M. le général Jeanningros, originaire de Besançon
de fois tremblé pour lui et où son nom s'est tant de fois mêlé à la prière du soir 1
Qu'il était beau ce foyer naissant, déjà couronné de tant de gloire ! Une chaste épouse l'embaume de ses vertus; une charmante enfant l'illumine de sa grâce et de son sourire. Il faut le quitter cependant pour la terre d'Afrique. Achilli n'hésite jamais. Il se sépare de sa fille, et toute sa consolation est de lui envoyer, de loin en loin, par la bouche d'un ami, une de ses caresses paternelles dont il goûte à travers les mers l'ineffable et idéale douceur, en se disant que tel jour, à telle heure, on lui a parlé de son père. Il se sépare de sa femme toutes les fois que la légion s'engage dans une expédition lointaine, et il n'en veut que pour lui les risques et les dangers. Au premier bruit de nos revers il ne peut supporter l'idée de n'être pas à la peine. Son régiment doit demeurer en Afrique, il change de régiment et il accourt du fond du désert pour défendre le sol natal. Le 30 août il est à Mouzon, où il se bat à cinquante mètres de l'ennemi, et où toute une compagnie reçoit l'ordre de tirer sur sa personne, tant sa bouillante valeur l'expose aux coups et le signale aux regards. Un coup de feu l'atteint à l'avant-bras, et c'est à peine s'il veut recevoir les soins de l'ambulance. Mais l'ambulance tombe au pouvoir du vainqueur ; il s'en échappe, une ferme le recueille,
un paysan lui donne des habits de travail, sous lesquels il peut traverser les lignes prussiennes et passer en Belgique. Là, on le reconnaît pour un officier, tant il en a bien Tallure et le langage; mais l'hospitalité de nos voisins ne songe d'abord qu'à favoriser sa fuite et bientôt à assurer son retour. L'hospice de Valenciennes ne peut le retenir ; ni les soins de sa femme ni les embrassements de sa fille ne réussissent à prolonger son séjour dans ce foyer domestique, dont il a tant rêvé l'honneur et la joie. L'honneur! c'est de se battre pour la France! La joie, c'est de la venger. Achilli est nommé commandant au 42® de marche. Il réduit à quinze jours son congé de trois mois, et le voilà dès le mois d'octobre au milieu de l'armée de la Loire.
Un mois s'écoule à peine, et le blessé de Mouzon s'aventure, avec sa témérité ordinaire, au combat de Bellegarde. Son bataillon s'est battu contre cinq mille hommes et il a bravé le feu de douze canons. Là, il reçoit une seconde blessure. Avec un bras en écharpe, Achilli aura désormais un pied saignant. Il faut le hisser sur son cheval ; il faut qu'il renonce à porter l'épée. Mais il lui reste le regard, le cœur, tout ce qui fait l'homme, tout ce qui le rend inébranlable. Sa modestie croit avec ses succès, sa foi avec sa modestie. Il instruit sa fille de ses exploits, mais il veut qu'elle en garde le secret : « Plus tard,
314 ORAISON 1 rXKBHE PHONONCÉE A LA CLUSE,
ajoute-t-il, quaud lu liras cette lettre, tu pourras dire que ton père a fait son devoir. Tu es un ange, ô ma fille, prie Dieu que nous puissions sauver notre pauvre France. » Sa fille n'a que trois ans. 0 Seigneur 1 faites-la croître et grandir, cette orpheline de la guerre, sous les ailes maternelles. Elle a compris ces paroles avant de pouvoir les lire, elle les couvre de ses baisers, elle les baigne de ses larmes, elle y trouve la dernière volonté d'un père et le devoir tracé pour toute sa vie : « 0 ma fille, prie Dieu pour que nous puissions sauver notre pauvre France ! »
« Sauver la France ! « quelle tâche imposée à la prévoyance aussi bien qu'au courage d'un chef qui se sent responsable de la vie de ses soldats ! Achilli a charge d'âmes. Après les soucis du champ de bataille, rien ne lui pèse plus que le souci des marches, des provisions, du casernement. Il fait chausser et habiller son bataillon, il organise des distributions de vivres, il pourvoit à tout, il répare tout, il préside tout. Quand il s'agit de procurer aux autres la nourriture ou le repos, on le trouve sévère, presque exigeant; mais dès qu'il s'agit de lui-même, on ne le reconnaît plus. On ne l'a jamais vu ni chercher un abri commode ni s'asseoir à une table bien servie. Il couche au milieu de ses hommes, n'ayant d'autre lit qu'un peu de paille, d'autre oreiller qu'une dalle
