‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 38 sur 48 · II. Il fallait mourir. Ainsi meurent les lions des · texte numérisé non relu

II. Il fallait mourir. Ainsi meurent les lions des

batailles : Judas le Machabée pour le peuple de Dieu, Codrus pour Athènes, Épaminondas pour Thèbes, Décius pour Rome, Turenneet Desaix pour la France. Ainsi viennent mourir à la Cluse ces capitaines d'un si haut mérite, d'une espérance plus haute encore, dont je dois tous citer les noms et vous raconter les services. Écoutez à quel prix la victoire s'achète et le ciel se gagne.

Le premier et plus grand nom que je trouve sur ces tables funèbres, déjà tout illuminées de gloire, c'est un nom de héros et de lion, c'est le nom d'Achilli. Comment Achilli est-il devenu le héros de la Cluse ? Comment sa bouillante valeur nous a-t-elle assuré le gain de la journée? Sa vie va nous l'apprendre. Il était né en Corse, cette île fameuse où le génie de la guerre s^'éveille de si bonne heure dans l'enfant et où la gloire des armes parle si haut au cœur du jeune homme. La caserne est sa première école, il s'en fait une salle d'étude à force de travail; Saint-Cyr la seconde, il y travaille comme à la caserne et il en sort avec le neuvième rang. Nîmes est sa première garnison. Ne craignez pas pour lui les séductions de cette vie facile à qui la lâcheté de nos mœurs ne reproche rien et qui s'en autorise pour tout oser. Nîmes sera pour Achilli une seconde patrie, parce qu'il y trouve une seconde famille. Merveilleuse rencontre, où il faut bien reconnaître cette ma-

ternelle providence qui prend soin des âmes, les fait l'une pour l'autre, les rapproche quand elles s'y attendent le moins, les sépare en leur laissant la même espérance et le même devoir, et les réunit enfin dans une alliance d'autant plus heureuse qu'elle a été longtemps attendue et noblement méritée. Notre sous-lieutenant a choisi à Nîmes du premier coup la compagne de sa vie, et il n'a plus d'autre pensée que celle d'obtenir sa main, en se rendant digne d'elle et de la France. Il appartenait à la légion étrangère, cette pépinière d'officiers vigoureux, dont on ne saurait dire lequel, du corps ou de l'esprit, y recevait la meilleure trempe. Les expéditions lointaines étaient faites pour ce soldat résolu. Il est sobre autant que robuste, il est laborieux autant que vaillant. 11 résiste sous le ciel du Mexique aux épreuves du climat, aux regrets de la patrie absente, aux revers de nos armes, aux dangers presque sans nombre où l'entraîne son propre courage. La fièvre des Terres- Chaudes décime son bataillon ; il se multiplie pour remplacer les mourants. Le brigandage infeste le nord du pays, il reçoit le commandement d'une compagnie franche et disperse au loin la bande de Davila. On l'a vu attaqué à Palo-Verde par quarante cavaliers de Juarès. Des deux sous-officiers qui l'accompagnaient, l'un est tué, l'autre reçoit une blessure; Achilli demeure seul contre quarante, il

frappe à coups redoublés, il tient l'ennemi à distance, il s'éloigne peu à peu sans cesser de le regarder en face, il rentre à la Soledad, le sabre au poing, les dépêches serrées contre sa poitrine, la tête haute, le cœur ferme, avec la satisfaction modeste du devoir accompli. C'est le témoignage du commandant de la Vera-Gruz (1) que j'apporte ici. Il veut que je le lui rende publiquement, et il s'estime heureux, lui Comtois et Bisontin, d'avoir connu ce fier Achilli, dont les états de service, commencés au Mexique, devaient se clore avec tant de bravoure sur la terre de Franche-Comté. Que l'on accumule sur ce nom déjà glorieux les mentions, les croix, les grades: l'estime de ses camarades ratifiera tout. Il est cité trois fois à l'ordre du jour, trois décorations couvrent sa poitrine ; il devient en trois ans lieutenant, capitaine, adjudant-major. La France le rappelle, sa fiancée l'attend ; ses vœux vont s'accomplir. Mais quelle que soit la vivacité de son amour, l'amitié lui impose un devoir plus sacré. Il ramène un camarade presque mourant, il l'accompagne et le soigne comme un frère, il ne le quitte qu'après l'avoir déposé sous le toit paternel. L'ombre de la mort le poursuivait déjà. 0 mort, éloigne-toi, et laisse Achilli rapporter les lauriers de sa campagne dans ce foyer où l'on a tant

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