M. l'ablDé Morel, curé de Mersuau (Haute-Saône
318 oruisox funèbri: l'EtONOxcÉE a la cluse.
notre province a compté tant de dévouements. Ailleurs Taumônier les devance; ici, tranquille sur leur sort, il reste en arrière ; mais c'est pour offrir aux derniers combattants les secours de notre sainte religion ; c'est pour prendre dans le dernier combat sa part du péril et non pas de l'honneur. Il accourt auprès de notre Achilli, il entend sa confession, il verse l'huile sainte sur ses membres, il le quitte pour se mêler encore aux derniers engagements, et, quand le feu a cessé, quand tout le devoir est accompli auprès des combattants, le voici qui revient auprès du mourant pour l'entendre, le bénir et le consoler encore. Il le confesse une dernière fois, il apaise les scrupules de cette âme religieuse, il affirme que jamais confession n'a été plus libre, plus sincère, plus édifiante. Adieu, noble Achilli, vous pouvez mourir ! vous êtes de ceux que chantait Corneille, ce poëte dont l'âme était, comme la vôtre, et si fière et si tendre. Vous serez compté parmi ces Français dont la postérité dira, comme des premiers chrétiens :
Et, lions au combat, ils meurent en agneaux. Vous pouvez mourir même à trente-trois ans, votre carrière est assez belle. L'Église, l'armée, la famille, vous serviront de témoins. L'Église était là avec toutes ses consolations et tous ses secours. Toute Tarmée était là : généraux, officiers, soldats, chacun vante Achilli, chacun le regrette, chacun fait d'un mot
toute son oraison funèbre : « C'est le plus brave de l'armée. » La famille était là avec toutes ses affections et toutes ses larmes. C'est son beau-frère, c'est le lieutenant Jazan qui l'a relevé de son cheval, qui a attaché à son cou une petite croix d'or, souvenir de son mariage et de son foyer, et qui lui a parlé de sa femme et de sa fille, de sa chère Marie et de sa chère Marguerite, avec une voix connue et un accent tout fraternel. Voyez comme ils s'aiment 1 dans la bataille, chacun d'eux tremblait pour son frère et ne songeait plus à lui-même. Dans l'agonie, Achilli se console de mourir, puisque son frère lui survit. Il le serre dans ses bras, il lui recommande sa fille, il passe d'un monde à l'autre au milieu de ces embrassements si tendres ; parlons ici la langue de Bossuet, il laisse tous les cœurs remplis tant de Téclat de sa vie que de la douceur de sa mort, et plus d'un de ses compagnons d'armes, en apprenant cette fin si héroïque et si chrétienne, s'est écrié comme Villars au récit de la mort de Berwick : « Celui-là a été plus heureux que moi I »
La mort chrétienne sur un champ de bataille est le rêve du vrai soldat. Ainsi l'entend cet aumônier des francs tireurs des Vosges, dont la modestie s'est dérobée à tous les éloges, mais dont le dix-huitième corps s'entretient toujours avec admiration. Il se cache aujourd'hui dans cette enceinte, mais le V fé-
vrier, sur le champ de bataille, il ne se cachait pas. Là, personne ne le connaissait, mais chacun se rappelle encore sa haute taille, sa jeunesse, son ardeur. Là il oubliait ses trois blessures, mais personne n'a oublié cette soutane percée de coups, qui se mêlait partout à l'habit du soldat et qui lui disputait les balles de l'étranger. Chacun le revoit courant au premier rang, calme dans le péril, partageant entre les blessés et les combattants ses soins paternels. Tantôt il sïncline sur les mourants pour les bénir, tantôt il se redresse devant les fuyards pour les ramener. Il les ramène en criant de toute la force de sa voix : « Allons ! enfants ! du courage ! Voyez, les balles ne font point de mal. » Pieux mensonge, si l'on ne voit que le corps, car un coup mortel venait à chaque instant démentir autour de lui la hardiesse de sa parole; vérité pleine de consolation et de grandeur, si l'on ne regarde que l'âme, car la balle donne des ailes à l'âme du soldat pour s'envoler d'un trait dans le sein de Dieu même. Non, les balles ne font point de mal au chrétien qui s'incline sous l'absolution du prêtre ou qui, à défaut du prêtre, jette vers le cieL du fond de son cœur, le cri du repentir. Mais quel cri plus éloquent, quel sacrifice plus agréable à Dieu que le sang qui coule pour la patrie I Quel nouveau baptême ! quel généreux martyre !
Non, les balles ne l'ont point atteint au delà de la vie présente, ce yaillant Saint-Aulaire dont le nom, cher depuis plusieurs siècles aux lettres, à la diplomatie, à l'éloquence, se couvre d'une autre gloire dans le combat de la Cluse. Allez recueillir avec un soin pieux sa dépouille mortelle emportée par les flots. Que la ville de Pontarlier s'empresse autour d'elle, qu'un monument marque sa place au cimetière et dise son nom à toutes les générations à venir. Un jour les portes de ce tombeau seront brisées avec éclat, cette chair humiliée et meurtrie refleurira dans la lumière, et ses premiers regards seront pour ce champ de bataille, où il a conquis la palme des saints.
