‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 37 sur 48 · M. le commaiiilant Plolon · texte numérisé non relu

M. le commaiiilant Plolon

2. Le garde d'artillerie Wagner, sous la direction du commandant Fouleux.

taire. Les épreuves du fort de Joux durent presque sept jours. Chaque jour une colonne sort de Pontarlier pour tenter de tourner, d'escalader ou de surprendre la vieille forteresse ; chaque soir cette colonne rentre avec des morts et des blessés, la honte au front, le découragement dans l'âme, déclarant l'entreprise impossible, comptant tout bas ses pertes sans les avouer, maudissant tout haut ces rochers où tant de Prussiens ont mordu la poussière, et où l'aigle du nouvel empire est venue briser ses serres victorieuses. Lève la tête, ô noble château ! salue les défenseurs de Belfort qui passent devant toi, avec leurs drapeaux troués par les balles, le front plus haut que leur fortune, le regard tourné vers ces murs qui semblent leur sourire. Tu viens d'ajouter à tes annales une page plus noble que la prison de Mirabeau et plus émouvante que les tortures de Berthe et de Joux. Nous avons revu les sires de Joux avec toute leur audace ; mais il y a ici quelque chose de plus que les coups d'épée du moyen âge et les récits de nos légendes, il y a les larmes et les soupirs d'une grande nation. Ces larmes sont des batailles, ce soupir est une victoire. La France est déjà vengée.

Enfin il est sur ces hauteurs une sentinelle plus avancée, dont il me faut proclamer la vigilance pour répondre à votre reconnaissance et à votre piété. J'ai

déjà nommé Notre-Dame de Montpetot. Là, s'il vous en souvient, nous avions prié, nous avions pleuré ensemble sur les journées si néfastes de Wissembourg, de Forbach et de Reischoffen. C'était le 15 août 1870 ; nous étions à la veille de Sedan. Vous étiez venus, bannières en tête, faire ce pèlerinage si cher à vos ancêtres et consacré par tant de souvenirs. Là, Montperreux, les Verrières, les Fourgs, la Cluse, agenouillés sous l'orme séculaire qui abrite l'humble chapelle, sollicitaient l'intercession de la Mère de Dieu en faveur de la France déjà battue et envahie. Nous montrions à Notre-Dame de Montpetot ces rochers et ces forts, en la suppliant d'en prendre la garde. Nous lui recommandions vos enfants avec la ferme espérance qu'elle se souviendrait de leui"s mères et qu'elle étendrait sur eux, dans les batailles, son sceptre maternel. Nous regardions vos foyers et nous implorions pour vous les bienfaits de la paix. Eh bien 1 ces religieuses paroisses ont été respectées par l'invasion. Pas un de vos enfants n'a péri, pas un n'a été blessé. Ces forts, ce col fameux, ces clés de la France, Notre-Dame de Montpetot les a bénis. Cette Allemagne, qui a répandu ses flots envahisseurs en Alsace, eu Lorraine, en Bourgogne, en Champagne, de Metz à Paris et de Dijon à Rouen, s'est arrêtée ici sous un doigt invisible. Elle s'est arrêt 'e quand il ne lui restait plus à prendre qu'un

lambeau de terre, au dernier jour et à la dernière heure. Elle s'est arrêtée devant la poitrine de nos braves, le canon de nos forts, le regard de Marie. Gloire à Marie ! gloire à la France ! gloire à Farrièregarde de notre dernière armée !

Reposez donc en paix sous le toit de ce presbytère, de ces écoles, de ces maisons modestes si empressées auprès de vos douleurs, valeureux débris du combat de la Cluse. Goûtez encore sur la terre de France le sommeil de la nuit ; l'ennemi ne la troublera pas. Vous entrerez demain en toute sécurité dans cette terre helvétique si chère à l'honneur et à la liberté de la civilisation chrétienne. Quelle émotion à votre approche 1 quelle noble et sympathique pitié à votre vue ! Il court d'un bout de la Suisse à l'autre comme une étincelle qui allume la charité dans toutes les âmes. Les portes, les bourses, les cœurs, tout s'ouvre à la fois. Neufchâtel, le Val de Travers, Lausanne, Zurich, Bàle, Fribourg, Genève, se disputent l'honneur de nous recevoir. Les villages le disputent aux villes à force d'empressement et de générosité. Nous croyions entrer chez des voisins, nous rencontrons des amis et des frères. Tout âge, tout sexe, toute confession, s'emploient à cette grande œuvre de la charité internationale. Les enfants et les écoliers tendent aux affamés leurs mains chargées de vivres ; nos blessés trouvent des infir-

miers par centaines, toutes les femmes veulent être des mères auprès de nos mourants. Est-ce la Suisse, est-ce encore la France ? 0 douce illusion, qui nous rend au delà des monts la patrie absente, mais la patrie heureuse et prospère, telle que nous l'avons connue dans des jours meilleurs I Non, jamais nous n'acquitterons en paroles assez éloquentes ni en actions assez généreuses la dette sacrée de la reconnaissance française. Dieu vous le rende, nobles voisins 1 Dieu vous l'a déjà rendu. Dieu est avec vous. Il vient de vous préserver de la révolution que les méchants vous avaient préparée par leurs artifices, et votre vieille constitution s'est raffermie sur les bases de la vraie liberté, grâce aux votes unanimes des gens de bien, soutenus, le jour du vote, par les prières de l'Europe chrétienne. Vous avez noblement disputé le terrain à l'erreur, vous ne connaissez pas plus l'abstention que les vrais soldats ne connaissent la fuite, vous êtes allés au scrutin comme à la bataille, vous avez vaincu, vous triomphez 1 Hier, vous étiez notre refuge, aujourd'hui vous êtes notre exemple. Mais je m'arrête à vous dire comment les Suisses se battent pour la liberté, et j'oubhe que je dois vous raconter encore comment les Français sont morts à la Cluse pour la patrie.

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