humide, le sabre au côté, l'uniforme sur le dos, l'oreille au moindre bruit. Il veut être le premier debout, comme il est le dernier à cheval. Sa sollicitude redouble dans cette confusion qui signale nos lamentables retraites. Ce qu'il y déploie d'activité, d'énergie, de dévouement, d'abnégation, est incroyable. Les combinaisons les plus ingénieuses et les plus inattendues assurent à son régiment du pain au milieu de la disette, des vêtements au milieu du froid, de la régularité dans les distributions et dans les repas, au milieu du trouble et du désarroi qui éclatent de toutes parts. Il est heureux en pensant que ses soldats souffrent moins. Il n'a qu'une pensée, il n'a qu'un mot, soit qu'il les mène au feu, soit qu'il les ramène sous la tente : « Tout pour la France, jusqu'à la mort 1 »
C'est la destinée d'Achilli d'être à toutes les affaires, toujours avec un nouveau grade, toujours avec une nouvelle gloire. La fortune le poursuit de ses faveurs; mais la mort, plus fidèle encore que la fortune, se tient par derrière, comme pour tout offusquer de son ombre jalouse. Toute l'armée de l'Est l'a vu, cet homme de guerre qui marche au feu avec deux blessures ouvertes, les vêtements en désordre, un front pâle, un air résolu, ayant en main, à défaut d'une épée qu'il ne peut plus tenir, un bâton
devant lequel ses soldats s'inclinent avec respect,
comme si c'eût été pour eux le bâton de maréchal de France. Tous ses chefs le connaissent, l'admirent, le félicitent. A lui les positions les plus critiques, à lui les dangers les plus redoutables. Le 9 janvier, il est à Moimay, lieutenant-colonel du 44^ de marche. Il attaque ce village, défendu par dix-huit pièces d'artillerie; il garde, pendant toute la nuit, avec un bataillon et demi, son poste en face de 6,000 Prussiens. Il entre à Moimay au petit jour, et le sang de l'ennemi a coulé avec tant d'abondance que la neige en est teinte, le sol imprégné, et l'horizon comme voilé d'une vapeur rougeâtre.
Quand il faut se replier, après les fameuses journées d'Héricourt, Achilli prend, triste et pensif, le chemin de nos montagnes, remontant de plateaux en plateaux cette belle Comté où nos rochers et nos défilés auraient tant de fois arrêté l'ennemi, si Dieu, qui se joue des pensées des hommes, n'avait ôté en ce moment aux plus braves, aux plus habiles, jusqu'à ces pensées qui appartiennent à tout le monde et qui sont de tous les jours. Le voilà sur la frontière ; encore un pas, encore un quart d'heure, et Achilli aura passé sans combattre. Non, c'est maintenant qu'il faut combattre pour la dernière fois. Mais la mort est plus prés que jamais ; c'est maintenant qu'il faut mourir. Que fera le général Billot, dans cette panique où nos soldats cèdent un
moment le terrain ? Il cherche, il appelle l'intrépide colonel : « Le 44® en avant I Achilli, mon brave Achilli, en avant ! » Achilli était déjà à cheval. Il regarde ses soldats. Quelques-uns lui semblent hésiter. Écoutez ce dialogue, mille fois plus sublime que les harangues de Tite-Live : « Qu'avez-vous donc? Vous vous plaignez I — Mais nos camarades passent en Suisse 1 — Eh bien ! c'est votre gloire de rester en France. — Mais nous allons nous faire tuer 1 — Sans doute ; c'est ce que je vous disais : vous resterez en France. » L'action recommence : une balle l'atteint au début de l'action. Il faut l'emporter; mais il a harangué les siens, il a marché à leur tête, l'élan qu'il a imprimé ne s'arrêtera plus, et sa grande ombre achève de gagner la bataille.
Venez le voir dans cette maison de la Cluse où il a été transporté, sur ce lit de douleur où son sang achève de couler pour la France. Un prêtre est à son chevet, la soutane déchirée par les balles, le front couvert de sueur et de fumée, les pleurs dans" les yeux : c'est l'intrépide aumônier que le diocèse de Besançon a donné aux francs tireurs des Vosges (1). Elles viennent de passer la montagne, ces nobles compagnies illustrées par tant de faits d'armes, à Raon-l'Étape et à Ambiévillers, et dans lesquelles