottes les abîmes entr'ouverts de l'Océan. Quelle heureuse rencontre ! Il était, sans le savoir, en face de la chapelle de Notre-Dame de Montpetot, si chère aux marins et aux soldats des siècles passés, et où l'on voit encore parmi les ex-voto, l'image d'un vaisseau échappé au naufrage. 0 Marie 1 ô douce étoile, si propice aux matelots français, levez-vous sur eux, dans ce ciel tout chargé de poudre et de fumée, et donnez-leur^ d'achever la bataille. Certains mobiles plient un moment, mais deux compagnies du Tarn, conduites par le commandant de Bourbon-Busset, offrent l'exemple de la résistance, et le 52^ reprend l'offensive. Citons encore les compagnies de l'Allier; elles étaient à la peine, il est juste qu'elles soient à l'honneur. En avant! à la baïonnette! crient les officiers. Ce cri, redouté des Prussiens, commence leur déroute, et les plateaux demeurent au pouvoir de l'amiral. Il est
302 ORAISON l'LNÈBRE PRONONCÉK A LA CLUSE.
six heures, la nuit tombe, on lire encore ; les dernières balles se perdent dans les ténèbres, ce sont les derniers coups de fusil que la France échange avec rAUemagne. Une de ces balles va frapper, à côté de Fallu de la Barrière, le chef d'escadron de Maumigny qui recevait un ordre. Le cheval est foudroyé, le cavalier tombe, sa main droite est percée et couverte de sang. Enfin la nuitestvenue. Le feus'apaise, tout se tait, tout est fini. La France a maintenu sa ligne de défense dans toute sa longueur, TAlIemagne a reculé partout. Quel défilé ! quelles Thermopyles I Là, nous mourons comme les Spartiates, nous avons refoulé la barbarie ; le sol nous reste, et le pied de Xerxès ne le foulera pas.
Levez maintenant les yeux avec un légitime orgueil vers ces deux sentinelles qui ont si bien gardé les portes de la patrie. C'est la première fois que le fort deLarmont est à la bataille; mais comme il a supporté Je feu et comme il a vaillamment répondu à l'ennemi! Non, je ne passerai pas sous silence ces traits obscurs de fidélité et de valeur, qui sont restés jusqu'à présent sans récompense, parce qu'ils ont échappé aux regards des hommes. Il faut nommer les héros du jour pour que l'ingrate postérité ne les oublie pas. C'est d'abord un humble ouvrier dont la vaillance est un titre d'honneur pour cette paroisse (1).
i. Léandre Mercliet, menuisier à Saint-Pierre-la-Cluse.
Ancien artilleur, il s'est souvenu à quarante-cinq ans d'avoir porté les armes ; il a quitté le rabot et repris le mousquet, et le voilà renfermé avec une vingtaine d'hommes au fort du Larmont, le matin de ces engagements suprêmes ; il approvisionne les pièces, il donne de précieux renseignements aux brigadiers qui les servent, et, j'en crois votre chronique, il frappe à la tête un colonel ennemi. Venez au secours de ces braves, il en est temps. Le capitaine Malespine les relève, une compagnie du 29® de marche s'installe dans le fort, mais que de sang répandu avant d'y entrer ! Le capitaine, assailli par les balles, laisse en arrière douze soldats sous la conduite d'un sergent pour retarder la marche de l'ennemi. Ni le sergent ni les soldats n'ont reparu. Ils sont tous morts au poste de l'honneur. On n'a retrouvé que leurs corps au milieu de leurs armes couvertes de sang; leurs camarades leur ont donné la sépulture dans les lieux mêmes qui ont été sauvés par leur bravoure, et, choisissant sur la montagne les deux plus belles pierres pour leur servir de tombeau, ils y ont taillé, avec la pointe de leur sabre, l'image profonde d'une croix. Le Prussien croyait le Larmont sans défense, le Prussien s'est trompé. Qu'il l'aborde de face ou de revers, son sort sera toujours le même. Le sentier qu'il se fraie à travers la neige sera bientôt couvert de cadavres, et en
voyant tomber le long de ces rochers fameux ces ennemis déçus dans leur espoir, il y a, pour le patriotisme satisfait, comme le sentiment d'une première revanche. La France se tait, mais elle est déjà vengée.
Combien cette journée fameuse ajoute à la gloire du vieux fort. Là commande, dès la veille seulement, un officier expérimenté (1), qui va soutenir tout le choc et dont rien n'a lassé ni le patriotisme ni le courage. Il prenait possession d'une place qui s'était armée silencieusement depuis six mois, et où un simple garde d'artillerie avait tout préparé pour une merveilleuse défense (2), avec une modestie et un dévouement qu'on ne saurait trop louer. Ne lui parlez pas de capitulation ; il brave les menaces d'un ennemi incapable d'attaquer les citadelles du Jura ou impuissant à les prendre, comme on le voit de Belfort à Besançon et d'Auxonne à Salins. N'essayez pas de le tromper en demandant un armistice pour enterrer des morts. Il observe l'Allemand, il devine qu'il vient choisir des points d'attaque, il le surprend à dresser des batteries ; la fourberie est déjouée, et l'étranger est ramené de vive force au respect du droit des gens et aux règles du Gode mili-