Luc, XV
Il y a dix ans cependant que l'impiété a levé à demi ce masque trompeur et qu'il n'est plus permis de s'y méprendre. La guerre d'Italie, de funeste mémoire, a remué, d'un bout à l'autre de la péninsule, les fibres les plus corrompues des sociétés secrètes, et elle a exalté dans le reste du monde les espérances de tous les méchants. On se faisait illusion, l'illusion est si facile, elle est si chère aux honnêtes gens, elle s'accommode si bien à leurs petites vertus, elle est si nécessaire à leur bien-être ! La spoliation du Saint- Père a ouvert les yeux de plusieurs, mais l'impiété s'était arrêtée; elle avait laissé au pape une motte de terre, elle avait permis à la France d'y planter son drapeau; la justice et le droit furent oubliés; on invoquait déjà la prescription, comme si dix ans suffisaient pour prescrire contre le pape ; on se flattait d'avoir endormi encore une fois le monstre de l'impiété.
En attendant le jour où la spoliation s'achèverait, la plume a remplacé le fer, et la guerre impie a pris, dans les journaux, dans les revues, dans toute la presse, des proportions épouvantables. Le matérialisme hautement professé dans certaines écoles de médecine, l'immoralité débordant avec un cynisme nouveau de tous les romans à la mode, l'existence de Dieu mise en question dans les clubs et dans les congrès, Dieu, l'Église, le prêtre, déchirés avec une
rage toujours croissaule, voilà quelques traits de cette guerre à laquelle nous assistons depuis dix ans, et qui nous a à peine effrayés.
On voulait dormir, et dormir atout prix aux bords de l'abîme. Je n'en veux d'autre preuve que ce livre fameux, cette Vie de Jésus, dont la réfutation, si nécessaire à la foi et à la raison, a paru un scandale à la prudence. Misérable ouvrage, le produit le plus audacieux, le plus frivole et le plus coupable à la fois de cette impiété qui avait revêtu des formes élégantes et qui avait ainsi obtenu grâce dans un monde si fertile en ressources, en formules, en efforts, pour composer avec l'erreur et avec le mal. Son triomphe principal fut d'avoir paru honnête et presque chrétien à ceux qui l'ont lu, en laissant croire que c'était un danger pour la religion de le réfuter, un danger au moins égal à celui de l'avoir écrit, en sorte qu'aux yeux du monde, l'apologiste de Jésus- Christ, ç^a été l'auteur de cet odieux roman, mais l'ennemi de Jésus-Christ, c'était l'imprudent. Tindiscret qui a osé s'étonner, s'indigner et se plaindre d'un tel scandale !
Pendant que la guerre déclarée à Dieu faisait ainsi son chemin dans les âmes et qu'elle détachait du parti de l'honneur, de la vérité, de la vertu, des femmes, des jeunes gens, les esprits légers, les amateurs aveugles de toute nouveauté, les adorateurs
sacrilèges de tout succès, une entreprise non moins populaire est venue recruter pour l'armée du mal une foule immense de bras, de cœurs, de noms, dans tous les cabarets et dans tous les bouges de notre malheureuse France. Pendant cinq ans, un journal bien connu pour son impiété et pour son influence sur la foule ignorante a quêté et obtenu sou par sou, blasphème par blasphème, des centaines de mille francs pour élever une statue à Voltaire. Voltaire, l'ennemi de la France, l'admirateur de la Prusse victorieuse, le flatteur des Catherine et des Frédéric, l'insulteur de Jeanne d'Arc, le blasphémateur du Christ, Voltaire, l'auteur de la guerre la plus acharnée et la plus savante qui ait été faite à Dieu, Voltaire prévoyait donc ce triomphe posthume quand il disait : « Dans cent ans Dieu verra beau jeu. » Vous m'en êtes témoin, chaire sacrée ; autels saints, j'invoque vos échos ; assemblée de prêtres et de fidèles, j'invoque vos souvenirs. Il y a trois ans, du haut de cette chaire, je vous dénonçais ce scandale effronté. Je disais avec la conscience de remplir un grand devoir et de signaler un grand péril : « Non, il n'y a point de place parmi tant de grandes figures qui peuplent nos cités pour l'écrivain qui a été si prodigue de science perverse, si léger de science utile, si avare de vraie science; pour le mauvais chrétien et le mauvais Français qui a attaqué la religion et
raillé la patrie, pour le catéchiste du mensonge, de la flatterie et de l'impureté. 0 vierge de Yaucouleurs, lève-toi et descends de ton piédestal si T impie y monte à tes côtés. 0 France, secoue ton sol indigné plutôt que de souffrir un tel monument (1) . » Eh bien 1 ce monument s'est élevé, et une place de Paris, le square Monge, a reçu la statue impie. Et c'est au lendemain de Frœschwiller et à la veille de Sedan, c'est entre ces deux journées de si triste mémoire, la veille de la fête de l'empereur, présage affreux, la veille de la fête de la sainte Vierge, affreuse impiété, c'est le 14 août 1870, que la statue impie a été inaugurée et saluée par les cris de Vive Voltaire î au lever du rideau qui découvrait la face railleuse de l'ami de Frédéric, de l'insulteur de Jeanne d'Arc, du héraut précurseur de toutes les révolutions I Mais attendez un peu ; la statue de Voltaire n'aura pour base qu'une grande ruine, il faut un grand châtiment à cette grande impiété. Vingt et un jours après, dimanche pour dimanche, ce tremblement de la terre indignée que je vous annonçais a eu lieu dans Paris et dans toute la France. Dimanche pour dimanche, le 4 septembre, le sol de Paris a tremblé et s'est entr'ouverl sous le poids de la statue impie. Dieu a entr'ouvert encore une fois ce sol tant remué et dé-