Et vous, habitants de la Cluse, vous garderez, comme un dépôt sacré, le corps de cet autre commandant que la renommée d'Achilli, toute grande qu'elle est, ne fera point oublier. Veillez sur les restes de Gorincourt : c'est un Alsacien pour qui la terre natale n'est plus la terre de France, et qui demande à reposer ici à l'ombre de nos drapeaux 1 Né à Mulhouse, il a débuté comme volontaire; il a servi en Afrique, en Crimée, en Italie ; il a obtenu sur les champs de bataille tous ses grades et tous ses honneurs : les épaulettes de capitaine à Solferino, à Frœschwiller une balle à l'épaule, à la Cluse la mort des braves. Gorincourt était bon autant que brave;
322 ORAISON FUNÈBRE PRONONCKK A LA CLUSK.
il portait haut le sentiment du devoir : c'est le témoignage unanime que lui rend le 2^ de ligne, où s'est écoulée presque toute cette noble vie. Il a eu comme un pressentiment de sa fin. Laissez-le se confesser avant la bataille : c'est la grâce qui l'appelle. Deux balles le frappent à la tête : c'est l'image de la gloire qui le couronne au ciel.
Un colonel et deux commandants, est-ce assez de grandes victimes ? Non, leurs officiers les suivent, ils se battent à leur exemple, ils mourront à leur école. Le lieutenant Depéry se sent frappé à mort; il court dans la maison voisine, il s'adresse à une femme toute pâle d'épouvante : « Un prêtre. Madame, un prêtre ! » L'aumônier des Vosges est encore là : il l'a entendu, il accourt auprès de lui, il le confesse deux fois, et deux fois, sur sa demande, il le réconcilie avec Dieu ; il donne à l'Église triomphante un nom connu et béni dans les annales de l'Église de Gap par les vertus de l'épiscopat et du sacerdoce. Plus loin tombe Jules Lepain, cet enfant du Limousin sorti de nos écoles d'agriculture pour embrasser toutes les rigueurs de la vie militaire. Après sept campagnes dans la terre d'Afrique, il a fondé une famille, et il partage depuis trois ans entre sa femme et sa fille son travail, son cœur et ses espérances d'avenir. Jules a volé des premiers à la défense du territoire; il meurt des derniers coups de feu, les
yeux tournés vers ces montagnes, qui lui rappellent celles de la Creuse, mais cherchant plus haut encore, de toute la vivacité de son regard, ces montagnes saintes, cette cité éternelle, où tant de braves ont reçu déjà le prix du sang qu'ils ont versé pour la France.
Il faudrait tout citer si nous pouvions tout savoir ; mais comment oublier le sergent Lefèvre, à qui Dieu laisse ici quinze jours de souffrance pour se reconnaître, se préparer et racheter une vie agitée par les passions, tant il est vrai que Dieu seul sait ce qu'il nous faut et qu'il nous rappelle à lui à l'heure et dans les circonstances où sa miséricorde aura comblé notre âme des plus tendres prévenances. Le sergent Lafleur est toujours prêt. Ses vertus sont de celles qui consolent de tout un père chrétien et une veuve pleine d'admiration pour sa mémoire. Son père écrit à l'aumônier : « Vous reconnaîtrez mon fils à un scapulaire et à une médaille de la sainte Vierge. » Sa femme n'a pas d'autre vœu à former que de lui ressembler à force de vertus. Mais j'oublie que je parle en leur présence. Voilons devant de telles douleurs cette chaire chrétienne. Je n'ai plus le droit de les plaindre; c'est à vous, mon Dieu, de les consoler et de les bénir. Ces pères, ces veuves, ces sœurs, ces enfants, ont traversé la France pour venir pleurer à
ce tombeau. Quelles âmes d'élite! quelles larmes
dignes d'être recueillies par les anges I Accompagnezles, anges du Seigneur, dans ce noble pèlerinage, obtenez-leur pour leur voyage, pour leur retour dans la terre natale, pour le reste de leur vie, la grâce, la paix et le salut I
Je ne citerai plus de noms, le jour n'y suflQrait pas. Mais ils ont un nom qui leur est commun à tous, et que je revendique pour leur mémoire en célébrant leur mort dans une commune louange, c'est le nom de chrétien. Ils sont tombés treize cents à la peine; j'en ai la ferme confiance, ils sont aujourd'hui treize cents à la gloire, car ils étaient chrétiens.
Ils étaient chrétiens, ces mobiles de l'Allier, officiers et soldats, que leur curé avait suivis sur tous les champs de bataille et qui les a assistés dans le combat de la Cluse avec un dévouement dont son humilité seule ne connaît pas toute la grandeur (1). Ils étaient chrétiens, ces jeunes gens qui se tournaient vers lui pour implorer sa bénédiction, ces chefs qui lui disaient au moment critique : « Restez là. Monsieur l'aumônier, votre vue nous encourage à ne pas faiblir; » ce moribond qui, frappé d'une balle à la tête, pendant que le prêtre élève la main droite pour l'absoudre, saisit sa main gauche et lui dit, par son silence, par sa vive étreinte, le plus magni-