1. Le Décalogue ou la Loi de l'Homme-Dieu, conférences prêchées en 1867, 1. 1, p. 360.
sormais incapable de consistance, il a englouti un empire et une dynastie, mais il a laissé debout et railleuse au bord de l'abîme encore béant, l'image de cet homme qui avait félicité le roi Frédéric après les journées de Crevelt et de Rosbach, et que Paris venait de remettre, comme tout exprès, sur un piédestal pour applaudir aux journées de Sedan et de Metz.
Voilà les provocations de la terre, voilà les vengeances du Ciel. Elle continue, cette guerre impie, elle a traversé les monts, elle est allée, avec la force la plus brutale et l'hypocrisie la plus odieuse, attaquer sur son trône le Saint-Père, que nos armes ne protégeaient plus. A la suite d'un roi enchaîné par d'affreux serments aux volontés des sociétés secrètes, une horde de sicaires s'est précipitée de toutes parts sur la ville éternelle ; le blasphème, le vol, l'assassinat, ont souillé les sept collines ; Pie IX, enfermé dans son palais comme dans une prison, séparé du reste du monde, attaché plus que jamais à la croix qui symbolise son règne et la fureur de ses ennemis, n'a plus la liberté de communiquer avec ses enfants. La trahison est victorieuse, le parjure triomphant, le sacrilège est consommé. 0 Satan, regarde, parcours la terre, assemble et félicite tes séides, le péché règne, l'impiété monte et va s'asseoir sur le trône que tu lui as promis.
Que ces espérances sont belles ! Plus de frein à la licence, les lois méconnues, la majesté des autels violée par des attentats que les Vandales n'auraient point commis ! Des missionnaires et des évêques accoutumés aux barbaries raffinées de la Chine forcés de regretter, à Marseille, à Lyon, à Bordeaux, les idolâtres qui les poursuivent sous un autre ciel, tant il leur a paru dur de tomber entre les mains de ces chrétiens enivrés par le vin d'une nouvelle révolution; des couvents fermés dans plus de trente villes au nom de la liberté qui prétend renaître ; des religieux chassés et dépouillés au nom de l'égalité qui devrait assurer à tous les citoyens une égale protection ; les prêtres menacés tous les jours par la presse, insultés dans les rues et sur les places, marqués d'avance comme pour l'exil et le supplice au nom de la fraternité qui s'affirme et se vante plus haut que jamais ! 0 honte! ô désastre plus humiliant que toutes nos défaites ! ô opprobre ajouté à toutes nos calamités I Ah ! déclarer la guerre à Dieu, en pleine paix, c'est un attentat. Mais la continuer sous l'étreinte de l'ennemi, la faire au pape, aux prêtres, aux religieux, à tous ceux qui bénissent les soldats mourants, qui pansent les blessures des combats, qui portent des consolations et des secours aux prisonniers; mais traiter en suspects et emprisonner encore les meilleurs amis de la patrie, c'est à la fois
pour cette patrie déchirée une honte, un crime, un suicide; c'est la plus lâche des trahisons! Prenez garde, la guerre faite au bon Dieu tous portera malheur. Ne bravez pas, n'insultez pas Celui qui seul peut vous sauver, Celui qui a dit de lui-même : Le salut, c'est moi : Salus tua ego sum, dicit Dominus (1).
Oh ! cette parole, je la recueille et je l'emporte comme une sainte et patriotique espérance. Vous l'avez dit, Seigneur, le salut, c'est vous ; vous qu'on oublie, vous qu'on poursuit et qu'on insulte. Ah ! j'en crois cette parole qui ne trompe jamais : Le salut, c'est moi.
Nous avions mis notre espérance dans la réputation de nos armes, et cette réputation est flétrie; dans la vitesse de nos coursiers, et ils n'ont pas même pu assurer notre fuite ; dans le talent éprouvé de nos généraux, et ceux qui n'avaient connu que la victoire ont appris ce qu'il en coûte d'être vaincus, puisqu'on veut soupçonner à tout prix ou leur fidélité, ou leur courage, ou leur mérite ; dans la fougue naturelle à nos soldats^ et cette fougue se brise maintenant au premier choc ; dans nos citadelles, et ces citadelles tombent les unes après les autres avec un fracas effroyable. 0 France 1 un regard enfin pour